PARTIE 07 - EPOUSE VIRTUELLE
MIEL DE MON COEUR
Les premières lueurs du soleil de sept heures traversent les persiennes de la chambre conjugale, découpant de longues lignes dorées et géométriques sur le sol de carrelage frais et sur les draps de coton encore froissés. Marianne s’éveille avec une lenteur délicieuse, le corps enveloppé d'une torpeur nouvelle, presque magique. Elle s'étire doucement sous le grand pagne blanc qui la recouvre et un frisson immédiat lui parcourt l'échine rien qu'en repensant aux heures qui viennent de s'écouler. C'était une nuit d'une douceur et d'une intensité inédites pour elle. Jamais, de toute sa vie de jeune femme de vingt ans, elle n'avait ressenti une telle communion, une telle plénitude. Aziz s'est montré d'une patience infinie, guidant chaque geste avec une tendresse et un respect qui ont fini par balayer toutes les craintes et les verrous de son esprit.
Pourtant, à peine les yeux ouverts, la réalité de sa nature profondément pudique la rattrape au saut du lit. Marianne se sent soudainement envahie par une timidité immense, presque enfantine. Elle se remémore les détails de la nuit, les battements de son cœur, ses propres gémissements qu'elle n'a pas su contrôler dans l'obscurité et cette intensité qu'elle a laissée s'échapper dans l'intimité de la pénombre. Une petite voix anxieuse lui serre gentiment la gorge et si toute la maison l'avait entendue ? Et si sa belle-famille ou même la domestique qui s'active tôt le matin au rez-de-chaussée, avait capté les échos de son abandon ?
Elle tourne lentement la tête sur l'oreiller et s'aperçoit qu'Aziz ne dort pas. Allongé juste à côté d'elle, la tête calée sur son bras, il la fixe intensément avec un regard brillant. Un sourire épanoui, empreint d'une infinie bienveillance et d'une fierté masculine légitime, flotte sur ses lèvres. Ce regard complice ne fait qu'accentuer le trouble délicieux de la jeune femme.
— Arrête de me regarder comme ça, murmure-t-elle d'une voix basse et timide, en ramenant précipitamment ses deux mains sur son visage pour s'y cacher tout entière, incapable de soutenir son regard après une telle nuit.
Aziz lâche un petit rire étouffé, profondément amusé et touché par cette pudeur qui renaît instantanément chez son épouse après l'abandon total de la nuit. Il se redresse avec une lenteur calculée, le corps souple, et vient s'asseoir tout près d'elle, sur le bord du matelas, faisant peser son poids de manière rassurante à ses côtés. Il pose ses mains sur ses poignets pour écarter délicatement ses doigts et croiser ses yeux avec douceur.
— Je ne te savais pas aussi sensible, ma chérie, dit-il d'une voix douce et feutrée, le regard plongé dans le sien.
— S'il te plaît Aziz, arrête… murmure-t-elle, les joues brûlantes, le cœur battant à tout rompre devant tant d'attention.
Aziz sourit, ému par sa réserve, il se penche vers elle et dépose un baiser d'une infinie tendresse sur son front, scellant silencieusement les promesses de la nuit.
— Repose-toi encore un peu, princesse. Je vais me préparer pour le cabinet, dit-il doucement en se levant du lit.
Marianne se redresse sur le lit, ramenant le pagne contre sa poitrine alors qu'Aziz s'apprête à rejoindre la salle de bain. Un détail lui revient en mémoire, un rendez-vous capital dont ils ont parlé la veille.
— Aziz, attends, dit-elle doucement pour retenir son attention. Tu ne dois pas traîner ce matin. N'oublie pas que nous devons passer au cabinet de la gynécologue avant que tu n'ailles ouvrir ton bureau !
Aziz s'arrête, se retourne et hoche la tête avec un sourire protecteur. Bien que l'idée d'espacer les naissances n'ait pas l'air de l'enchanter au départ, l'instinct d'un homme qui souhaite fonder une grande famille se lisant brièvement dans ses yeux, il respecte profondément l'avenir de sa femme et les conseils de sa propre mère.
— Tu as raison princesse. Prépare-toi, je ne serai pas long, répond-il d'une voix douce.
Une heure plus tard, le couple franchit le seuil d'une clinique calme et moderne de Dakar. La consultation se déroule dans un climat de respect et de professionnalisme. Après un échange constructif sur son cursus universitaire, la spécialiste prescrit à Marianne des pilules contraceptives. Pour Marianne, cette prescription est un soulagement immense, elle y voit le garant de sa liberté académique, le bouclier qui lui permettra de décrocher son diplôme et un jour, d'aider ses parents et ses petits frères à s'installer dans une situation plus stable.
Les jours suivants s'écoulent dans une routine radieuse puisqu'elle est toujours en pleines vacances universitaires, Marianne a tout le loisir d'apprivoiser son nouveau rôle d'épouse. La fusion entre elle et Aziz grandit à pas de géant, ils passent presque toute la journée au téléphone, s'envoyant des messages continuels entre deux dossiers pour lui et les tâches ménagères pour elle. Dès qu'il rentre, ils sont collés, serrés, inséparables. Aziz redouble d'efforts pour qu'elle se sente pleinement reine en son royaume.
Marianne profite de ses moments libres pour parfaire ses talents de cuisinière aux côtés d'Habiba. Les deux belles-sœurs passent des heures dans la cuisine à échanger des secrets sur les épices et les astuces de diongué pour marquer les esprits. Cependant, au milieu de cette harmonie, une note discordante commence à perturber Marianne. Elle perçoit une étrange distance de la part de Dieynaba, elle est d'un naturel timide, presque invisibl mais à plusieurs reprises, Marianne la surprend en train de lui jeter des regards sombres, indéchiffrables et lourds de sous-entendus. Ce sont des regards qui font flipper, un mélange de malaise et de secrets retenus. Mais Marianne, trop heureuse et trop amoureuse, préfère balayer ses doutes d'un revers de main, attribuant cela à de la simple timidité.
Puis, sans aucun signe avant-coureur, le ciel bleu de leur bonheur se couvre d'un voile noir. Un soir, alors que Marianne s'est faite belle comme à son habitude, parfumant la chambre de thiouraye précieux, l'attente devient anormalement longue. De toute la journée, Aziz n'a pris aucun de ses appels, le silence radio le plus total. Inquiète, elle lui a envoyé plusieurs messages, restés sans réponse, avant de recevoir un SMS laconique à la nuit tombée
Occupé. Ne m'attends pas !
L'horloge du salon affiche vingt heures puis vingt et une heures. C'est à ce moment précis que la berline noire d'Aziz franchit le portail, Marianne se précipite au bas de l'escalier, le cœur serré par un mauvais pressentiment. Lorsqu'il passe la porte, elle s'aperçoit immédiatement que l'homme en face d'elle a changé, son visage est fermé, rigide, ses traits crispés par une nervosité extrême et un stress qu'il tente maladroitement de masquer. Marianne s'avance pour l'embrasser et l'accueillir mais Aziz l'esquive d'un mouvement sec. Il lui adresse une salutation glaciale, sans un regard avant de monter directement vers l'étage pour s'enfermer dans leur chambre.
Marianne reste plantée au milieu du couloir, le sang glacé. Qu'a-t-elle bien pu faire pour provoquer une telle distance ?
À l'heure du dîner, Aziz refuse de descendre, soucieuse qu'il ne passe pas la nuit le ventre vide, Marianne demande à Dieynaba de lui préparer un plateau soigné qu'elle se charge de monter elle-même. Elle pousse doucement la porte de la chambre et découvre son mari assis devant son bureau, les yeux rivés sur son ordinateur portable.
— Voici ton dîner, sangue-bi, dit-elle d'une voix timide en posant délicatement le plateau sur la table de chevet.
— Je n'ai pas faim, répond-il sèchement, sans se retourner.
— Mais tu devrais manger au moins une petite part, la nuit sera longue et tu risques de…
— JE T'AI DIT QUE JE N'AI PAS FAIM ! hurle-t-il soudain en se tournant vers elle.
Le cri déchire le silence de la pièce comme un coup de tonnerre, Marianne sursaute violemment, le cœur manquant de s'arrêter dans sa poitrine. Jamais, depuis qu'elle le connaît, Aziz n'avait haussé le ton sur elle et encore moins avec cette fureur noire dans les yeux. Le choc est si brutal que ses yeux se remplissent instantanément de larmes.
Aziz, constatant la détresse sur le visage de sa jeune épouse, semble pris d'un regret immédiat, mais sa mine reste sévère, murée dans sa tension.
— Je suis désolé… ramène ce plat, marmonne-t-il en détournant le regard.
Blessée au plus profond de son orgueil et de sa tendresse, Marianne ramasse le plateau d'une main tremblante. Elle descend les escaliers à pas rapides, dépose le plat dans la cuisine et s'enfuit sur la terrasse supérieure de la maison. Là, isolée sous les étoiles de Dakar, elle laisse libre cours à ses larmes, pleurant un bon coup pour évacuer la peur et l'incompréhension qui lui tordent le ventre.
La nuit sur la terrasse n'a apporté aucun conseil à Marianne, seulement des yeux gonflés que le maquillage du matin peine à dissimuler. Au réveil, Aziz est parti à l'aube, fuyant la chambre avant même qu'elle ne puisse croiser son regard. Le silence est devenu un poids physique dans la maison, ne tenant plus en place, Marianne profite de l'absence des parents pour s'isoler dans le petit salon de l'étage avec Habiba, espérant trouver une oreille attentive et, surtout, des réponses.
Habiba la regarde s'installer, remarquant immédiatement la mine défaite de sa belle-sœur. Le visage d'Habiba se crispe d'une légère appréhension.
— Habiba, s'il te plaît, parle-moi ouvertement, commence Marianne d'une voix nouée par l'angoisse. Aziz a changé du tout au tout depuis hier soir, il est d'une froideur terrible, il a crié sur moi pour un simple plateau de nourriture... Qu'est-ce qui se passe ? Est-ce que j'ai fait quelque chose de mal sans m'en rendre compte ? Est-ce que sa famille me reproche quelque chose ?
Habiba détourne brièvement les yeux, visiblement mal à l'aise. Elle triture le tissu de son boubou, cherchant ses mots avec une prudence qui n'échappe pas à Marianne.
— Mais non Marianne, ne te mets pas des idées pareilles en tête, répond Habiba d'un ton qu'elle s'efforce de rendre léger, bien que son regard trahisse une vraie nervosité. Tu sais comment sont les hommes d'affaires, Aziz gère d'énormes responsabilités au cabinet en ce moment. Les fins de mois sont stressantes, les clients sont exigeants... c'est sûrement le travail, rien de plus. Ne le prends pas pour toi, laisse-lui juste un peu d'espace, ça va passer !
Marianne hoche la tête, feignant d'accepter l'explication mais au fond d'elle, le doute s'enracine. Habiba est trop fuyante et au même moment, en bas de l'escalier, Dieynaba passe en silence, jetant à nouveau ce regard lourd et oblique vers le salon. Le malaise est palpable mais Marianne n'a pas le temps de creuser davantage.
Aujourd'hui c'est son anniversaire, fidèle à ses habitudes et à sa piété, elle n'a rien dit, ni à Aziz, ni au reste de la maison. Elle n'attend aucune fête, au contraire, elle a choisi de jeûner en toute discrétion pour confier sa nouvelle vie à Dieu, espérant que les prières de ce jour béni apaisent la tempête qui couve dans son foyer. Elle passe la journée le ventre vide, le cœur tourné vers le Créateur, supportant la faim et l'angoisse de sa crise conjugale avec une noble dignité.
Le bruit d'une portière et des éclats de voix familiers retentissent soudain dans la cour. Marianne fronce les sourcils, descend rapidement les marches et ouvre la porte d'entrée. Son cœur fait un bond prodigieux, sur le perron se tient sa propre mère, rayonnante, flanquée de ses deux petits frères jumeaux qui sautent déjà de joie en la voyant.
— Surprise ! s'exclame sa maman en ouvrant grand les bras. Joyeux anniversaire, ma fille !
Les larmes qui menaçaient de couler pour de la tristesse se transforment instantanément en larmes de soulagement et de bonheur. Elle se jette dans les bras de sa mère, humant cette odeur familière qui lui a tant manqué avant d'embrasser chaleureusement ses frères.
D'un même mouvement, ils tendent leurs petits bras vers elle, dans leurs mains, ils tiennent chacun un paquet de biscuits Biskrem, ces fameux biscuits ronds au cœur de chocolat fondant. Les emballages sont un peu froissés, preuve qu'ils les ont serrés fort dans leurs poches tout au long du trajet depuis la banlieue. Ils ont économisé leur propre argent de poche, pièce par pièce, pour lui offrir ce qu'ils considèrent comme le plus grand des trésors.
Marianne, touchée au plus profond de son âme par leur geste, ne peut s'empêcher de les taquiner pour masquer son émotion naissante. Elle croise les bras, feignant une petite moue boudeuse, les yeux pétillants de malice.
— Ah bon ? C'est tout ce que vous m'offrez pour mon anniversaire ? Des biscuits Biskrem ?
Ousseynou, le plus sensible des deux, prend la remarque au sérieux, ses petites lèvres se mettent à trembler et ses sourcils se froncent, embrasés par une fierté d'enfant blessée. Vexé par la taquinerie de sa grande sœur, il croise à son tour les bras, lève le menton et lui rétorque d'un ton boudeur et plein d'assurance.
— Hé, Marianne ! C’est le geste qui compte, d’accord ?
En entendant cette réplique si mûre sortir de la bouche de son petit frère de huit ans, Marianne fond littéralement. Le vernis de sa tristesse se brise pour laisser place à un amour pur, elle éclate d'un rire cristallin, s'agenouille sur le carrelage du salon sans se soucier de sa belle robe, et ouvre grand les bras.
— Oh venez là, mes amours ! S'exclame-t-elle.
Elle les attire tous les deux contre elle dans un câlin immense, presque étouffant, enfouissant son visage dans leurs cous. Elle les serre de toutes ses forces, embrassant leurs joues l'une après l'autre.
— Je rigolais mes champions ! C'est le plus beau cadeau de toute ma vie. Je suis tellement, tellement contente ! Merci mes bébés !
Les jumeaux, rassurés, se mettent à rire à leur tour, fiers d'avoir redonné le sourire à leur grande sœur. Marianne se redresse, les paquets de Biskrem précieusement serrés contre son cœur, d'est pour ces instants-là, pour préserver cette innocence et leur offrir un avenir digne, loin de la précarité, qu'elle est prête à affronter toutes les tempêtes de ce monde. Elle glisse les biscuits sur la table comme des trophées, juste au moment où le reste de la famille s'installe.
Tata Nabou et Habiba descendent aussitôt pour accueillir les invités avec tous les honneurs. Habiba insiste pour qu'on prépare une collation et des rafraîchissements pour célébrer l'événement. Marianne se retrouve prise au piège de sa propre piété et de sa discrétion, elle doit rompre son jeûne plus tôt ou feindre de grignoter pour ne pas éveiller les soupçons de sa mère, tout en jouant la comédie du bonheur parfait pas question de montrer que son couple bat de l'aile après seulement quelques semaines. Elle force ses sourires mais son esprit reste obstinément tourné vers son mari.
Le soir, alors que la fête bat son plein dans le grand salon, la silhouette d'Aziz apparaît enfin à la porte, en voyant sa belle-mère et les jumeaux, son visage fermé se détend instantanément. Le masque du gendre idéal et de l'homme courtois se remet en place avec une fluidité déconcertante.
— Maman ! Quelle magnifique surprise, dit-il en allant saluer la mère de Marianne avec un profond respect, avant de taquiner les jumeaux.
Il s'approche ensuite de Marianne, devant les yeux attendris de sa belle-famille, il plonge son regard dans le sien, un regard où Marianne ne lit pourtant qu'une politesse glaciale, dénuée de la chaleur de la veille. Il plonge la main dans la poche de sa veste et en sort un petit écrin de velours noir.
— Joyeux anniversaire, Marianne, dit-il d'une voix calme et posée.
Marianne ouvre l'écrin d'une main légèrement tremblante, à l'intérieur scintille une magnifique montre de marque, fine, élégante, un bijou de grande valeur.
— Oh Aziz... Elle est superbe, merci, murmure-t-elle, s'efforçant de paraître comblée.
— Elle est magnifique ! s'extasie sa mère en joignant les mains. Tu as de la chance Marianne, Dieu t'a donné un mari en or, attentionné et généreux. Prends bien soin de lui ma fille !
Aziz esquisse un sourire mais Marianne, qui le connaît si bien, perçoit immédiatement le décalage. Ce n'est pas de la méchanceté dans ses yeux, c'est une détresse profonde, un regard fuyant et lourd de non-dits. En lui tendant ce cadeau, ses mains sont presque tremblantes de nervosité. Il pose brièvement une main sur son épaule mais son geste est maladroit, distant, trahissant un homme totalement rongé par le stress de ce qu'il a découvert et qui ne sait absolument pas comment aborder le sujet avec elle.
Alors que son beau-père l'invite à venir couper le gâteau avec Marianne, Aziz s'exécute poliment mais son esprit est ailleurs, prisonnier de ce secret qui commence à consumer leur bonheur.
La soirée s'achève doucement sur les derniers éclats de rire des jumeaux et les remerciements chaleureux de la famille de Marianne. Sur le perron de la grande maison, les adieux se prolongent sous la fraîcheur de la nuit dakaroise et que le grand portail en fer se referme, l'atmosphère de la maison change instantanément. C'est comme si une chape de plomb retombait sur les épaules d'Aziz, sans un regard pour son épouse, il se détourne et monte les escaliers d'un pas lourd, presque fuyant.
Marianne reste un moment au rez-de-chaussée pour aider Habiba à débarrasser les derniers verres mais son esprit est déjà là-haut. En traversant le couloir, elle croise à nouveau Dieynaba qui range les chaises en silence. La jeune cousine baisse rapidement les yeux mais Marianne a eu le temps de capter la tension qui émane d'elle. C'est un secret de famille qui plane, invisible mais étouffant.
Lorsqu'elle pousse enfin la porte de leur chambre conjugale, Marianne trouve Aziz assis sur le bord du lit, la tête entre les mains. Il a enlevé sa veste de costume mais il est encore en pantalon et chemise, les manches à moitié retroussées, sa respiration est courte. À ce moment précis, il n'a rien d'un homme en colère, il a l'air d'un homme terrassé, submergé par une vérité trop lourde à porter et qu'il n'arrive pas à digérer.
Marianne s'approche lentement, ses pas étouffés par le tapis épais, elle retire délicatement la magnifique montre qu'il lui a offerte et la pose sur la coiffeuse, à côté de son flacon de parfum. Le silence dans la pièce est si dense qu'on entendrait presque les battements de leurs cœurs.
— Tu es toujours fâchée ? demande-t-il doucement.
— Et si tu me disais enfin ce qui se passe ? Qu'est-ce que vous murmurez tous entre vous dès que j'ai le dos tourné ? Je ne suis pas aveugle Aziz ! lâchai-je, la colère prenant le dessus.
— Ne me parle pas sur ce ton ! Il n'y a rien à savoir ! réplique-t-il instantanément, se murant sur la défensives.
— OK, comme tu veux !
Je pars prendre une longue douche pour calmer mes nerfs, enfile mon pyjama et m'assieds sur le lit en attrapant mon livre de chevet. Aziz entre à son tour dans la salle de bain. Je continue ma lecture en silence quand je tombe sur un mot dont le sens m'échappe. Voulant faire une recherche rapide sur Google, je saisis l'ordinateur portable de mon mari posé sur le matelas. Au moment de cliquer sur le navigateur, mon regard est accroché par une fenêtre de messagerie restée ouverte.
Par pure curiosité, je parcours les lignes des yeux, mon cœur se met soudain à battre à un rythme fou, me cognant douloureusement la poitrine. C'est un courriel officiel, une lettre de confirmation d'une importance capitale, mon mari vient d'être admis pour prêter serment et intégrer le prestigieux Barreau de Paris. Ce concours d'excellence qu'il avait tenté un an plus tôt a porté ses fruits et il doit rejoindre la capitale française dans moins de dix jours pour y faire son entrée officielle et entamer sa carrière internationale. Le pire, c'est que Monsieur a déjà validé sa réponse, il doit être à Paris dans exactement cinq jours pour régler les dernières paperasses et bien sûr, il n'a pas jugé nécessaire de m'en informer.
Le monde s'écroule autour de moi, je referme brusquement l'ordinateur, les larmes inondant mon visage. Je me couche lentement sous le drap, étouffant mes sanglots dans l'oreiller pour qu'il n'entende rien, s'il m'a épousée pour m'abandonner seule ici, pourquoi l'a-t-il fait ? J'ai l'effroyable impression d'avoir été un jouet. Je pleure de plus belle à la pensée de passer deux longues années dans cette maison sans lui.
Soudain, je sens son corps se coller au mien, il sent divinement bon mais sa proximité me fait horriblement mal au cœur.
— J'ai envie de toi, ma petite Peulh, murmure-t-il d'une voix feutrée contre mon cou.
Je me dégage brusquement de son étreinte, me redresse sur le lit et lui lance un regard chargé de mépris.
— Pourquoi m'as-tu épousée si c'est pour m'abandonner seule ici et aller poursuivre tranquillement tes études sans te soucier de mes sentiments ? criai-je, le visage ruisselant de larmes.
Aziz baisse la tête, pris de court, ne sachant que dire puis, il se redresse, le regard durci par la surprise.
— Qui t'a donné l'autorisation de toucher à mon ordinateur ?
— RÉPONDS À MA QUESTION !
— Arrête de crier, nous ne sommes pas seuls dans cette maison ! tonne-t-il à voix basse. Comprends-moi ma chérie... je ne savais pas que je t'épouserais en passant ce concours... je ne te connaissais même pas encore à l'époque, s'il te plaît, crois-moi. Je ne vais pas t'abandonner et puis, cela te permettra de poursuivre tes propres études ici en toute tranquillité...
— AZIZ, TU AS PRIS TA DÉCISION SANS JAMAIS DEMANDER MON AVIS ET TU VEUX JOUER AU MARI AIMANT ? Tu essaies de faire croire que tu fais tout cela pour mon bien alors que c'est faux !
— Parle moins fort Marianne ! Je comprends ta colère mais arrête de me hurler dessus. C'est une opportunité que je ne peux pas me permettre de rater, il y va de mon avenir même si c'est dur à accepter pour toi. Je veux t'offrir une vie meilleure à mon retour et je ne te demande que ton soutien, pas tes reproches. On vient juste de se marier, alors je crois que la séparation sera moins difficile à surmonter que tu ne le penses...
Mes sanglots redoublent face à tant d'égoïsme, la séparation sera moins difficile pour lui sans doute pas pour moi. Il m'est impossible d'envisager la vie loin de lui, je commençais à peine à m'habituer à sa présence, à la douceur de notre complicité et il veut déjà tout suspendre.
— Tu mentais quand tu me disais que tu m'aimais, alors ! Tu es exactement comme tous les autres, tu as obtenu ce que tu voulais et maintenant, tu t'éloignes ? En fait, tu n'es qu'un beau parleur et un traître... tu as leurré mon père en te faisant passer pour un homme parfait alors que tu as agi en lâche. Je n'ai aucune considération pour les gens qui cachent la vérité !
— MARIANNE, RESTE POLIE ! MA DÉCISION EST PRISE ET RIEN NE M'EMPÊCHERA DE PARTIR ! hurle-t-il à son tour, poussé à bout par la culpabilité.
Cette phrase me transperce le cœur de part en part, je me laisse glisser au sol, me recroquevillant sur le carrelage et je pleure toutes les larmes de mon corps. Pris de remords devant ma détresse, il vient s'asseoir à mes côtés mais je repousse ses mains avec le peu de forces qu'il me reste.
— Je te demande pardon, ma chérie, dit-il d'une voix adoucie. Écoute-moi bien, je t'aime plus que tout au monde et tu le sais mais j'ai cruellement besoin de cette formation. Ne crois pas que je suis insensible à ta frustration, seulement dans la vie, il faut savoir faire des sacrifices. Si j'avais su une seule seconde que je réussirais cet examen, j'aurais géré les choses autrement. Je suis passé chez tes parents aujourd'hui pour parler à ton père, c'est d'ailleurs lui qui m'a dit de partir, que ce serait bénéfique pour notre avenir à tous les deux. Je sais que ce sera difficile mais avec la distance, nous trouverons le moyen de rester connectés...
— Je ne me suis pas mariée avec un écran ! coupé-je, glaciale. Si tu décides de partir, pars mais ne me demande pas d'être une épouse virtuelle. À partir d'aujourd'hui, nous vivrons comme des étrangers dans cette chambre et ce sera ainsi jusqu'à ton retour, puisque tu as choisi de m'exclure de ta vie !
— Tu me fais un chantage ?
— Prends-le comme tu veux. Tu m'avais pourtant dit que ton rôle était de me guider mais un guide n'avance pas masqué !
— MARIANNE !
— Tu veux partir ? Vas-y ! Je ferai ce que j'ai à faire de mon côté désormais !
— D'accord, fais ce que tu veux mais je partirai ! Profitons au moins de ces derniers jours au lieu de tout gâcher ici !
Le reste de la semaine s'écoule dans cette terrible dualité. En dehors de la chambre, je joue l'épouse modèle pour ne pas alerter la famille mais une fois la porte close, je me mure dans un silence de plomb. À chaque tentative de rapprochement, à chaque parole qu'il esquisse, je reste aussi froide qu'un bloc de glace, espérant désespérément un sursaut de sa part mais plus les jours défilent, plus je le vois boucler ses valises. Je ne pleure jamais devant lui mais dès qu'il s'absente, je m'effondre.
Mes beaux-parents tentent de me parler mais je feins d'aller bien. Habiba et sa sœur me répètent de ne pas en vouloir à leur frère et je hoche la tête, refusant de creuser la plaie. Tout le monde pose sur moi des regards chargés de compassion, y compris mon mari. Pour tenter de se racheter, il fait changer tous les meubles de notre chambre, je ne pipe mot, il m'offre un ordinateur portable et une tablette pour que nous puissions communiquer à distance, mais je les laisse de côté, insensible. J'ai un besoin viscéral de son affection, mais la blessure est trop profonde.
Le jour du grand départ arrive enfin, face à la réalité, mes barrières s'effondrent. Je fonds en larmes lorsque ses parents se réunissent autour de lui pour formuler les prières du voyage. C'est à cet instant précis que je réalise qu'Aziz s'en va pour de bon. Devant les regards peinés de la famille, je m'enfuis à l'étage et m'enferme dans ma chambre à double tour, refusant de voir leur pitié.
Aziz vient frapper doucement à la porte mais je fais la sourde oreille, c'est sa mère qui prend le relais et par respect, je suis obligée d'ouvrir. Mon mari entre alors dans la pièce sans un mot, il me prend dans ses bras et me serre contre son torse à m'en couper le souffle.
— Je t'aime, me souffle-t-il à l'oreille.
Il dépose un baiser sur mes lèvres puis me tourne définitivement le dos.
Je me jette sur le lit, pleurant toutes les larmes de mon corps pendant une grande partie de la nuit. Je reste seule dans notre lit trop grand, le cœur broyé par une peine immense, écoutant le silence de la maison d'où mon mari vient de s'envoler.
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