PARTIE 11 - L'ORAGE
MIEL DE MON COEUR
Quel bonheur d’avoir enfin notre propre intimité. Cela fait maintenant deux semaines que nous avons emménagé dans notre appartement, un bel espace lumineux, situé non loin de la maison de mes beaux-parents et du cabinet d'Aziz. C’est un nouveau départ qui coïncide avec une vague de bonnes nouvelles, je viens de valider ma quatrième année avec brio pour faire mon entrée en cinquième année d'informatique, pour mon Master 2. De son côté, ma petite protégée, Hawa, a décroché son baccalauréat avec une mention très bien, cerise sur le gâteau, elle a obtenu une bourse d’excellence pour poursuivre ses études au Canada. Ma fierté est immense et tout semble s'aligner pour le mieux.
Dans notre nouveau foyer, je m'efforce d'être une épouse irréprochable menant la maison avec soin et attention. Je ne prétendrai pas que je devance chacun des désirs d'Aziz, car le cœur des hommes reste un mystère changeant mais je parviens à équilibrer notre dynamique avec beaucoup de maturité. J'apprends à composer avec ses sautes d'humeur, opposant sa jalousie sous-jacente à ma douceur et à ma compréhension. Parfois pourtant, mon caractère se rebiffe, il est essentiel qu'il se rappelle que mon amour n'est pas synonyme d'effacement. Lorsqu'il lui arrive de rentrer tard du cabinet, la mine défaite et les épaules lourdes de fatigue, je ravale mes reproches pour devenir la femme prévenante dont il a besoin après une longue journée de plaidoiries.
Nous profitons des vacances pour sortir le week-end ou nous accorder quelques moments de détente en fin d'après-midi mais le temps passe vite et la rentrée universitaire approche à grands pas. Un enjeu de taille me préoccupe, je dois impérativement trouver un stage pour valider mes compétences techniques pour une étudiante en Master 2 en code, cette dernière expérience pratique sur le terrain est le tremplin obligatoire vers mon diplôme et mon avenir professionnel. J'en ai parlé à Aziz à plusieurs reprises mais ses réponses restent évasives. Attends un peu !, Je n'ai pas le temps en ce moment !, On verra la semaine prochaine !... Ses excuses se multiplient et je devine bien qu'au fond, l'idée que je mette un pied dans le monde professionnel ne l'enchante guère.
Face à son immobilisme et voyant les jours filer, je décide de prendre les devants. J'appelle directement mon beau-père à son cabinet, l'accueil est chaleureux et mon ambition lui plaît. En l'espace de deux jours, grâce à son réseau, il me décroche un stage d'un mois au service informatique d'une grande banque de la place, c'est une victoire majeure pour moi.
Le soir même, j'attends le retour d'Aziz avec impatience pour lui annoncer la nouvelle mais dès qu'il franchit la porte, l'ambiance se glace. Monsieur traverse le salon sans même prendre la peine de me saluer, le visage fermé et le regard fuyant. Je m'approche, tente d'amorcer la conversation en lui demandant comment s'est passée sa journée mais je me heurte à un mur de briques. Les yeux rivés sur l'écran de la télévision, il m'ignore royalement.
— Chéri qu'est-ce qui se passe ? Tu as des soucis au cabinet ? demande-je, cherchant à percer sa carapace.
Il ne daigne même pas tourner la tête vers moi.
— Aziz qu'est-ce qu'il y a ? Je te parle et tu ne me réponds pas, insiste-je, ma fierté commençant à s'échauffer face à ce mépris gratuit.
Sans un mot, il se lève brusquement de son fauteuil, saisit ses clés de voiture sur la console et quitte l'appartement en faisant claquer la porte, me laissant seule au milieu du salon avec mes questions.
...
Il revient un peu plus tard dans la soirée, l'atmosphère de l'appartement est lourde, presque étouffante. Sans un mot, je lui sers son dîner mais il ne daigne même pas y toucher. Il se lève et se dirige directement vers la chambre en me tournant le dos. Cette fois, c'en est trop, mon amour pour lui est immense mais mon respect pour moi-même l'est tout autant. Je refuse de tolérer ce mépris passif-agressif, je lui emboîte le pas, bien décidée à crever l'abcès.
— Aziz qu'est-ce qui te prend ? demande-je fermement en entrant dans la pièce. Je fais tout pour que notre foyer soit agréable et tu rentres ici en m'ignorant royalement. Si tu as quelque chose à me reprocher, dis-le-moi en face au lieu de fuir le dialogue !
Il se retourne brusquement, le visage crispé par une colère noire.
— Eh, douma sa morom yangi may dégue ? Je ne suis pas ton égal, tu m'entends ?. Que ça soit la dernière fois que tu élèves la voix sur moi ! Tu oses me demander ce que je te reproche ? Je t'avais dit d'attendre que je m'occupe de ton stage et qu'est-ce que tu fais ? Tu passes derrière mon dos pour aller solliciter mon père ! Tu as voulu me faire passer pour un incapable ou un mari négligent devant lui ? Eh bien félicitations, tu as réussi ton coup !
— Loin de moi l'idée de te décrédibiliser auprès de ton père Aziz, réplique-je sans ciller, refusant de me laisser intimider par ses éclats. Tu me répétais sans cesse que tu n'avais pas le temps ! La rentrée approche et pour mon Master en code, ce stage pratique est obligatoire, k'ai simplement saisi une opportunité pour que les choses avancent. Où est le mal ?
— Le mal, c'est que tu as agi seule en bafouant mon autorité ! Tu viens de me prouver que mon avis n'a aucun poids dans tes décisions. Puisque mon père est si efficace, tu n'as qu'à le remercier mais sache une chose, ce stage tu vas le gérer absolument toute seule ! Ne compte pas sur moi pour t'y déposer et encore moins pour financer tes déplacements ! Je me retire totalement de cette histoire !
Je le regarde stupéfaite par tant de mauvaise foi...
— C'est donc ça... au fond, tu n'avais aucune intention de m'aider à trouver ce stage. Tu espérais juste que le temps passe pour que je rate cette opportunité !
— Pense ce que tu veux, je m'en moque ! lance-t-il, piqué au vif.
Face à sa dureté, un sentiment d'injustice me serre la gorge. Je réalise qu'au-delà de la jalousie, Aziz supporte mal mon émancipation et mes ambitions dans ce Master. S'il continue de payer mes études, c'est uniquement pour honorer la promesse solennelle qu'il a faite à mon père mais cela contrarie profondément sa vision du foyer. Une part de moi, fatiguée de ces disputes, songe un instant à plier pour préserver la paix de notre couple.
— Tu as raison chéri... dis-je, la voix adoucie par une pointe de tristesse. J'aurais dû t'en parler avant d'appeler ton père, j'ai cru bien faire. Si ce stage doit détruire notre complicité, je préfère y renoncer, je ne veux pas aller contre ta volonté, tu restes le chef de ce foyer. Je vais appeler papa pour décliner poliment !
Au lieu de l'apaiser, mes paroles semblent décupler sa frustration. Mon intention de me sacrifier sonne pour lui comme une provocation.
— Quelle ironie ! s'emporte-t-il, le regard fou. Tu vas aller dire à mon père que tu annules tout ? Et tu vas lui faire croire que c'est encore le méchant Aziz qui te l'interdit ? Non, tu vas le faire, ce foutu stage ! Mais tu te débrouilleras seule !
— Mais Aziz, qu'est-ce que tu attends de moi à la fin ?
— J'ATTENDS QUE TU ARRÊTES DE MÊLER MA FAMILLE À NOS HISTOIRES ET QUE TU M'OBÉISSES QUAND JE TE DEMANDE QUELQUE CHOSE ! hurle-t-il.
Emporté par l'excès de sa rage, son bras balaie brusquement la coiffeuse. Le vase en verre qui y était posé vole en éclats sur le carrelage dans un bruit fracassant.
Je sursaute, le cœur battant à tout rompre face à ce geste impulsif, je reste immobile, fixant les débris de verre qui jonchent le sol. Aziz respire bruyamment, choqué lui-même par l'intensité de sa propre colère. Il réalise qu'il a franchi une limite sans m'accorder un regard supplémentaire, il tourne les talons, sort de la pièce et va s'enfermer dans la chambre d'amis, me laissant seule face au chaos de notre première grande crise.
Je prends une profonde inspiration pour masquer mes tremblements, ramasse calmement un balai pour nettoyer les éclats de verre puis je file sous la douche pour effacer les traces de cette soirée éprouvante, l'esprit tourmenté par l'avenir de notre vie à deux.
...
Le lendemain matin, le réveil est difficile, c’est la toute première fois depuis notre mariage qu’Aziz découche pour s'enfermer dans la chambre d'amis, cette nuit de séparation m'a paru interminable. Une fois ma prière de l'aube terminée, je reste un long moment assise sur mon tapis, le cœur lourd. Je redoute de sortir, craignant de raviver les tensions de la veille mais mon devoir d'épouse me rappelle à l'ordre, je me dois de lui préparer son petit-déjeuner avant son départ pour le cabinet.
Lorsque je pousse la porte de la cuisine, je le trouve déjà là, debout devant la cafetière, le regard perdu dans les vapeurs de café.
— As-Salamou 'Aleykum, salue-je d'une voix douce mais teintée de réserve.
Il me répond à peine, du bout des lèvres, sans me regarder. Ce détachement me blesse profondément, je refuse que nous partions travailler sur un tel malentendu. Faisant taire ma fierté, je m'approche lentement de lui, glisse mes bras autour de sa taille et pose ma tête contre son dos large.
— Pardonne-moi mon amour, murmure-je. Je n’aime pas ce froid entre nous, j’ai peut-être agi avec précipitation en appelant ton père mais comprends que je pensais simplement bien faire pour mes études. Ne me laisse plus dormir seule, j'ai cru mourir de chagrin cette nuit !
Au contact de mes bras, je sens la tension quitter ses épaules, il prend une profonde inspiration, se retourne dans mon étreinte et pose ses mains sur mes joues, le regard empreint de regrets.
— C'est plutôt à moi de te demander de me pardonner Marianne, dit-il d'une voix adoucie. J’avais promis de te soutenir et me voilà à réagir comme un macho possessif. Balma akk, poulo, ma colère a dépassé ma pensée !
— Je t'aime trop pour te tenir rigueur de tes emportements, mon amour, répondis-je, soulagée de retrouver mon mari. Mais s'il te plaît, apprends à canaliser cette nervosité, ton geste m'a terrifiée, hier soir !
— Je sais, je m'en veux, je ne voulais pas te faire peur mais tu connais mon tempérament quand je me sens mis de côté. Dis-moi, qu'as-tu prévu pour ce matin ?
Le calme étant restauré, Aziz tient sa parole, il me dépose lui-même à la banque pour mon premier jour de stage, non sans me gratifier de mille et une recommandations, rester discrète, garder mes distances avec les collègues masculins et éviter les déjeuners prolongés à l'extérieur. Par amour et pour préserver la paix de notre foyer, j'acquiesce à ses exigences sans broncher.
Ce stage au service informatique s'avère être une expérience exceptionnelle. Initialement prévu pour un mois, mes compétences en codage poussent la direction à me prolonger pour un second mois, assorti d'une gratification financière très importante, c’est une immense fierté. Dès que je perçois mon premier salaire, mon premier réflexe est de me tourner vers les miens. Je prends entièrement en charge la scolarité et les fournitures de mes jeunes frères, j’achète de magnifiques boubous pour mes parents et je sélectionne de délicates attentions pour mes beaux-parents afin de les remercier. J'offre également de belles chemises de marque à mon mari. Je ne garde qu'une infime partie de cet argent pour moi mais voir la fierté et le bonheur dans les yeux de ma famille vaut tout l'or du monde.
Puis, la rentrée de Master 2 en code sonne le glas des vacances et avec elle, le retour d'une routine infernale.
Cette dernière année universitaire est d'une exigence rare, les projets de développement s'accumulent, les cours s'étirent et les laboratoires de code me retiennent tard. Avec les embouteillages monstres de Dakar, il m'arrive fréquemment de quitter la faculté à vingt heures pour ne franchir le seuil de l'appartement qu'à vingt et une heures, totalement épuisée.
Inévitablement la gestion de la maison en pâtit, Aziz commence à manifester un agacement grandissant. Il supporte mal que la bonne que nous avons engagée prenne ma place pour s'occuper de ses repas ou de son linge. Pour ne rien arranger, je remarque que cette dernière commence à prendre un peu trop ses aises, s'attardant au salon pour discuter de l'actualité ou du championnat avec mon mari lorsqu'il rentre. Ma décision est immédiate et sans appel, pour préserver l'intimité de mon couple et couper court à toute ambiguïté, je la renvoie.
Je me retrouve alors seule à devoir concilier le rythme épuisant de mon Master 2 et la tenue de notre foyer. Les dimanches deviennent mes seules journées de répit, que je passe entièrement en cuisine, je marine les viandes, je prépare les sauces à l'avance et je congèle le tout dans des sachets pour gagner du temps en semaine. Malgré tous mes efforts, le dîner est parfois servi tard. Lassé d'attendre, Aziz refuse de toucher à mes plats, quitte la table en bougonnant ou sort de l'appartement en faisant claquer la porte pour aller dîner chez sa mère ou chez son ami Rahîm.
Cela fait un mois que notre couple traverse ces zones de turbulences. Les reproches ont remplacé les compliments et la fatigue accumulée m'empêche de me concentrer sereinement sur mes lignes de code à l'université. Nous cohabitons presque comme des étrangers, jusqu'au soir où la tension invisible qui s'est accumulée finit par rompre.
Ce soir-là, la fatigue me pèse plus que d'ordinaire, je suis assise sur le bord du lit, mes yeux fixés sur mon écran d'ordinateur où s'alignent des dizaines de lignes pour mon projet de fin d'études. Aziz est allongé à mes côtés, le regard sombre, perdu dans ses pensées. Le silence entre nous est devenu une habitude pesante. Soudain, sa voix brise l'obscurité de la pièce.
— Je peux savoir pourquoi tu tardes autant à tomber enceinte ?
La question me fait sursauter, je détache mes yeux de mon écran pour le regarder, déstabilisée.
— Je ne sais pas Aziz, c'est la nature qui décide, réponds-je simplement, essayant de garder mon calme.
— Je suis certain que tu continues à prendre ces maudits comprimés en cachette ! lance-t-il en se redressant, le regard accusateur.
— Je t'ai déjà dit que je les avais arrêtés, mentis-je avec assurance, soutenant son regard sans ciller.
Au fond de moi, je sais pertinemment que je ne peux pas m'autoriser à mener une grossesse à terme dans un climat aussi instable. Mon avenir et celui de mon futur enfant exigent de la stabilité, pas des scènes de ménage quotidiennes.
— Alors où est le problème ? s'emporte-t-il, la rancœur accumulée ces dernières semaines refaisant surface. Je t'offre tout ce dont une femme peut rêver, je réponds à tes moindres désirs et tu n'es pas fiche de me donner un héritier ? Je t'avais prévenue que ces pilules finiraient par altérer ta fertilité, voilà où mènent ton entêtement et ton ignorance ! Mais sache que je ne compte pas passer ma vie à attendre. Si tu te révèles incapable de fonder une famille et de tenir ton foyer comme une épouse digne, j'irai chercher une seconde femme, une femme qui saura m'accorder le temps et l'attention que tu passes à distribuer à tes études !
Ces mots me frappent en plein cœur, blessée dans ma dignité de femme et d'épouse, je rabats violemment l'écran de mon ordinateur. La tristesse fait instantanément place à une saine colère, je me lève du lit pour lui faire face.
— Tu menaces de prendre une seconde épouse Aziz ? Eh bien, vas-y, la porte est grande ouverte ! Demal nga tak ko boula nexé ! Va te marier si ça te chante ! Tu te plains pour quelques heures de retard et un dîner servi plus tard que d'habitude et tu t'imagines capable de gérer la polygamie ? Tu es d'une mauvaise foi affligeante ! Depuis notre mariage, j'ai sacrifié mon sommeil et ma jeunesse pour te satisfaire, j'ai plié sous toutes tes exigences. Aujourd'hui, tu oses me traiter d'ingrate et de femme indigne parce que je me bats pour obtenir mon diplôme ? Prends-en quatre si tu veux mais ne t'avise plus jamais de remettre en cause ma dévotion ! Je suis peut-être entrée jeune dans cette maison mais je suis assez grande pour savoir ce que je vaux !
— TAIS-TOI ! tonne Aziz en se levant à son tour, l'orgueil piqué au vif par mes vérités. Je n'ai pas de leçons à recevoir de toi puisque tu le prends sur ce ton, les choses vont changer ici !Je veux que tu arrêtes tes études immédiatement !
Un rire amer m'échappe.
— Pardon ? Tu as perdu la tête ?
— Tu m'as parfaitement entendu Marianne. Tu prétends que je ne sais pas me faire respecter ? Je te prouve le contraire ! Tu arrêtes la faculté dès demain et tu te consacres exclusivement à ton mari et à ton foyer !
— Pour qui te prends-tu ? Pour un roi et moi ton esclave ? réplique-je, le visage durci par la détermination. Si tu crois que je vais abandonner mon Master à quelques mois du diplôme pour tes beaux yeux, tu te trompes lourdement !
— La religion me donne le droit de t'interdire de sortir de chez moi si cela nuit à mon foyer et tu me dois obéissance ! insiste-t-il, se drapant dans son autorité de chef de famille.
— Boulako sa dîner mayei, sa ngor meunou lako maye ! Si ta religion te le permet, ton honneur te l'interdit !, rétorque-je d’une voix vibrante de mépris. Tu as signé un contrat moral avec mon père, Aziz. Tu lui as donné ta parole d'honneur que je finirais mes études et la religion que tu invoques te condamne d'abord à respecter tes engagements !
— J'irai parler à ton père Marianne, je lui dirai que tes cours te poussent à me négliger et tu sais très bien qu'il se rangera de mon côté et t'ordonnera de rester à la maison !
— Vas-y, appelle-le ! lui lance-je, les larmes aux yeux mais la voix ferme. Je te jure devant Dieu que je n'arrêterai pas mes études, je ne reculerai ni devant toi, ni devant mon père, quitte à ce que ce mariage éclate ou que ma famille me renie ! Ton comportement me dégoûte Aziz ! Tu me donnes envie de vomir ! Je pensais avoir épousé un homme juste mais tu n'as aucune compassion !
Les sanglots m'étouffent, incapable de rester une seconde de plus dans la même pièce que lui, je saisis un oreiller et vais m'enfermer dans la chambre d'amis, verrouillant la porte derrière moi. J'y passe une nuit horrible, malade de chagrin et de fatigue.
Le lendemain matin, je n'ai pas la force d'aller à l'université, mon corps et mon esprit ont abdiqué. Vers huit heures, des coups discrets retentissent contre la porte de la chambre d'amis. Je reste emmitouflée sous ma couette, refusant de répondre.
— Marianne... s'il te plaît, ouvre-moi, murmure la voix d'Aziz derrière le bois.
Le silence de ma part ne fait qu'accentuer son insistance, les coups se font plus pressants, traduisant son inquiétude. Ne voulant pas qu'il abîme la porte, je me lève à contrecœur et déverrouille la serrure.
Dès que la porte s'ouvre, Aziz s'engouffre dans la pièce, ses traits sont tirés, ses yeux cernés par une nuit blanche sans me laisser le temps de parler, il me prend dans ses bras, me serrant contre son torse avec une force presque désespérée. Il enfouit son visage dans mon cou et m'embrasse passionnément, cherchant à effacer la distance de la veille.
— J'ai été odieux Marianne... Pardonne-moi, murmure-t-il, sa voix tremblante brisant toute sa superbe. Ne doute jamais de mon amour, je t'en supplie !
Je le repousse doucement par les épaules, refusant de me satisfaire d'excuses faciles après tant de cruauté.
— Comment veux-tu que je ne doute de rien après ce que tu as dit Aziz ? Tu m'as menacée de prendre une autre femme, tu as exigé que j'abandonne mes rêves...
Il baisse les yeux, son orgueil d'avocat s'effondrant totalement face à ma froideur. Il prend mes mains dans les siennes.
— C'était de la pure provocation pour te faire du mal, je ne le pensais pas, j'étais juste fou de jalousie Marianne... La vérité, c'est que je t'ai vue l'autre jour sur le campus, en train de discuter et de rire avec ce camarade de classe, le jeune métis, Antoine, je vous ai regardés et j'ai perdu la tête. Vous avez le même âge, les mêmes délires, l'avenir devant vous... Alors que moi, j'approche de la trentaine, j'ai eu peur Marianne. Peur que tu te rendes compte que je deviens vieux pour toi, peur que le monde extérieur t'éloigne de moi. Ma colère n'était que le reflet de ma propre insécurité...
Je le regarde stupéfaite, derrière le masque du mari autoritaire et colérique se cachait simplement un homme terrorisé à l'idée de perdre sa femme. Ma tendresse pour lui renaît instantanément devant cette vulnérabilité inédite.
— Antoine n'est qu'un camarade de groupe pour nos projets de code Aziz, dis-je doucement en caressant sa joue. Il n'y a que toi dans ma vie, mon amour ! Qu'ils soient jeunes, beaux ou branchés, aucun d'eux n'arrive à ta cheville. C'est toi mon mari, mon seul et unique choix. Apprends à me faire confiance, je ne suis pas une femme légère !
— Je sais, je m'en veux tellement... je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, j'avais honte de mes paroles, confesse-t-il en embrassant mes mains.
— Je ne te pardonne pas pour la seconde épouse, dis-je sur un ton taquin pour détendre l'atmosphère, un sourire esquissé sur les lèvres. Un mois de sevrage, c'était trop peu pour te donner des idées pareilles ?
Un éclat de malice réapparaît enfin dans ses yeux sombres, il resserre sa poigne autour de ma taille et me soulève légèrement.
— Un sevrage bien trop long et douloureux, ma petite poulo... laisse-moi me faire pardonner comme il se doit !
Dans l'intimité retrouvée de notre chambre, la passion balaye les derniers vestiges de la tempête, scellant nos retrouvailles dans une intensité que seules les grandes réconciliations savent offrir.
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