PARTIE 10 - TU ME RESPECTES !
MIEL DE MON COEUR
Le temps s'écoule à un rythme effréné depuis l'orage et la passion de nos retrouvailles à Mbour. Six mois déjà qu’Aziz est rentré définitivement de Paris, son précieux titre d'avocat en poche pour reprendre les rênes du prestigieux cabinet de son père ici, à Dakar. En attendant que les travaux de notre futur appartement s'achèvent pour les vacances scolaires, notre quotidien s'écrit toujours sous le toit de mes beaux-parents, dans cette immense demeure des Almadies où chaque mur semble observer nos moindres faits et gestes.
Pour moi, les journées sont une course de fond, désormais en deuxième année de gestion d’entreprise dans une grande école de la place, je jongle entre les cours magistraux, les dossiers financiers et ma vie de femme mariée. L'épanouissement est là, réel mais il s'accompagne d'une tension invisible qui s'immisce doucement dans mon couple.
La distance de Paris a laissé des traces en Aziz, son amour pour moi est devenu une force possessive, une jalousie latente qui flirte constamment avec la ligne rouge. Sa hantise de me voir échapper à son contrôle dicte mes journées.
Cet après-midi là, la cloche sonne la fin du dernier cours. À peine ai-je le temps de ranger mes cahiers que mon téléphone vibre sur la table, un message d'Aziz
Je suis devant la grande porte. Descends !
Je retiens un soupir en saluant brièvement mes camarades de promotion qui s'attardent dans le hall pour discuter du prochain exposé. Pour moi, les discussions de couloir, les pauses café prolongées et les débats sur le groupe Messenger de la classe sont devenus des territoires interdits. Aziz n'aime pas le mélange, il refuse que je traîne, que je tisse des liens en dehors de notre cercle, ou que mon attention se disperse.
Je franchis les portes de l'université et repère immédiatement sa berline noire garée le long du trottoir. Dès que je monte à bord, l'atmosphère change, il se penche pour déposer un baiser possessif sur mes lèvres, un baiser qui sonne comme un marquage de territoire avant de jeter un coup d'œil inquisiteur sur mon écran de téléphone que je range dans mon sac.
— Tu as fini pile à l'heure aujourd'hui, remarque-t-il d'une voix calme mais directive, tout en insérant son véhicule dans la circulation dense de Dakar. Tu n'as pas traîné avec ta bande de la fac ?
— Non ! J'ai ramassé mes affaires et je suis descendue directement, réponds-je d'un ton neutre, gardant les yeux fixés sur le tableau de bord.
— C'est mieux ainsi Marianne, je te l'ai déjà dit, ton focus doit rester sur tes examens, pas sur les bavardages inutiles de ces étudiants qui n'ont pas les mêmes responsabilités que toi. Tu es une femme mariée, ton statut exige une certaine retenue !
Sa main droite quitte le volant pour se poser fermement sur ma cuisse, me serrant avec une intensité qui traduit toute sa personnalité, entière, protectrice mais terriblement étouffante. Je ne baisse pas les yeux, je refuse de paraître faible ou soumise face à ses exigences. Si j'accepte qu'il vienne me chercher tous les jours, y compris les samedis et si je m'impose cette discipline, c'est par amour et pour préserver la paix de notre ménage mais dans mon for intérieur, ma fierté reste intacte. Mes études sont ma priorité et aucune cage, aussi dorée soit-elle, ne m'empêchera d'aller décrocher mes diplômes.
...
Nous sommes au début du mois d’avril, un vent inhabituellement frais balaie Dakar. Je rentre des cours exténuée, le corps lourd de fatigue après une journée d'examens blancs. Alors que je m'apprête à franchir le seuil du salon, Djeynaba surgit du couloir et me bouscule volontairement de l'épaule, mon sac m'échappe des mains et s'éventre sur le carrelage.
Comme d'habitude, je prends une grande inspiration et la dépasse sans lui accorder un regard, ramassant mes affaires en silence. Cela fait plus d'un an qu'elle cherche la petite bête pour me mettre en mal avec ma belle-famille. Je refuse de lui donner ce plaisir, je sais qu'elle finira par se fatiguer... à moins que ma patience ne s'épuise avant et que je ne décide de lui donner la correction qu'elle mérite. Lorsque j'en avais parlé à Aziz quelques semaines plus tôt, sa réaction avait été glaciale presque menaçante
Je ne veux pas entendre que tu te disputes avec ma petite sœur Marianne. Si cela arrive, tu le regretteras amèrement !
J'avais ravalé ma fierté mais la blessure était restée vive. Après avoir salué mes beaux-parents, je monte me réfugier dans notre chambre. Aziz est encore en bas, bloqué dans son bureau pour une conférence téléphonique avec de gros clients du cabinet. Je profite de ce moment de répit pour filer à la pharmacie du quartier, j'ai un besoin urgent de renouveler ma plaquette de pilules contraceptives, je continue de les prendre scrupuleusement en cachette. Je sais pertinemment que cela ne plaît pas à Aziz mais c'est le seul rempart que j'ai trouvé pour mener mes études à terme sans risquer une grossesse accidentelle qui compromettrait mon avenir.
Quand je pousse la porte de la chambre à mon retour, Aziz est déjà là, en train de défaire sa cravate devant le miroir, se préparant pour sa douche. En me voyant entrer, ses traits se détendent légèrement.
— Bébé dit-il en s'approchant pour m'embrasser tendrement sur le front. Tu as passé une bonne journée ?
— Fatigante, dis-je en posant mon sac sur le lit.
Son regard descend immédiatement sur le sachet blanc de la pharmacie que je tiens encore à la main, ses sourcils se froncent instantanément.
— Tu viens d'où comme ça ? Qu'est-ce que c'est ? demande-t-il, la voix soudain plus sèche.
— De la pharmacie, mes pilules étaient presque finies alors je suis allée chercher ma recharge pour les prochains mois !
Un silence lourd s'installe dans la pièce, Aziz me fixe pendant de longues secondes, ses yeux sondant les miens avec une intensité presque intimidante, il croise les bras sur sa poitrine.
— Je veux que tu arrêtes ces bêtises maintenant, Marianne, dit-il d'un ton sans réplique, le visage renfrogné. Ça fait plus de deux ans que tu prends ces hormones nak, ça suffit, il est grand temps qu'on pense à fonder notre famille !
Je redresse la tête, plantant mon regard droit dans le sien, la peur n'a pas sa place ici.
— Lo beugeu ma nangoul lako (Je fais toujours tout ce que tu me demandes) Aziz mais pour cette fois, c'est non ! Je ne vais pas arrêter ma contraception et mettre en jeu mon année universitaire, ce sacrifice-là, je ne le ferai pas !
— Tu devrais savoir que ton avenir, c'est moi et les enfants que nous aurons ensemble ! hausse-t-il le ton, visiblement piqué par ma résistance. Tu sais que la consommation prolongée de ces produits peut nuire à ta santé ? Tu peux très bien tomber enceinte et continuer tes études en même temps. Nos mamans sont là, dans cette maison, prêtes à garder le bébé si toutefois tu tiens tant que ça à aller en cours. Tu arrêtes les pilules, Marianne, et c'est mon dernier mot !
Ses mots résonnent en moi comme une injustice profonde.Si toutefois tu tiens tant que ça à aller en cours ? Le masque tombe enfin.
— Ça y est ! m'emporte-je à mon tour, la voix vibrante de colère. Je savais qu'un jour ou l'autre, tu me sortirais ce discours ! Aziz Ndiaye, nous avions un accord avant le mariage... je continuerai mes études jusqu'à l'obtention de mes diplômes, c'est ce qui était convenu même si tu fais semblant de l'avoir oublié aujourd'hui ! Tu m'avais promis de me soutenir et là, tu me parles de bébé sans te soucier des sacrifices que cela me demande. Tu ne penses qu'à toi, tu es d'un égoïsme pur ! Je n'arrêterai pas !
Le visage d'Aziz se crispe sous l'effet de la fureur, il fait un pas menaçant vers moi, me coupant la trajectoire.
— Tu refuses de faire ce geste pour moi ? De toutes les façons, tu vas arrêter ces maudits comprimés et si tu as si peur de tomber enceinte, tu n'auras qu'à assumer les conséquences de nos nuits !
Dans un geste brusque et directif, il m'arrache le sachet des mains. Je recule d'un pas, le regard brûlant de mépris face à cette tentative de domination.
— C'est comme ça ? Tu veux jouer à ce jeu-là ? Très bien, allons-y ! Mais ne viens pas te plaindre si le retour de bâton te fait mal ! Sale égoïste !
— Répète ce que tu viens de dire ? crie-t-il en se postant à quelques centimètres de mon visage, les yeux injectés de colère. Vas-y, répète pour voir !
Je garde le silence verrouillant mes lèvres, je sais qu'une parole de plus dans cette chambre et la situation va totalement dégénérer. Je tourne les talons et sors de la pièce, le cœur battant à tout rompre, dégoûtée par son attitude mais Aziz sous-estime ma détermination. Il pense avoir gagné en me confisquant mon sachet, mais je refuse de me laisser dicter ma vie.
En descendant les escaliers, je croise Sophie, la jeune femme de ménage, qui s'apprête à sortir pour une course. Une idée me traverse l'esprit. Je l'interpelle à voix basse dans le vestibule.
— Sophie tu sors ?
— Oui Mairanne, tata m'a envoyé acheter des condiments à la boutique, répond-elle gentiment.
— S'il te plaît... Fais un détour par la pharmacie pour moi !
Je sors rapidement un billet de ma poche, saisis un carnet posé sur la console du couloir et lui note frénétiquement le nom exact de ma pilule sur un morceau de papier. Je lui glisse le tout dans la main, en jetant un coup d'œil anxieux vers l'étage.
— Présente ça au pharmacien et s'il te plaît, garde la boîte dans ta chambre, bien cachée. Je passerai la récupérer tout à l'heure quand tout le monde dormira. Que personne ne te voie avec, c'est compris ?
Sophie hoche la tête, comprenant immédiatement la gravité de ma demande. Le piège d'Aziz est déjoué, je continuerai à prendre mes pilules sans qu'il n'en sache rien.
Depuis cette altercation, un froid polaire s'est installé entre nous, une semaine de silence de plomb. Il continue de me déposer à la fac le matin et de me récupérer le soir mais sans décrocher un seul mot, le regard rivé sur la route. Il feint de m'ignorer pour me punir, jouant les hommes durs mais ce qu'il ignore, c'est que derrière mon apparente soumission, je reste la seule maîtresse de mon destin.
...
Le dimanche arrive, lourd de cette tension non dite qui plane sur notre couple depuis une semaine. C'est mon tour de gérer la cuisine pour toute la maisonnée et pour marquer mon territoire et prouver que je reste une femme digne et accomplie malgré les tempêtes, je me donne à fond, je prépare un thiébou guinar (riz au poulet) magistral. Au déjeuner, tout le monde se régale même monsieur le dictateur, assis en bout de table, se sert deux fois, bien qu'il s'obstine à feindre l'indifférence.
Vers dix-huit heures, la chaleur de l'après-midi commence à retomber. Je suis de retour derrière les fourneaux, les manches relevées, occupée à surveiller le dîner du lakh. C'est le moment précis que choisit Djeynaba pour faire son entrée, sans un mot avec une agressivité gratuite, elle fonce sur moi et me bouscule de plein fouet, m'envoyant valser contre les meubles.
— Aïe ! crie-je en portant immédiatement la main à mon front.
Le choc est si violent que ma vision se trouble pendant quelques secondes. Une douleur lancinante irradie mes tempes, je sens déjà une bosse pointer sous mes doigts.
— Matay, domou badola bi ! Je l'ai fait exprès, fille de vaurien !, crache-t-elle, un sourire aux lèvres, enchaînant ses insultes de basse classe.
Ces mots-là me frappent plus fort que le placard, qu'elle s'en prenne à moi est une chose mais toucher à mes parents, à ces gens honnêtes qui se sont saignés pour mon éducation, c'est la ligne rouge. Ma patience s'évapore en une fraction de seconde, ma fierté et ma dignité de femme blessée prennent le dessus.
Je me retourne d'un bloc, l'œil noir et me jette sur elle avant qu'elle n'ait le temps de comprendre ce qui lui arrive. Je lui assène deux gifles monumentales, sèches et sonores, qui la stoppent net dans ses vociférations. Sous la violence de l'impact, elle recule, chancelante, je la pousse hors de la cuisine. Saisissant le batou, la grande cuillère en bois qui me servait à remuer le mil, je la poursuis sur le perron de la maison.
— C'est la toute dernière fois de ta vie que tu insultes mes parents ! hurle-je, le souffle court, la rage me donnant une force insoupçonnée. Je vais te corriger comme on ne l'a jamais fait, espèce d'impolie !
Je lève la cuillère en bois et commence à lui corriger les fesses avec force, Djeynaba hurle, se débat, surprise par ma fureur. Humiliée, elle réussit à m'échapper, s'engouffre à nouveau dans la cuisine et en ressort une seconde lorgnant une arme, elle brandit un grand couteau de cuisine, les yeux fous.
— Je vais te tuer ! hurle-t-elle en se dirigeant vers moi, la lame pointée en avant.
Face au danger, je ne recule pas, je sais me défendre, je bondis sur elle avant qu'elle ne puisse m'atteindre, lui bloque les poignets avec une poigne de fer et lui tords le bras jusqu'à ce qu'elle lâche prise en poussant des cris. J'arrache l'arme blanche de ses mains tremblantes au moment exact où les pas pressés de ma belle-mère résonnent dans l'escalier.
— Marianne ! Qu'est-ce qui se passe encore dans ma maison ? s'écrie-t-elle, affolée par le vacarme.
Djeynaba voyant maman, change instantanément d'attitude. Elle se jette en larmes dans les bras de sa mère, le visage décomposé par un jeu d'actrice digne des plus grands théâtres.
— Maman ! Tu as vu ? Elle a failli me tuer avec ce couteau ! ment-elle effrontément en me pointant du doigt.
Ma belle-mère se tourne vers moi, le visage durci par l'indignation.
— Marianne, li lanela yaw tamit ? Marianne, c'est quoi ça toi aussi ? Cette maison n'a jamais connu de disputes encore moins de bagarres au couteau !
— Maman ce n'est pas vrai ! proteste-je, les larmes de frustration me montant aux yeux face à tant d'injustice. C'est elle qui a sorti ce couteau pour me planter, je n'ai fait que la désarmer pour me défendre !
— C'est faux ! Elle me cherche depuis ce matin ! hurle Djeynaba en couinant de plus belle. Elle est sauvage maman, regarde ma joue ! Elle m'a frappée avec le batou avant de sortir le couteau !
Un bruit de pas lourds fait vibrer le hall, mon beau-père apparaît, flanqué d'Aziz qui descend les marches quatre à quatre, le visage sombre comme un soir d'orage.
— Que se passe-t-il ici ? Pourquoi tu tiens cette arme Marianne ? demande mon beau-père, la voix grave et inquiète.
Ma belle-mère s'empresse de prendre la parole, scellant mon procès avant même que j'aie pu m'expliquer.
— Je les ai trouvées en train de s'entre-tuer. Djeyna dit que Marianne l'a frappée avec la cuillère en bois et a brandi ce couteau en menaçant de lui ôter la vie. Ces manières de sauvages n'ont pas leur place sous mon toit !
— MARIANNE ! tonne Aziz, sa voix résonnant comme un coup de canon dans le salon.
Le sol semble se dérober sous mes pieds, le mépris dans les yeux de ma belle-mère me coupe le sifflet. Personne ne cherche à savoir ce qui s'est réellement passé pour eux, la coupable est toute trouvée, c'est la fille du peuple, la pièce rapportée qu'on accuse de troubler la paix des grands bourgeois.
— Ta femme est une sauvage ! enchaîne Djeynaba, ragaillardie par la présence des hommes. Elle se croit tout permis ici avec ses airs de sainte nitouche mais c'est une vraie seytané (Satan) !
— Toi ferme-la ! réplique-je en la fixant avec un regard noir, refusant de me laisser piétiner. Je n'ai fait que me défendre, c'est toi qui as sorti ce couteau ! Insulte encore mes parents une seule fois et je te jure que tu vas le payer très cher !
— TU TE TAIS MARIANNE ET TU MONTES M'ATTENDRE DANS LA CHAMBRE ! hurle Aziz en se postant devant moi, le visage décomposé par la honte et la colère.
Je lâche le couteau sur la table basse, le cœur brisé par l'attitude de mon mari qui me condamne sans m'entendre. Je tourne les talons et monte les escaliers en courant, les larmes inondant mon visage fuyant ce tribunal injuste pour me réfugier dans notre chambre.
...
Je reste seule dans la chambre pendant une dizaine de minutes qui me paraissent une éternité pour apaiser la tempête qui fait rage dans ma poitrine, je file faire mes ablutions. Je déroule mon tapis et effectue deux rakkas, m'en remettant au Meilleur des Juges pour faire éclater la vérité. À peine ai-je le temps de saluer l'ange à ma droite que la porte de la chambre s'ouvre à la volée.
Aziz entre comme une tornade, le visage fermé, les sourcils tellement froncés que ses traits en deviennent presque effrayants. Il s'arrête au milieu de la pièce, les poings serrés.
— JE PEUX SAVOIR QU'EST-CE QUI T'A PRIS DE T'ATTAQUER À DJEYNA DE CETTE FAÇON ? tonne-t-il, la voix vibrante de rage. Depuis quand tu es devenue sauvage, Marianne ? Je t'avais pourtant prévenue que je ne voulais pas voir ma femme se bagarrer ici ! Tu m'as énormément déçu, je te croyais beaucoup plus calme et posée que ça. Tu vas immédiatement redescendre lui présenter tes excuses, à elle et à maman !
Je me relève lentement de mon tapis de prière, pliant mon voile avec un calme olympien qui tranche radicalement avec sa fureur, je le fixe droit dans les yeux.
— Je ne vais rien demander à...
— NE T'AVISE SURTOUT PAS DE ME RÉPONDRE ! me coupe-t-il en faisant un pas menaçant vers moi, l'index levé. Quel que soit le problème, tu aurais dû te maîtriser ! Tu es l'aînée de ta famille, tu es une femme mariée, tu n'avais pas à te rabaisser à son niveau. Je t'avais prévenue que je serais intolérant. Va t'excuser et reviens ici, parce que je n'en ai pas fini avec toi !
— Très bien ! Je descends, dis-je simplement d'une voix glaciale.
Je sors de la chambre sans ciller, Aziz pense m'avoir soumise par ses cris mais il se trompe lourdement. Si je descends, ce n'est pas pour courber l'échine, c'est pour laver mon honneur. Je ne laisserai personne, pas même ma belle-mère, coller l'étiquette de la « sauvage sans éducation » sur mon nom.
Quand j'arrive au salon, Djeynaba est assise sur le canapé, feignant encore de renifler, tandis que mon beau-père est en train de lui remonter les bretelles. Je m'avance au centre de la pièce. Mon calme soudain impose le silence.
— Papa, maman, commence-je, la voix claire, posée, mais d'une fermeté absolue. Je suis venue m'excuser pour le désordre qui a éclaté sous votre toit mais je refuse que l'on travestisse la vérité !
Je porte la main à mon épingle et retire mon voile d'un geste fluide, la lumière du salon éclaire instantanément la bosse violacée qui s'est formée sur mon front. Ma belle-mère écarquille les yeux.
— Je viens certes d'une famille pauvre, poursuis-je en fixant ma belle-mère mais cela ne fait pas de moi une sauvage ou une personne sans éducation. Les miettes que j'avais chez mes parents me suffisaient largement et je n'ai jamais envié la richesse de personne. J'ai été bien éduquée, je connais mes droits, mes devoirs et mes limites. Cela fait deux ans que je vis dans cette maison et cela fait deux ans que Djeynaba me mène la vie dure. Je ne suis jamais venue pleurer auprès de vous mais aujourd'hui, elle a franchi la ligne rouge !
Je me tourne vers Djeynaba qui commence à se liquéfier sur son siège.
— Elle m'a surprise dans la cuisine et m'a bousculée si violemment que ma tête a percuté le placard. Et quand j'ai demandé des explications, elle s'est mise à proférer des insultes que je n'ai jamais entendues de ma vie, insultant mes parents et ma mémoire familiale. Je ne suis qu'un être humain, maman, je ne tolérerai jamais qu'on insulte mes parents qui se sont saignés pour moi. Oui, je lui ai donné deux gifles et oui, je lui ai corrigé les fesses avec le batou et c'est là qu'elle est partie chercher un couteau pour me tuer. Si je ne m'étais pas défendue, c'est mon sang qui aurait coulé sur votre carrelage !
Un silence de mort s'installe, mon beau-père se tourne vers sa nièce, le regard noir de colère. Ma belle-mère, touchée par ma dignité et la preuve de ma blessure, change instantanément de visage, elle se lève et s'approche de moi.
— C'est parce qu'on t'a bien éduquée que tu as eu le courage de venir nous parler ainsi, ma fille, dit-elle, la voix adoucie par le regret. Je suis désolée pour mes mots de tout à l'heure, je voulais simplement protéger l'enfant de ma sœur, que je croyais innocente... alors que c'est une vraie briseuse de paix. Je vais régler son compte à cette imbécile. Merci Marianne !
Je remets mon voile, incline poliment la tête et remonte à l'étage. Dans la chambre, Aziz fait les cent pas, le visage toujours renfrogné, mais la fureur a laissé place à une attente nerveuse.
— Tu as demandé pardon ? demande-t-il en me voyant entrer.
— Oui et je leur ai aussi dit toute la vérité, réponds-je en m'asseyant sur le bord du lit, imperturbable.
— Que je ne te voie plus jamais te disputer avec elle, c'est clair ? insiste-t-il, tentant de reprendre le dessus.
— J'ai compris Aziz mais je te préviens, la prochaine fois qu'elle ose insulter mes parents, je lui casse la gueule pour de bon !
Aziz se stoppe net, outré par ma réplique, il traverse la pièce et vient se poster à quelques centimètres de mon visage, le regard brûlant.
— REGARDE-MOI ! Tu oses parler ainsi devant moi ? Tu ne me respectes pas ou quoi ? La prochaine fois que je te parle, tu évites de me tenir tête, douma sa morom sa kilifeu la ! (Je ne suis pas ton égal, je suis ton chef !). Je veux que tu me respectes comme tu respectes ton père. Que ça soit la dernière fois qu'on échange des paroles de ce genre dans cette chambre, c'est clair ?
— Balma dotoul am ! Pardon, ça ne se reproduira plus, réponds-je d'un ton calme pour clore stérilement la dispute.
Il me fixe encore une seconde, le souffle court, cherchant une soumission qu'il ne trouve pas dans mes yeux avant de tourner les talons pour s'enfermer dans la salle de bain.
Je refuse de me rabaisser ou de courir après lui, je m'installe confortablement sur le lit avec mes cahiers de gestion, me plongeant dans mes révisions comme si sa présence n'avait aucun effet sur moi. Une bonne demi-heure passe, quand la porte de la salle de bain s'ouvre enfin, Aziz en sort, une serviette nouée autour de la taille, les cheveux encore humides.
Il s'approche de l'armoire, puis jette un coup d'œil vers moi, je ne lève même pas les yeux de mes feuilles. Ce silence pesant, que monsieur utilisait depuis une semaine pour me punir, s'est retourné contre lui. Je sens son regard insistant peser sur moi, mon apparente indifférence et ma dignité retrouvée face à sa famille l'ont totalement déstabilisé. Un homme amoureux ne tient pas longtemps face au silence de la femme qu'il désire.
Il contourne le lit à pas lents, s'assied sur le rebord, juste à côté de moi, et pose sa main sur mon cahier pour m'empêcher de tourner la page.
— Marianne... lane lala def ? Qu'est-ce que je t'ai fait pour que tu m'ignores ainsi ? murmure-t-il, sa voix ayant perdu toute sa morgue de tout à l'heure.
Je détache enfin mes yeux de mes cours pour le fixer, le visage neutre.
— Tu m'as crié dessus Aziz, tu m'as menacée, tu m'as traitée de sauvage devant ta sœur qui venait d'insulter mes parents et tu oses me demander ce que tu m'as fait ?
Il baisse un instant les yeux, l'orgueil froissé avant de se rapprocher pour encadrer mon visage de ses mains. Sa jalousie et sa rigidité s'effondrent d'un coup face au besoin qu'il a de moi.
— Je n'aime pas les histoires, Marianne... Soumala wakhei nga dégue ! Quand je te parle, écoute-moi ! Je veux juste te protéger et j'espère que tu as arrêté ces pilules, sinon je te jure que je ne répondrai pas de ma colère si je te vois en prendre !
— J'ai arrêté les pilules Aziz, mens-je effrontément, maintenant mon regard sans ciller. Mon avenir professionnel ne dépendra pas de ses sautes d'humeur.
Un sourire soulagé et victorieux redessine enfin ses lèvres, il me tire contre lui, m'enveloppant de ses grands bras pour me faire basculer sur les oreillers.
— Bien ! Alors le contrat est signé, un bébé programmé pour l'année prochaine, In Shaa Allah !
— Aka yombou ! C'est trop facile, dis-je en posant mes mains sur son torse pour le freiner un peu, gardant le contrôle du jeu. Tu me boudes toute la semaine, tu me cries dessus et là tu penses que tu vas claquer des doigts pour que je te cède ?
— Je sais que j'ai été dur, murmure-t-il contre mon cou, son souffle court trahissant son impatience. Ne doute pas de mon amour Marianne, ne me repousse pas...
Je le laisse ramer encore un peu, savourant mon pouvoir, avant de glisser mes mains dans son cou.
— Je ne doute de rien, mon amour... mais puisque nous parlons de contrat, tu connais mon plus grand fantasme ?
— Depuis quand as-tu des exigences de ce genre ?
— Depuis que j'ai épousé un avocat brillant. J'aimerais beaucoup que l'on se retrouve dans ton bureau, au cabinet. Un tête-à-tête privé, loin de tout le monde !
Aziz lâche un rire franc, ses yeux brillant de désir et d'amusement face à mon audace.
— Parfois je me demande où tu caches tes vingt-trois ans ? Tu gagnes en assurance, Marianne. Dis-moi, est-ce la présence de ma nouvelle secrétaire qui te pousse à vouloir ainsi marquer ton territoire ?
— Disons simplement que je veille sur ce qui m'appartient, réponds-je avec un sourire fier. Alors, j'ai ton accord ?
— C'est audacieux... mais terriblement tentant, murmure-t-il en écrasant ses lèvres contre les miennes. Un jour, c'est promis en attendant, laisse-moi me faire pardonner pour cette semaine perdue... !
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