PARTIE 08 - LE PRIX DE L'ABSENCE
MIEL DE MON COEUR
Les nuits dans cette grande chambre sont devenues d'une longueur insupportable. Trois mois qu'Aziz est parti à Paris et le vide qu'il a laissé derrière lui me pèse sur la poitrine comme une chape de plomb. Parfois, au milieu du silence, je me surprends à fixer sa place vide sur le lit, les larmes glissant sur mes joues sans que je puisse les retenir. Je pleure la blessure de son départ, le choc de son secret et cette complicité naissante qu'il a brisée net mais dès que mes larmes tarissent, la fierté reprend le dessus. J'essuie mon visage d'un geste rageur, une certitude s'enracine en moi, je ne serai pas la victime de cette histoire. Aziz m'a prouvé que les hommes, malgré leurs grands discours et leurs promesses d'amour éternel, finissent toujours par faire passer leurs propres ambitions avant tout le reste. Désormais mon objectif principal, mon unique priorité, c'est ma propre réussite, je ne compte plus que sur moi-même.
Depuis son départ, je me mure dans un silence inflexible, il m'appelle chaque jour, persistant malgré la distance et le froid de l'Europe mais je refuse de décrocher. Les rares fois où la sonnerie insistante me pousse à accepter l'appel, je me contente d'écouter le souffle de sa voix sans prononcer un seul mot. À l'autre bout du fil, dérouté par ma froideur, il finit toujours par murmurer un triste balma akh (pardonne-moi) avant de raccrocher, la voix brisée par le regret, qu'il regrette, mes livres, eux, ne me trahiront pas.
Je me jette à corps perdu dans mes études, je suis en troisième année de Licence en Informatique, spécialisée en Génie Logiciel et la charge de travail est monumentale. Entre les projets de code complexes, la sécurité des systèmes et la préparation de mon projet de fin de cycle, je n'ai plus une seconde pour respirer. Ce rythme infernal me vide de mes forces mais c'est ma thérapie tant que mon cerveau est occupé à aligner des lignes de code, il ne pense pas à l'homme qui m'a délaissée. Mes efforts paient, je suis la major de ma promotion, une étudiante brillante que les professeurs respectent pour sa rigueur. À la faculté, personne ne sait que je porte une alliance, je cache mon statut d'épouse du mieux que je peux, protégeant ma vie privée derrière un masque de discrétion absolue. J'entretiens de bons rapports avec mes camarades mais je ne parle jamais de moi, ni de cette vie de femme mariée qui me semble si irréelle.
Chaque fin de mois, ma belle-mère me remet une enveloppe d'argent de poche, insistant sur le fait que cela vient directement de mon mari. Je refuse de dépendre entièrement de lui, alors je n'en garde qu'une infime partie pour mes trajets en bus, tout le reste, je le reverse discrètement à ma mère pour assurer le quotidien de mes frères et veiller à ce qu'ils ne manquent de rien à l'école. Les dimanches sont mes seuls moments de répit, je cours chez mes parents retrouver mon havre de paix, vérifiant les cahiers des jumeaux. En voyant leurs excellentes notes, une fierté immense m'envahit. C'est pour eux, pour leur offrir un avenir digne et pour ma propre indépendance que je me bats chaque jour.
...
La solitude s'est abattue sur moi de manière encore plus brutale après le départ précipité d’Habiba. Ma seule alliée, ma grande sœur dans cette maison a plié bagage pour rejoindre son époux en Europe personne n'était au courant de son plan, à part moi. Leurs parents et la belle-famille voulaient initialement attendre l’été prochain pour célébrer leur mariage en grande pompe avec les fastes et les cérémonies d’usage mais Habiba et son mari n'étaient pas de cet avis. Dès qu’il lui a envoyé ses papiers d'immigration, elle a tout orchestré en secret, dans la discrétion la plus totale. Elle a pris son vol un samedi soir, ne prévenant ses parents que le lendemain de son arrivée, une fois le sol européen sous ses pieds.
La réaction de ma belle-mère ne s'est pas fait attendre. Le dimanche matin, le visage rouge de colère et de honte face à l'affront fait à la belle-famille, elle a fait irruption dans ma chambre. Les cris ont fusé, les reproches ont plu, elle m'a accusée d'être la complice de cette fuite, d'avoir gardé le silence alors que je savais tout. Je me suis défendue avec toute la dignité qui me restait, maintenant mon regard...
— Maman, Habiba est ma grande sœur, elle m'a fait jurer sur le Saint Coran de n'en parler à personne et je n'ai fait que respecter ma promesse. J'ai tout fait pour l'en dissuader, je lui ai dit d'attendre mais elle m'a répondu qu'elle avait besoin d'être auprès de son mari. C’est son choix, pas le mien !
Ce départ a laissé un vide immense mais il a surtout laissé le champ libre à celle qui allait enfin me montrer son vrai visage Dieynaba. La petite cousine germaine s'est révélée être une véritable peste, animée par une jalousie venimeuse. À force de l'observer, j'ai acquis une certitude, elle est secrètement amoureuse de mon mari mais la pauvre fille se fatigue pour rien, je feins de ne même pas remarquer ses manèges, la balayant d'un revers de mépris.
Le week-end passé, c’était mon tour de gérer la cuisine de la maison, une tâche que je prends à cœur malgré mon emploi du temps surchargé. J'avais décidé de préparer un bon thiébou guédj yess (riz au poisson séché et fumé), un plat que mon beau-père raffole. J'ai passé des heures devant les fourneaux, veillant sur la cuisson. Seulement, au moment de servir et de passer à table, le premier coup de cuillère a été un choc, le riz était tellement pimenté, d'une ardeur si volcanique, que personne autour de la table ne pouvait en avaler une bouchée. J'étais pourtant certaine, absolument certaine, de ne pas avoir mis de piment dans la marmite. Connaissant la fragilité de l'estomac de mon beau-père, j'avais sagement préparé une confiture de piment à part, pour que chacun se serve à sa guise. Nous étions seules dans la maison durant l'après-midi, il était évident que ma belle-mère n'allait pas saboter son propre foyer. Le coup ne pouvait venir que de Dieynaba.
Sans piper mot, sans lui faire l'honneur d'une crise, je me suis levée, j'ai présenté mes excuses à la table d'un ton calme et je suis retournée en cuisine. En un temps record, j'ai préparé un plat express pour mon beau-père, un foie sauté aux petits pois et aux pommes de terre rissolées. Heureusement pour moi, il s'est régalé, affirmant même avec un grand sourire qu'il préférait ce menu de sauvetage au riz initial. En bout de table, j'ai vu Dieynaba bouillonner de rage, son plan avait échoué. Incapable de retenir son venin, elle a tenté le tout pour le tout devant sa tante
— Maman, elle l'a fait exprès ! J'ai bien vu Marianne piler deux gros piments en cachette, a-t-elle menti sans ciller, le regard planté dans le mien.
— Crains Dieu Dieynaba, ai-je répondu, feignant l'abasourdissement. Quel intérêt aurais-je à saboter mon propre repas ?
— Toi seule le sais ! Mais je suis certaine que tu as fait ça juste pour ne plus avoir à cuisiner quand la bonne est absente...
— Je ne vais pas te suivre dans tes délires, ai-je coupé en me levant, refusant de m'abaisser à son niveau. Maman, je suis désolée encore une fois pour le désagrément, je monte me reposer !
Ma belle-mère, qui n'est pas dupe a immédiatement posé un regard sévère sur sa nièce avant que je ne franchisse la porte.
— La prochaine fois Marianne, fais attention, ton beau-père n'aime pas le piment mais ton foie sauté était excellent. Quant à toi petite, arrête de mentir et que je ne t'entende plus jamais parler sur ce ton à Marianne, tu as compris ?
— Mais maman...
— Ça suffit, la wakh ! Assez de paroles !
Je les ai laissées sceller leur dispute et depuis ce jour, ma vigilance a doublé. Quand je cuisine, je ne quitte plus la pièce d’une semelle, quitte à y passer l’après-midi et je verrouille la porte à double tour dès que je m'absente, cette peste n'en est qu'à ses débuts.
Le soir même, en surfant sur Facebook, je suis tombée sur une publication qui a confirmé toutes mes intuitions. Dieynaba avait posté une photo d'Aziz, prise à Paris sous la neige, accompagnée d'une légende équivoque « Mon amour de cousin. N'est-ce pas qu'il est beau ? » Le sang n'a fait qu'un tour dans mes veines mais la réponse d'Aziz, visible dans les commentaires a instantanément douché ses espoirs « Merci, amour de petite sœur. » C'était clair, net et sans ambiguïté. J'ai souri devant mon écran en réalisant que cette idiote, bêtement obsédée par mon mari, était trop aveuglée pour comprendre qu'il la remettait gentiment à sa place de gamine.
...
Les semaines défilent à un rythme effréné, rythmées par les rendus de projets et les nuits blanches passées à coder. À l'approche des examens finaux de notre Licence 3, la tension est à son comble dans notre groupe de travail. Un samedi après-midi, après avoir enfin bouclé notre projet de fin de cycle sur la sécurité des systèmes, mes camarades de promotion décident de fêter l'événement. Pour la première fois depuis mon mariage, je m'autorise à sortir avec eux. Nous nous retrouvons dans un café branché non loin de l'université pour décompresser. Je me montre prudente, restant fidèle à ma réserve habituelle mais cette bouffée d'air frais me fait un bien immense.
Le lendemain, alors que je suis assise dans le salon en train de relire mes fiches de bases de données, elle entre dans la pièce, un sourire en coin qui n'augure rien de bon. Elle me jette son téléphone portable sur les genoux.
— C'est ton mari au bout du fil, me lance-t-elle d'un ton dédaigneux.
— Dis-lui que je suis occupée à réviser et que je le rappellerai plus tard, répondis-je calmement en lui tendant l'appareil.
Dieynaba saisit le téléphone, le colle ostensiblement à son oreille et s'exclame d'une voix faussement innocente, s'assurant que son message porte ses fruits.
— Allô Aziz ? Oui, elle a dit qu'elle n'a pas le temps, elle est trop occupée par ses révisions... et puis elle est fatiguée de sa sortie d'hier avec ses camarades de classe. Papa et maman sont sortis, il n'y a que nous à la maison et moi je te laisse, je retourne dans ma chambre !
Elle jette un regard triomphant dans ma direction puis raccroche brusquement en constatant qu'Aziz a coupé la ligne. Elle s'éloigne dans le couloir en lâchant un tchip sonore. Je reste immobile, le cœur serré, je sais pertinemment ce qu'elle vient de faire, en distillant cette information de manière venimeuse, elle vient de semer la graine du doute et de la jalousie dans l'esprit d'Aziz, profitant de la distance pour nous diviser.
La tempête ne tarde pas à éclater après le dîner, alors que je me prépare à me coucher, mon téléphone se met à vibrer. C'est lui, je décide d'ignorer l'appel mais il insiste à trois reprises, excédée par la sonnerie, je finis par décrocher.
— Oui ! fis-je, le ton sec.
— Marianne, je ne suis pas ton imbécile avec qui tu peux jouer quand bon te semble ! tonne sa voix à l'autre bout de la ligne, vibrante d'une colère contenue. Je suis seul dans ce pays, sans personne pour m'épauler, affrontant un froid de canard et des pluies incessantes, me décarcassant jour et nuit pour réussir et nous bâtir un avenir digne et en retour, je ne peux même pas obtenir un peu de considération de ta part ? J'apprends par d'autres que tu trouves le temps de sortir faire la fête avec tes camarades mais tu n'as pas quinze minutes à accorder à ton mari ?
— C'est pour moi que tu te décarcasses Aziz ou pour ta propre ambition ? coupe-je, les larmes aux yeux. Je ne t'ai jamais rien demandé, alors ne me mêle pas à tes choix !
— Tu ne me coupes pas quand je te parle ! s'emporte-t-il. À chaque fois que je t'appelle pour entendre une parole bienveillante, tu m'envoies balader. Je m'assure chaque mois que tu ne manques de rien ici et je ne reçois en retour que de la froideur ! Tu es devenue insolente Marianne et tu ne m'avais jamais montré ce visage. En t'épousant, j'avais l'espoir d'avoir choisi un havre de paix, une oreille attentive, une alliée pour traverser mes propres doutes. Aujourd'hui, ton comportement me pousse à croire que j'ai fait le mauvais choix, on ne t'a pourtant pas éduquée ainsi !
— Tu t'es joué de moi, Aziz ! Tu m'as mise devant le fait accompli pour ce départ à Paris ! Sais-tu seulement ce que je ressens, seule dans cette maison ? Je n'en peux plus !
— Je comprends que la distance soit lourde ma chérie mais je n'avais pas le choix, reprend-il, sa voix glissant vers un ton plus calme mais terriblement glaçant. Ton manque de respect et ta distance me tuent à petit feu. Je ne me concentre plus sur mes dossiers parce que je passe mes journées à me demander pourquoi ma propre femme m'ignore. Tu as pris pour modèle Fatima Zahra mais elle n'a jamais traité le noble Alioune de la sorte, elle était vertueuse et digne. Je n'ai pas à t'apprendre ce qu'est le respect dans un couple, tu le sais parfaitement. Ton père et ta mère seraient profondément déçus s'ils savaient comment tu te comportes. Je te donne une semaine pour réfléchir, Marianne. Remets-toi en question, si tu considères que ce mariage est une erreur et que tu ne veux plus de moi, j'appellerai ton père et je te libérerai sans condition, je ne veux pas porter le poids de ton malheur. Tu es jeune, tu pourras trouver un homme qui acceptera toutes tes exigences mais tu ne trouveras jamais personne qui t'aime autant que moi. Réfléchis à ça !
La ligne se coupe, je reste assise sur le lit, les larmes coulant en silence sur mes joues. Son discours me transperce et malgré ma colère, je réalise qu'il ne m'a jamais manqué de respect et que ma famille est à l'abri du besoin grâce à lui. Une profonde remise en question m'envahit, m'empêchant de fermer l'œil jusqu'à l'aube.
Le lendemain, à la sortie de mes cours à l'université, mon téléphone sonne, c'est mon père.
— Marianne, trouve-moi immédiatement à la maison !
Le sang se glace dans mes veines, j'ai la certitude qu'Aziz a fini par l'appeler, je suis perdue.
Lorsque je franchis le seuil de la maison familiale, mon père me jette un regard sévère, de haut en bas, refusant même de répondre à mon salut traditionnel.
— Marianne, est-ce ainsi que je t'ai éduquée ? commence-t-il, la voix lourde de déception.
Je baisse la tête, incapable de soutenir son regard, écrasée par la honte.
— Aziz n'est pas ton camarade de classe, c'est ton époux, ton kilifeu et même s'il ne l'était pas, c'est ton aîné ! Je t'ai toujours enseigné le respect des autres. Sais-tu seulement les sacrifices qu'il endure à Paris pour t'offrir une situation digne ? Je ne t'ai pas donnée en mariage pour que tu te comportes comme une fille sans éducation. Je t'ai enseigné les préceptes de notre religion et les secrets du mariage pour que tu sois une femme vertueuse. Maintenant que tu as épousé un homme de situation, tu penses pouvoir utiliser ton orgueil contre lui ? Ressaisis-toi, ma fille. La distance est difficile pour toi mais elle l'est encore plus pour lui, seul dans un pays étranger. Retourne à la maison, appelle ton mari et demande-lui pardon !
Je quitte la maison paternelle en silence, le cœur lourd mais l'esprit éclairé. De retour dans ma chambre, je m'effondre sur le lit et pleure toutes les larmes de mon corps, libérant tout le stress accumulé. Ma belle-mère vient me réconforter, attribuant mes larmes à l'angoisse des examens qui approchent. Elle me sourit avec tendresse, me rappelant qu'il ne reste plus qu'une année avant le retour d'Aziz et me force gentiment à avaler quelques bouchées avant de me laisser me reposer.
Vers vingt-trois heures, je me réveille en sursaut, après une douche rituelle et mes prières de rattrapage, j'allume mon ordinateur et me connecte sur Skype. Le statut d'Aziz affiche "absent" mais je prends mon courage à deux mains et lance l'appel vidéo. Après quelques sonneries, son visage apparaît à l'écran, les traits tirés par le sommeil.
— Allô... dit-il d'une voix ensommeillée.
— Pardonne-moi, Aziz... lâche-je dans un souffle, retenant mes sanglots.
Un long soupir de soulagement passe sur ses lèvres à l'autre bout de l'écran. Il s'éclaircit la voix, son regard s'adoucissant instantanément.
— Je te pardonne ma petite princesse, pardonne-moi aussi, je sais que cette situation est difficile pour nous deux mais tout sera plus simple si nous formons un bloc soudé. Essayons de nous soutenir et tu verras que ces deux années passeront très vite. Écoute, j'ai une audience importante demain matin au Tribunal de Paris, je dois me reposer mais sache que tu viens de m'offrir ma plus belle nuit depuis mon arrivée ici. Je t'aime mon bébé !
— Moi aussi je t'aime énormément mon mari, répondis-je, les larmes aux yeux mais le cœur enfin léger.
— Dors bien ma chérie. Je t'appelle demain, In Shaa Allah !
L'écran s'éteint, une sérénité nouvelle m'enveloppe. Libérée de ce poids, je tire mes cahiers de programmation et mes projets de code vers moi et je révise avec une efficacité redoutable jusqu'à deux heures du matin, portée par l'amour de mon mari.
Finalement, le reste de l’année s'écoule avec une douceur que je n'espérais plus. Les tensions dissipées, ma relation avec Aziz retrouve son équilibre à distance. À l'approche des examens finaux et de la soutenance, nos échanges se font plus courts, limités à dix petites minutes quotidiennes. Va réviser ma princesse, l'avenir n'attend pas, me répète-t-il chaque soir d’un ton protecteur qui ne me laisse aucune place pour rouspéter.
Après des heures interminables passées à aligner des lignes de code et des semaines de révisions intenses, le verdict tombe enfin. Les résultats de la faculté de Licence 3 en Informatique sont affichés. Les rumeurs disaient vrai, les critères de notation de cette année ont été catastrophiques, les recalés se comptent par dizaines mais en parcourant la liste du regard, mon nom brille tout en haut. Je valide mon année universitaire haut la main, première de ma promotion.
Submergée par l'émotion, je m'installe sur un banc dans la cour de l'université avant d'appeler qui que ce soit, mes doigts tremblants composent le numéro d’Aziz.
— Bébé je l'ai eu ! Je suis Major ! crie-je au téléphone, les larmes aux yeux.
— Alhamdoulillah poulo ! retentit sa voix à l'autre bout de la ligne, éclatant d’une joie pure. Je suis tellement fier de toi, tu n'imagines même pas à quel point ! Je t'aime !
J'appelle ensuite ma belle-mère qui verse des larmes de soulagement et de bonheur à l'appareil, me comblant de gratitude mais je sais ma propre mère très sensible et je me dois de lui annoncer la nouvelle de vive voix.
Lorsque je pousse la porte de la maison familiale, je trouve maman assise dans la cour, occupée à tresser délicatement les cheveux de Rabia. Je m'assieds à ses côtés, feignant d'abord de parler de tout et de rien pour savourer le moment avant de lui lâcher la grande nouvelle. D'un coup, maman se lève, lâche ses peignes et se prosterne à même le sol pour remercier le Très-Haut.
— Je suis si fière de toi ma chérie ! Yalna la djik dome ! (Que ce diplôme te porte bonheur !) s'exclame-t-elle en me serrant contre elle, le visage mouillé de larmes.
Mon père alerté par les éclats de voix, nous rejoint et formule de longues et profondes prières de bénédiction sur ma tête. Il me prend dans ses bras et me murmure que le meilleur est encore devant moi. Je réponds par un « Amine » fervent, me blottissant contre son torse, reconnaissante de l'avoir écouté.
Pour récompenser mes efforts et fêter ce succès, ma belle-mère m'offre une surprise de taille, un séjour de vacances de deux semaines dans un somptueux complexe hôtelier à Mbour. Elle a prévu que je fasse le voyage avec Amsatou et son mari, Muhammad. Au départ, l'idée me laisse sceptique, partir seule avec un couple de jeunes mariés ne me semble pas être une partie de plaisir. Amsatou et son époux vivent leur amour à la manière des Occidentaux, toujours complices, toujours collés l'un à l'autre et je crains que leur bonheur ne vienne raviver la frustration de ma solitude. Fort heureusement, pour que nous puissions profiter pleinement de la Petite-Côte, les enfants sont laissé à la maison sous la garde de Dieynaba, qui tire une tronche mémorable depuis l'annonce de mon départ.
À notre arrivée à Mbour, nous découvrons la beauté du site, on m'attribue une suite immense, luxueuse, dotée d'une vue imprenable sur l'océan. Je m'en étonne presque, ne comprenant pas pourquoi j'ai droit à un tel espace alors que je voyage sans mon époux. Après nous être brièvement rafraîchis, nous descendons sur la plage privée de l’hôtel.
Il est dix-huit heures passées, le soleil commence sa lente descente dorée sur l'Atlantique. Après quelques instants passés sur les transats, Amsatou et Muhammad se lèvent en prétextant vouloir aller chercher des glaces au bar de la piscine, me promettant de revenir sans tarder.
Je me retrouve seule face à l'immensité de la mer. Soudain, un frisson étrange parcourt tout mon corps, une sensation électrique qui me dresse les cheveux sur les bras. Par réflexe, je murmure une courte prière de protection, tournant la tête pour voir si mes compagnons reviennent. C'est alors qu'une effluve familière vient chatouiller mes narines, une odeur boisée, un parfum précieux que je reconnais entre mille et qui hante mes nuits depuis des mois. Mon cœur rate un battre, se mettant à cogner furieusement contre mes côtes.
Je sens une présence d'une stature imposante se dessiner juste derrière mon épaule. Je me retourne brusquement, prête à me lever pour faire face à l'intrus mais mes mots me restent en travers de la gorge.
Il est là, debout sur le sable fin, en chair et en os, Aziz me regarde, un sourire bouleversant aux lèvres, les yeux brillant de ce même désir qui m'avait tant manqué. Oubliant la pudeur de la plage, oubliant les clients de l'hôtel et le monde qui nous entoure, je me jette à son cou. Nos lèvres se rencontrent enfin dans un baiser passionné, affamé, d'une justesse et d'une intensité fabuleuses.
— Tu m'as tellement manqué, Aziz... murmure-je le visage niché au creux de son cou, respirant enfin son parfum familier.
— Toi aussi ma petite princesse, me répond-il d'une voix basse, un peu brisée par l'émotion. Mon Dieu, si tu savais à quel point j'avais hâte de te retrouver...
Je me redresse légèrement pour plonger mes yeux dans les siens, le cœur battant à tout rompre. Aziz saisit alors délicatement ma main, entrelaçant ses doigts aux miens avec une promesse silencieuse.
— Viens, me dit-il doucement, le regard ancré dans le mien. Retrouvons notre intimité, nous avons tant de temps à rattraper !
— Tout le temps que tu voudras... répondis-je dans un sourire radieux.
Main dans la main, nous quittons la plage d'un pas pressé, impatients de refermer la porte de notre suite pour savourer nos retrouvailles, loin des regards et du reste du monde.
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