PARTIE 02 - LA FILLE DE L'IMAM

ENTRE FEU ET PASSION - SALMA

Le taxi s'immobilise devant la maison. Une jeune femme en sort, vacillante, ses talons hauts pesant comme des chaînes à ses pieds. Elle les retire et avance à petits pas incertains vers la porte. L'air du matin est frais mais chargé d'une brume légère qui caresse son visage. Il est sept heures passées en ce dimanche matin.

Silencieusement, elle se glisse dans le salon en avançant sur la pointe des pieds comme pour ne pas réveiller le monde. Le couloir qui mène à sa chambre semble s'allonger à mesure qu'elle s'en approche. Elle s'arrête quelques secondes pour reprendre son souffle, pressentant ce qui l'attend. Puis elle pousse lentement la porte et ses chaussures tombent au sol, inutiles désormais. Son corps semble vouloir se figer.

Le spectacle qui s'offre à elle est terrifiant. Son père, sa mère et ses trois frères sont assis sur son lit, les visages fermés et les yeux brûlants de colère.

— Je me demande encore ce que j'ai fait au bon Dieu pour avoir une fille pareille ! Hadjara, tu veux ma mort c'est ça ? dit son père, la voix tremblante de rage contenue.

— J'ai dormi chez Amy, papa ! Je te jure, tente-t-elle, la voix étouffée.

— Tu pues l'alcool, Hadjara ! siffle-t-il. Qu'est-ce qui te manque, dis-moi ma fille ? Tu es née dans une bonne famille ! Ta mère et moi nous nous sommes sacrifiés pour que vous ne manquiez de rien ! Je t'ai mise dans les meilleures écoles du pays ! J'ai dépensé des sommes faramineuses quand tu voulais coûte que coûte passer tes vacances en colonie hors du pays ! Je t'ai aimée plus que les autres, je t'ai chérie plus que les autres et je t'ai placée au-dessus de tout le monde dans cette maison. Je t'ai donné le nom de Hadjara, l'épouse du prophète Ibrahim Aleyhi Salam et de ma chère mère Salma ! Tu étais la prunelle de mes yeux mais regarde ce que tu deviens, une vulgaire alcoolique qui fugue pour ne revenir qu'au petit matin. Mane lane la def sama borom la beugeu xam ! Salma bett nga ma ! Tu es en train de me couvrir de honte dans ce quartier. Ce matin on m'a chassé de la mosquée parce qu'il paraît que tu es devenue une vulgaire prostituée qui couche avec qui elle veut.

— C'est faux, papa ! tente-t-elle, la voix tremblante.

— La ferme ! hurle Tidiane, l'aîné de la famille. Tu l'ouvres encore et je te casse la gueule !

La mère, dévastée mais furieuse, prend la parole.

— Tu crois qu'on mérite cette humiliation dans ce quartier ? Voilà vingt-cinq ans que nous habitons ici et quinze ans que ton père est imam de la mosquée du quartier. Personne n'a jamais mis en doute sa piété ni sa rigueur dans l'éducation de ses enfants ! Il a été chassé de la mosquée parce que les fidèles ne veulent plus que le père de la petite prostituée du quartier dirige la prière ! Seuy rek la xam, seuy rek la def Ya'Allah dima diokh dom diou melni yaw ! Je n'ai fait que mon devoir d'épouse, toute ma vie pour que Dieu me donne une enfant comme toi ! Mon Dieu, pourquoi m'avoir donné une enfant pareille ! Yaye Kassara Salma ! Tu es maudite ! Cassez-lui la figure et foutez-la dehors !

Les frères de Salma ne lui laissent aucun répit, elle est jetée hors de la maison, le cœur en lambeaux et la honte brûlant sa peau comme une braise. Abdou Majib Siby, son père, reste des heures à pleurer sur son lit. Il n'a jamais voulu en arriver là mais il s'efforce de se convaincre qu'il n'avait pas le choix.

Depuis ses seize ans, Salma a pris un autre chemin. Elle fugue régulièrement en traînant avec une bande du quartier dont la réputation n'est plus à faire, drogue, alcool, cigarettes. Son père a tout tenté pour la récupérer et la sauver mais rien n'y fait. Salma est déjà enchaînée à ses excès. Plusieurs hospitalisations pour désintoxication à l'hôpital Fann n'ont rien changé et elle s'échappe toujours. Sa mère, Nafissatou Dramé a dépensé toutes ses économies chez les marabouts pour la ramener dans le droit chemin mais même la prière ne suffit plus. Sa fille refuse de revenir.

Salma a aujourd'hui vingt ans de plus qu'à l'époque où elle a commencé à se perdre. Elle vit chez sa copine Raky qui tient un luxueux appartement dans les quartiers chics des Almadies, payé par l'un de ses nombreux mbaranes, ces hommes qui financent sans qu'on les aime, qu'on supporte pour leur argent et qu'on oublie dès qu'ils tournent le dos. Ce matin encore, après une nuit passée entre soirées mondaines et excès, Salma est agenouillée sur son tapis de prière.

— Bilay Salma, khawma lo bokou ak Ibliss ? Quel lien as-tu avec Ibliss ? Tu crois vraiment qu'Allah va t'écouter après tout ce que tu as fait cette nuit ? dit Raky en la regardant, exaspérée.

— Je prie chaque jour pour qu'Allah me sauve, Raky ! Je suis persuadée que je peux être meilleure, que cette vie n'est pas pour moi ! Je veux changer mais je n'y arrive pas, je suis trop accro à ça ! dit-elle en désignant le petit sachet de poudre blanche posé sur la table de chevet.

Raky lève les yeux au ciel, soupire puis change de sujet.

— Tu as eu combien hier soir avec Leyti ?

— Il m'a donné cinq cent mille francs après la soirée, répond Salma, le dégoût visible sur son visage.

— Khana vous êtes passés à l'hôtel ?

— Oui !

— Dieu merci !

— Pas si vite ! Je lui ai juste accordé quelques instants d'attention, rien de plus ! coupe Salma, agacée.

— Tchim, reste ici à jouer à la petite sainte rek ! De toute façon, quelqu'un finira bien par ouvrir la boîte de lait !

— Et ce sera mon mari, In Shaa Allah !

— Bon Dieu, qu'est-ce que tu peux être naïve, Salma ! Qui acceptera de nous épouser avec cette réputation que l'on traîne ? Quel homme sensé voudrait de nous ? Tu crois que la vie est aussi simple ? Ouvre les yeux et regarde autour de toi. Les hommes qui nous fréquentent ont leurs épouses à la maison et ils ne cherchent que des fantasmes. Jamais ils n'oseraient vivre ça avec leurs femmes respectables. Ils dépensent des millions pour une nuit mais jamais ils ne nous considèreront comme des femmes dignes d'être épousées et même s'ils le font un jour, jamais ils ne nous respecteront vraiment. Salma, thiaga bi niouy degue tay, dina niou dégue ba kérok niouy sango souf nakh ! Thiaga la wone lanouy dégue ! Salma, ce nom de "pute" qu'on entend aujourd'hui, on l'entendra jusqu'au jour où l'on nous mettra sous terre (le jour de notre enterrement) ! "C'était une pute", voilà ce qu'on entendra ! Contrairement à toi, moi je m'en fiche de ce que pensent les gens. J'assume ce que je fais et je ne rends de comptes à personne ! C'est ce que tu devrais faire ! conseille l'amie avec une conviction brute.

— C'est facile à dire pour toi parce que tu ne sais même pas où se trouve ta famille, Raky ! Moi je viens d'une famille conservatrice, musulmane et pratiquante ! Je suis la fille de l'imam de la mosquée de Mermoz ! La fille de la présidente des femmes musulmanes de Mermoz ! J'ai été à l'école coranique et je sais très bien que si je mourais aujourd'hui, je ne sentirais pas l'odeur du Paradis. Je n'ai pas le droit de faire ça à mes parents. Mane warou ma bonne nakh ay gorr pire nioma diour ! crie Salma, les larmes aux yeux.

— Tu as sûrement raison Salma mais moi, mes parents m'ont abandonnée à la rue depuis mes dix ans. J'ai été violée par les mécaniciens du garage où travaillait ma mère. Un matin, elle m'avait envoyée leur apporter une commande et deux d'entre eux en ont profité pour me violer. Plus tard, j'ai compris que c'était ma propre mère qui m'avait vendue pour cinq mille francs, raconte Raky, la voix brisée et les larmes coulant en silence.

— Oh mon Dieu, Raky.

— Je ne lui pardonnerai jamais ! Jamais !

Raky sort de la chambre en courant. Salma reste sur son tapis de prière, choquée, incapable de bouger, le cœur alourdi d'une douleur ancienne et brûlante.

Le soir venu, elle se prépare à sortir. Elle s'habille pour accompagner Kader à une soirée, mini-robe rouge et sandales à talons dorés. Chaque pas la transforme en lumière et perchée sur ses talons, elle semble sortie d'une publicité, une image parfaite qui attire tous les regards.

Salma n'est pas consciente de sa beauté mais elle adore suivre la mode. Son visage rayonne, ses yeux scintillent d'une lumière qui attire sans chercher à séduire et son sourire éclaire les ombres. Papa Majib le dit toujours, la beauté de Salma réside dans son cœur et cela se voit dans ses gestes et dans son sourire.

Un jeune homme, intrigué, l'intercepte.

— Bonsoir mademoiselle ! Excusez-moi mais vous n'êtes pas à votre place. Je vous ai observée tout à l'heure et vous dégagez une lumière particulière, invisible mais réelle. Il y a quelque chose de spécial en vous que je ne saurais définir. Vous êtes mariée ?

— Sa bissap mo wara saf soukeur khamna ! Tu dois être certainement ivre ! plaisante Salma en riant comme si la bissap avait meilleur goût que ça.

— Je suis plus lucide que vous salaw ! Je dis juste ce que je vois ! Qu'Allah vous montre le chemin de la vérité, j'en ai l'espoir ! Salam !

Le jeune homme disparaît, laissant Salma sonnée. Elle se demande, troublée, d'où me connaît-il ?

À la fin de la soirée, elle sort main dans la main avec Kader. Ils marchent dans la rue quand une voix retentit derrière elle.

— Décidément néké yaw desséto ndokhou beut ! Tu ne crains plus rien !

Elle se retourne et reconnaît Tidiane et Coumba.

— Ne fais pas de scandale ici, Tidiane, je t'en supplie, chuchote Coumba.

— Yaw ladioumala ! La ferme ! Ce n'est pas à toi de me dire ce que je dois faire, compris ?! hurle Tidiane.

Il se tourne vers sa sœur et lui assène une gifle qui brûle sa joue.

— Combien on t'a payé ? crie-t-il en lui agrippant le bras.

— Bon Salma, on se voit demain... j'ai d'autres choses à faire ! lâche Kader avant de disparaître sans se retourner.

— Tidiane, tu me fais mal ! Laisse-moi, je t'en supplie ! pleure Salma, la voix brisée.

Coumba ne dit rien, priant en silence pour que Salma se taise.

— Thiaga kharamata ndiaye binga done ! Ya dioudou ci guélem nampe ci mbam ! Tu n'es qu'une honte pour cette famille ! Qu'Allah te fasse mesurer toute la souffrance que tu infliges à tes parents ! crache-t-il, hors de lui.

Salma s'arrache à sa poigne et court dans la rue en pleurs. Elle saute dans le premier taxi et laisse ses larmes couler librement. La voix du taximan, douce et posée, récite la sourate Az-Zumar.

Salma s'effondre sur la banquette, le corps secoué par les sanglots. Ses mains tremblent et ses larmes coulent sans retenue. Le moteur gronde doucement mais elle n'y prête aucune attention. La voix du taximan résonne dans l'habitacle comme une lumière dans l'obscurité.

— « Dis : "Ô Mes serviteurs qui avez commis des excès à votre propre détriment, ne désespérez pas de la miséricorde d'Allah. Car Allah pardonne tous les péchés. Oui, c'est Lui le Pardonneur, le Très Miséricordieux." »

Salma ferme les yeux, chaque mot pénètre son cœur comme une brise légère sur une mer agitée. Elle répète silencieusement, ses lèvres bougent à peine. Une chaleur douce et apaisante lui monte de la poitrine jusqu'au visage.

— Tu n'es pas mauvaise, ma fille, dit le taximan comme s'il devinait ses pensées. Tu es juste perdue !

— Je suis mauvaise, murmure Salma, la voix brisée. Je fais tout ce qu'Allah interdit. Je fais souffrir mes parents et je ne prie que quand ça me chante !

— Mais tu penses à Lui, tu sais qu'Il existe et qu'Il te regarde. Tu prononces Ses plus beaux noms, tu invoques la bénédiction sur le Bien-Aimé Sallalah 'Aleyhi wa Salam et ton cœur reste pur malgré tout, répond le taximan, calme et sûr.

Salma ouvre les yeux et le regarde dans le rétroviseur. Il sourit légèrement, sans arrogance avec une bonté infinie. Ses larmes coulent toujours mais elles brûlent moins, le poids dans sa poitrine se fait plus léger.

— Allez ma fille, dit-il. N'aie pas peur. Allah voit ton cœur... je ne te connais pas mais je sens la douleur qui pèse sur toi. Tu as besoin de parler !

Salma hésite comme si ses mots étaient coincés dans sa gorge. Puis elle se laisse aller.

— Monsieur, je me perds, je me perds chaque jour un peu plus.

Le taximan l'écoute en silence, les mains sur le volant et les yeux posés sur la route.

— Salma, dit-il enfin, d'une voix douce mais ferme. Tu n'es pas mauvaise, tu es perdue et celui qui se perd peut toujours retrouver son chemin. Allah ne rejette jamais un cœur sincère qui cherche le pardon !

Salma sent un frisson lui parcourir l'échine.

— Mais je suis tellement faible, je me drogue, je fais des choses que je ne devrais pas, je fuis ma famille et je me fuis moi-même, je ne sais plus qui je suis !

Le vieil homme hoche la tête doucement.

— Tu sais ma fille, la force n'est pas de ne jamais tomber, la force c'est de se relever à chaque fois que l'on tombe et toi, tu te relèves, même si ce n'est qu'un tout petit pas.

Salma regarde ses mains tremblantes puis la route sombre qui s'étend devant elle. Elle respire profondément et murmure.

— Mais comment faire pour que mes parents me pardonnent ? Comment faire pour que mon père ne me voie plus comme une honte ?

— Salma, dit le taximan, la voix douce mais ferme. Tes parents t'aiment plus que tout même s'ils ne comprennent pas tes choix, leur cœur sait qui tu es vraiment. Et Allah voit ton repentir, Lui seul peut guérir ce que tu crois irrémédiable !

Salma ferme les yeux, se laissant bercer par la route, par cette voix et par cette chaleur humaine inattendue. Pour la première fois depuis des heures, elle sent son cœur respirer.

Le taxi s'arrête devant son immeuble, le vieil homme se penche légèrement.

— N'oublie jamais Salma... même au cœur de la nuit la plus sombre, la lumière existe. Cherche-la et tu la trouveras, tends les mains, je vais prier pour toi !

Salma hésite puis tend ses mains, paumes ouvertes, le taximan commence à réciter une prière en arabe. Les mots lui sont à moitié incompréhensibles mais elle murmure « amine » à chaque fin de phrase. Elle sent un souffle chaud sur son visage, une présence rassurante et pour la première fois depuis des heures, elle sait qu'elle n'est pas seule.

— Allez et ne craignez rien, souffle le taximan d'une voix réconfortante.

Salma descend, le cœur plus léger et une lueur de courage timidement allumée en elle. Elle remercie le vieil homme d'un simple sourire et monte dans son immeuble, prête à affronter la nuit et peut-être ses propres démons.

Elle voudrait entendre la voix de son père, ce son rassurant qui a bercé son enfance, lui demander pardon une dernière fois. Les mots de Tidiane l'ont transpercée et un poids immense s'abat sur ses épaules. Elle rejoint Raky dans le salon mais ses jambes flageolent.

— Salma, qu'est-ce qu'il y a ? On dirait que tu as vu un fantôme. Que se passe-t-il ? dit Raky, inquiète.

— Rien, je veux juste quelque chose pour calmer cette douleur, répond Salma, la voix brisée, ses doigts serrant sa poitrine.

— Massa ma chérie ! Avant de te perdre, rappelle-toi que c'est mon anniversaire aujourd'hui, tu m'avais promis de m'accompagner, dit Raky en posant sa main sur son épaule avec une douceur inhabituelle.

— Je n'ai pas oublié, je vais juste me rafraîchir. Je reviens, murmure Salma.

Elle entre dans sa chambre, tremblante, sort son portable. Ses doigts hésitent longuement avant de composer le numéro de son père. Il est minuit passé mais Papa Majib décroche aussitôt.

— Bissimillah ! dit-il, la voix tendue d'inquiétude.

— Papa, c'est Salma. Papa, je ne suis pas mauvaise, j'essaie, j'essaie de me reprendre mais je n'y arrive pas. Je suis trop accro. Papa, prie pour moi., prie pour qu'Allah me remette sur le droit chemin, qu'Il me pardonne pour toute la souffrance que je vous inflige. Papa, pardonne-moi et dis à maman de me pardonner aussi. Je t'aime, papa, je t'aime tellement ! sanglote-t-elle avant de raccrocher doucement, comme si ses mains tremblantes pouvaient retenir ses regrets.

Pour apaiser son cœur, elle rejoint Raky dans le salon. Ensemble, elles quittent l'appartement. Mais le monde autour de Salma tangue et ses pensées sont un tourbillon de honte, de regret et de désespoir.

Il est cinq heures du matin, Salma sort de la boîte de nuit, l'alcool brouillant ses sens et le corps lourd et maladroit. Elle traverse la première voie en titubant, ses pas incertains résonnant dans la rue silencieuse. Au milieu de la deuxième voie, elle s'arrête et danse. Ses bras tremblants et sa voix brisée portent toute sa douleur dans la nuit vide.

Elle ne perçoit pas la voiture qui approche derrière elle. Elle continue de tourner, de chanter, perdue dans sa détresse, jusqu'à ce qu'il soit trop tard.

Un choc brutal, le sol s'approche à une vitesse vertigineuse. Le vent lui arrache un cri étouffé. Les deux vigiles de la boîte, alertés par le bruit, accourent, paniqués.

Salma gît là, le souffle court et le cœur martelant sa poitrine, ses larmes se mêlant à la peur et à la honte. Et quelque part dans ce chaos, le silence se remplit de tous ses regrets.

Cette histoire vous a plu ?

Commentaires

Connecte-toi pour commenter