PARTIE 12 - LA PRIX DU MENSONGE
MIEL DE MON COEUR
Les choses s’étaient nettement améliorées entre mon mari et moi, les disputes s’étaient raréfiées, laissant place à une complicité retrouvée dans notre appartement. À 24 ans, ma vie avait pris une trajectoire dont je n'osais à peine rêver quelques années plus tôt, après mon stage, l'entreprise privée qui m'avait accueillie avait choisi de m'embaucher. Désormais, je conciliais ma vie de femme mariée, mon poste de développeuse en journée et mes cours du soir pour valider mon Master 2.
Le rythme était particulièrement infernal. Je terminais ma journée de travail à dix-sept heures pour courir sur les bancs de l'université avant de rentrer à la maison aux alentours de vingt heures, épuisée mais fière. Heureusement, Aziz ne se plaignait plus de mes absences, son propre cabinet d’avocats marchait à merveille, il était tellement absorbé par ses dossiers et ses plaidoiries qu'il n'avait plus le temps de s'agacer de mes horaires.
Le samedi, mes cours se terminaient à midi, c’était notre moment. Je rentrais en hâte pour retrouver mon homme et rattraper le temps perdu durant la semaine. L’ambiance changeait du tout au tout une fois le seuil franchi. Après une bonne douche, je me glissais dans une tenue légère et j'attaquais la cuisine. Aziz venait souvent s'accouder au plan de travail pour m'aider même si ses conversations tournaient plus autour de nos moments intimes que de la découpe des légumes.
Ce samedi-là, alors qu'il éminçait des tomates, son ton devint soudain plus sérieux.
— J'ai demandé les coordonnées de la gynécologue d'Amsatou pour qu'on comprenne enfin pourquoi tu tardes à tomber enceinte, lâche-t-il sans transition.
Un soupir d'exaspération me traversa l'esprit mais je m'efforce de ne rien laisser paraître.
— Aziz, je t'ai déjà dit que cela viendrait en temps voulu, c'est toi qui es pressé, pas moi, franchement...
Il pose son couteau, se rapproche et se colle contre mon dos, enlaçant ma taille.
— C'est bien ce que je remarque et je commence à avoir des doutes, murmure-t-il à mon oreille. Tu me jures que tu as arrêté les pilules ? Tu ne te serais pas fait poser un autre moyen de contraception en cachette ? Ce n'est pas normal que rien ne vienne après quatre années de mariage et une vie intime aussi active !
Je laisse échapper un rire nerveux, cherchant rapidement dans mon esprit la réponse la plus convaincante pour désamorcer ses soupçons.
— Bébé, ne t'imagine pas des choses pareilles ! Avoir un enfant avec toi est mon plus grand rêve mais je me dis que Dieu me donne simplement la chance de terminer mon Master et de stabiliser ma situation professionnelle pour aider mes parents avant de m'accorder ce bonheur. L'attente est longue, c'est vrai mais c'est le destin, je fais attention à mes cycles, je t'assure que je n'ai aucun problème. Ça viendra quand le moment sera venu... et qui sait, peut-être que c'est déjà en cours ? dis-je pour apaiser son esprit.
— Ah si seulement c'était vrai, Marianne, soupire-t-il en embrassant mon cou. J'espère vraiment que tu es sincère. Après toutes ces années, il est grand temps qu'on y pense sérieusement. Je ne te mets pas la pression mais soyons réalistes, faire des enfants quand on est jeunes et en bonne santé, c'est le moment idéal pour avoir la force de les éduquer et de leur offrir un cadre stable. Penses-y ma chérie, il est vraiment temps !
— À t'entendre, on dirait que la faute me revient entièrement, réplique-je, feignant d'être vexée pour inverser la tendance. S'il y a un problème, il peut venir de moi mais il peut tout aussi bien venir de toi alors ne me pointe pas du doigt !
— Loin de moi cette idée ma chérie! Tout à l'heure, tu disais que tu n'étais pas pressée alors je voulais juste te rappeler que même si ce n'est pas une course, l'horloge tourne. Je sais que tu ne me mentirais pas sur un sujet aussi grave, tu as toujours été entière avec moi alors je te fais confiance mais s'il te plaît, acceptons ce rendez-vous chez la gynécologue, juste pour vérifier que tout va bien et prendre les devants si nécessaire !
Une vague de honte me submergea, son entière confiance me transperçait le cœur mais je devais aller jusqu'au bout de mon mensonge. C'était ma dernière année d'études, une fois mon Master 2 en poche, j'arrêterais définitivement la contraception mais pas avant. Mes diplômes étaient mes armes pour progresser dans mon travail et garantir mon indépendance. Je me promets de redoubler d'efforts à la maison pour qu'Aziz ne se doute de rien, consciente que je jouais l'avenir de mon mariage sur un coup de dés.
Même Néné ma mère, m'avait fait la réflexion récemment lors d'une visite. Je lui avais menti à elle aussi, prétendant qu'Aziz préférait attendre que je sois diplômée. Elle avait alors levé les mains vers le ciel, priant pour mon mari en répétant à quel point il était un homme bon et que mon père avait fait le meilleur choix possible pour mon avenir.
Chaque bénédiction qu'il recevait sur la base de mes mensonges me pesait un peu plus mais le piège s'était refermé sur moi.
...
Quelques jours après cette discussion, Aziz m'annonce qu'il doit s'absenter pour un voyage d'affaires de deux semaines à Paris. Par conséquent, le fameux rendez-vous chez la gynécologue est reporté. À la demande insistante de ma belle-mère, je dois aller passer cette quinzaine chez elle. Je n'aime pas cette idée, mes relations avec Djeynaba sont très tendues et l'idée de partager le même toit qu'elle m'angoisse. Je la connais assez pour savoir qu'elle ne va pas me laisser tranquille, d'autant plus que sa mère et ses sœurs s'y mettent aussi. Quand on se croise dans la maison, elles ne répondent plus à mes salutations et me lancent des piques amères mais je m'efforce de garder mon calme et de ne jamais répliquer.
Pendant cette semaine chez ma belle-mère, les échanges avec Aziz sont brefs. Entre mes retours tardifs du travail et des cours et le décalage horaire, nous nous parlons peu. Nous nous contentons de nous dire je t'aime et d'échanger des mots doux avant de dormir.
Aziz rentre enfin le samedi, après mes cours, je file directement chez nous pour préparer son retour. Je change l'ambiance du salon et de la chambre, j'installe de nouveaux rideaux et des coussins frais. J'allume un nouvel encens et parfume la salle de bain. C'est en petite nuisette noire ultra sexy, qui dessine les contours de mon corps que j'accueille mon homme à une heure du matin. Son ami Rahîm vient de le déposer et le gardien l'aide à monter ses valises.
— Hum... c'est comme ça que tu reçois ton mari ? dit-il en m'embrassant.
— Ça te plaît ?
— Je suis dans tous mes états depuis que tu m'as envoyé ta photo quand je sortais de l'aéroport !
— J'aime ça... je vais t'aider à prendre ton bain pour te relaxer !
— Je ne prendrai pas ce bain tant que je n'en aurai pas fini avec toi !
— Je suis tout à toi...
— Tu es une vraie coquine ! dit-il en riant.
— Moi ? Qu'est-ce que j'ai fait ?
— Tu ne m'as même pas laissé le temps de me déshabiller !
— Ce n'est pas de ma faute si tu ne peux plus me résister.
Il place sa main sur ma nuque et m'embrasse fougueusement.
— Allons prendre ce bain ensemble !
Je me joins à lui dans la baignoire et notre intimité n'en est que plus délicieuse.
...
Le lendemain matin, le réveil est brutal, je saute du lit en panique et me dirige à toute vitesse vers le dressing.
— Qu'est-ce que tu as ? me demande mon mari, encore endormi.
— Rien, j'ai oublié ma brosse à dents chez ta mère ! m'écris-je, alors que les placards de la salle de bain débordent de brosses neuves.
— Il n'y a pas le feu, il y en a dans le placard, marmonne-t-il.
Le problème est bien plus grave, je viens de réaliser que pour la première fois, j'ai oublié de prendre ma pilule hier soir et le pire, c'est que je n'en ai plus une seule ici. En fouillant la boîte de chaussures où je cache mes plaquettes, je constate qu'elles sont toutes désespérément vides. Filama Yallah done khar nak ! C'est là que Dieu m'attendait. Je mens à mon mari depuis bientôt quatre ans et il faut que cet oubli arrive juste aujourd'hui. Qu'est-ce que je vais faire ?
Il faut absolument que je trouve une contraception d'urgence, j'espère que la pharmacie d'en face est de garde, sinon je serai obligée de faire le tour du quartier. Je prie pour qu'Aziz parte faire son footing dominical comme d'habitude avec son ami Rahîm. C'est la poisse totale !
La nuit a été peuplée d'un rêve bizarre, mon père me frappait, je ne sais plus pourquoi et maman était là dans mon salon. Au lieu de pleurer, je riais comme une folle, ce souvenir me donne des frissons.
Heureusement mon mari se prépare pour son footing au Phare des Mamelles avec Rahîm. Il est terriblement séduisant dans sa tenue de sport, je le couve du regard.
— Hasbounallahu wa ni'mal Wakil ! Pourquoi tu me regardes comme ça ? s'indigne Aziz en souriant, voyant mes yeux fixés sur lui.
J'éclate de rire et lui jette un coussin à la figure.
— Je suis beau, je le sais mais ce n'est pas la peine de me dévorer du regard, ma pauvre mère a encore besoin de son fils unique ! ajoute-t-il en nouant ses lacets.
— Tu me traites de vampire mangeur d'hommes, là ?
— Oui, qu'est-ce que tu étais en train de me faire ?
— Je ne savais pas comment te dire que j'avais encore envie de toi, chuchote-je, faussement honteuse.
— Ça ne sera pas pour tout de suite, malgré toutes tes manigances ! Rahîm m'attend déjà, tu m'attends sagement !
— Tu ne vas tout de même pas me laisser dans cet état ?
— Je suis désolé bébé mais je n'ai pas le choix, je serai là avant dix heures. J'y vais avant que tu ne me fasses changer d'avis, dit-il en quittant la chambre.
Dès qu'il s'en va, je m'installe sur la terrasse guettant l'ouverture de la pharmacie d'en face. Je dois impérativement régler ça avant le retour d'Aziz pour qu'il ne se doute de rien. Neuf heures sonnent mais le rideau de fer reste baissé. Ne pouvant plus attendre, j'enfile un meulfeu en hâte et descends demander au vigile, la pharmacie n'est pas de garde ce dimanche.
Le temps presse, je hèle un taxi et commence à chercher une officine ouverte. Après quinze minutes de trajet, j'en repère enfin une du côté de Sacré-Cœur, je demande au chauffeur de m'attendre.
— Bonjour madame, je voudrais une boîte de Norvelo et deux boîtes d'Adepal, s'il vous plaît.
— Bien sûr, donnez-moi une minute, répond la pharmacienne avant de s'éclipser.
Elle revient avec les trois boîtes qu'elle glisse dans un sachet blanc.
— 7 870 FCFA madame !
Je paie rapidement et quitte les lieux, il est presque dix heures, je dois être rentrée avant Aziz.
Je me dirige vers le taxi quand un coup de klaxon retentit. Trop pressée, je ne relève pas la tête, c’est le taximan qui m’interpelle...
— Soxna ci ! Madame, on dirait que le monsieur dans cette voiture vous connaît !
Il pointe du doigt une voiture garée un peu plus loin mes yeux se posent sur le véhicule et mon cœur s'arrête. C'est impossible... Aziz est là, adossé à sa portière, le regard braqué sur moi.
Je reste figée sur le trottoir, incapable d'avancer vers le taxi. Le sachet est transparent, il a forcément vu que je tenais des médicaments, impossible de le jeter sans aggraver mon cas. Une terrible envie d'uriner me saisit sous le coup du stress, je paie le taximan les mains tremblantes et je m'avance vers Aziz et son ami.
— Madame Ndiaye ! s'exclame Rahîm en souriant.
— Abdou Rahîm... comment tu vas ?
— Bien et toi ?
— Ça va merci ! Mais... qu'est-ce que vous faites là ?
— J'ai déménagé depuis quelques semaines, j'habite juste là, au premier étage. Ma mère et Adja logent en bas, m'explique Rahîm !
Aziz reste mûré dans un silence glacial qui me glace le sang.
— Ah oui, je ne savais pas... Il est un peu tôt mais nous passerons saluer maman la prochaine fois !
— In Shaa Allah, je vous laisse rentrer, je passerai vendredi pour le thiéré mboum ! lance Rahîm en saluant son ami avant d'entrer dans son immeuble.
Aziz monte dans la voiture sans un mot, je m'installe côté passager, le sachet serré contre moi, il démarre.
— Qu'est-ce que tu faisais dans cette pharmacie ? demande-t-il d'une voix calmement dangereuse.
— J'ai eu de terribles maux de ventre après ton départ, mens-je, la gorge nouée. La pharmacie d'à côté était fermée, alors je suis venue jusqu'ici pour acheter du Spasfon !
Son visage semble se détendre légèrement à cette explication et il se concentre sur la route. Je respire un instant, pensant l'avoir échappé belle.
Arrivés devant notre immeuble, nous descendons alors que je m'apprête à ouvrir la porte de l'appartement, le sachet glisse de mes doigts fébriles et s'écrase sur le sol. Les boîtes restent à l'intérieur mais l'emballage s'est retourné, exposant les inscriptions en plein jour.
Aziz se baisse, ramasse le sachet et en sort une boîte.
— Adepal... pilule contraceptive ? lit-il à haute voix, avant de plonger ses yeux dans les miens.
Le piège vient de se refermer, je viens de signer mon arrêt de mort. Il me saisit fermement par le poignet et m'entraîne de force à l'intérieur de l'appartement. Il pousse la porte, la referme violemment derrière nous et me lâche au milieu du salon. Ses mains tremblent de rage alors qu’il vide brutalement le contenu du sachet sur la table basse. Les deux boîtes d'Adepal glissent sur le bois, suivies de la boîte de Norvelo.
Ses yeux font l'aller-retour entre les médicaments et mon visage. L'incompréhension dans son regard se transforme instantanément en une fureur noire, une haine que je ne lui ai jamais connue.
— CONTRACEPTION D'URGENCE ? PILULE DU LENDEMAIN ? hurle-t-il, sa voix faisant vibrer les murs du salon. Allahou Akbar ! Yaw Marianne, meune nga fenn déh ! Tu es une grosse menteuse en fait !
Je recule d'un pas terrifiée, la panique me noue l'estomac à un point tel que mes jambes fléchissent. Ce secret que je protège au prix de tant de sacrifices vient d'exploser et la terreur me paralyse complètement.
— Aziz attends, s'il te plaît... Laisse-moi t'expliquer...dis-je, la voix brisée par les tremblements.
— QU'EST-CE QUE TU VAS M'EXPLIQUER ? T'EXPLIQUER DE QUOI ? que tu me mens et me manipules depuis bientôt quatre ans ? Que pendant tout ce temps, je passais pour un idiot à m'inquiéter, à chercher des gynécologues, à culpabiliser, alors que toi, tu planifiais tout derrière mon dos ? Marianne, tu t'es foutue de ma gueule ! Tu as piétiné ma confiance !
— Bébé écoute-moi, je t'en supplie ! Je l'ai fait pour nous, pour mes parents... Je voulais terminer mes études pour leur assurer un avenir meilleur pour qu'on sorte de la galère ! Comprends que notre vie n'a pas toujours été facile ! tente-je de justifier, les larmes inondant mon visage.
Mes arguments professionnels et familiaux n'ont aucun poids face à la blessure de son orgueil et de son cœur.
— POUR TES PARENTS ? Éclate-t-il d'un rire sardonique et cruel. Tes parents ont plus d'importance que les interdits de ton mari ? C'est comme ça qu'ils t'ont éduquée, à simuler et à tricher dans ton foyer ? Tu as préféré me trahir jour après jour plutôt que de me faire confiance pour gérer ta famille ?
Il s'approche de moi, le corps tendu comme un arc, le visage déformé par le dégoût. Il ne lève pas la main sur moi mais ses mots me frappent plus fort que n'importe quel coup.
— Tu te rends compte de ce que c'est, cette pilule d'urgence ? Tu as couché avec moi hier soir en sachant pertinemment ce que je désirais et ce matin, tu cours à l'autre bout de Dakar pour empêcher la vie de s'installer ? Tu te comportes comme une avorteuse, Marianne ! Une sale manipulatrice !
— Non ! Ce n'est pas de l'avortement, Aziz ! Ça empêche juste la nidation, la grossesse n'a même pas commencé, me défends-je, tentant désespérément de faire valoir mes connaissances médicales pour atténuer ma faute.
— TAIS-TOI ! Quelle est la différence pour moi ? Tu as refusé mon enfant ! Tu as détruit notre projet de vie par pur égoïsme ! Je me suis trompé sur toi sur toute la ligne. Tu es comme toutes les autres filles, une actrice, une menteuse parfaite !
Il recule, le regard chargé d'un mépris si glacial qu'il me glace le sang.
— Je ne vais pas te faire l'honneur de perdre mon sang-froid ou de te casser la gueule comme tu le mérites mais sache que dorénavant, le bon mari que tu as connu n'existe plus. Tu voulais gérer ta vie seule ? Tu vas la gérer seule ! Mais avant ça, je vais de ce pas convoquer tes parents. Je ne vais pas garder cette infamie sous mon toit sans qu'ils sachent quelle fille ils m'ont donnée !
Sans me laisser le temps de répliquer, il tourne les talons, prend ses clés et sort de l'appartement en faisant claquer la porte d'un coup sec.
Je reste seule, plantée au milieu du salon, le corps secoué de sanglots incontrôlables, la honte et la peur me consument. Je réalise que mon mariage est en train de s'effondrer et que la tempête ne fait que commencer.
Je reste prostrée dans l'appartement pendant ce qui me semble être une éternité. Pour effacer la souillure de mes propres larmes et de cette crise, je me traîne jusqu'à la salle de bain pour prendre une douche. À ma sortie, je sursaute, mon téléphone, resté dans le salon, affiche plus de vingt appels manqués de mes parents. Une terreur sans nom me saisit, Aziz a tenu sa promesse. Prise de panique, j'éteins l'appareil et le range au fond d'un tiroir comme pour retarder l'inévitable.
Quelques minutes plus tard, le bruit de la serrure retentit. La porte s'ouvre sur Aziz, le visage fermé, suivi de mon père et de ma mère. Mon cœur fait un bond gigantesque dans ma poitrine, les voir ici, dans mon salon, convoqués comme devant un tribunal, me paralyse de honte.
Je m'avance à pas hésitants, la tête basse pour saluer mon père selon la coutume mais à peine nos regards se croisent, la sévérité sur son visage me stoppe net. Il lève pas sa canne, il ne me touche pas mais son regard de plomb me force à fléchir les genoux, je me retrouve à terre, à genoux devant lui, plus petite que jamais.
— Jamais tu ne m'as causé la moindre peine depuis ta naissance Marianne, commence mon père d'une voix sourde, dont le calme apparent est mille fois plus douloureux qu'un éclat de colère. Mais aujourd'hui, la déception que je ressens dépasse tout ce que je peux exprimer !
— Baba, je t'en supplie... murmure-je, les larmes coulant sur mes joues.
— Tais-toi, coupe-t-il d'un ton sans réplique. Je me rends compte que j'ai été bien trop laxiste dans ton éducation. Qui es-tu pour décider seule de bloquer la vie dans ton ventre ? Qui es-tu pour t'ériger en maître du destin et refuser un enfant à ton mari ? Et le pire Marianne, c'est que tu m'as menti, tu as menti à ta mère, tu as rejeté la faute sur cet homme digne qui a respecté chacun de ses engagements envers notre famille. Tu es devenue une femme mauvaise, calculatrice et sans scrupules !
Ma mère, les larmes aux yeux me regarde avec un mélange de pitié et de dégoût qui m'achève.
— C'est en bafouant l'autorité de ton mari et en le piégeant jour après jour que tu prétendais améliorer notre condition de vie ? s'écrie-t-elle, la voix tremblante. Où sont passées mes leçons ? Où est passée la dignité d'une bonne épouse ? Aziz est ton toit, il est ton tuteur légal ! Nos prières n'ont plus de valeur si tu agis comme une traîtresse dans ton propre lit. Tu nous as humiliés, je ne te reconnais plus Marianne !
— Je voulais juste finir mon Master, je voulais nous mettre à l'abri... sanglote-je, le visage entre les mains.
Mon père se lève, s'appuyant lourdement sur sa canne, refusant même de me regarder.
— Tes diplômes n'ont aucune valeur si tu n'as pas de moralité, tranche-t-il froidement. Aziz, voilà ta femme, la coutume et la religion me donnent le droit de la corriger mais sa faute est trop lourde ! Si elle refuse de comprendre ce qu'est le respect du mariage, tu n'as qu'à la répudier et qu'elle sache bien une chose, douma fatt ap fenkat sama keur ! je ne nourrirai pas une femme rebelle chez moi ! Si ce mariage éclate par ta faute, les portes de ma maison te seront définitivement fermées. Je ne ramasse pas une femme qui détruit son propre foyer !
Aziz reste debout près de la porte, la tête basse, muré dans un silence de marbre pendant toute l'altercation. Il n'intervient pas, n'adoucit rien, il raccompagne mes parents en silence, me laissant seule sur le carrelage du salon. Il ne revient pas de la nuit.
Le lendemain, il passe à l'appartement à l'aube, uniquement pour récupérer quelques affaires, ses yeux sont injectés de sang. Lorsqu'il me voit, misérable et suppliante sur le canapé, sa voix n'est plus qu'un murmure de glace...
— Je ne sais pas comment tu as pu me regarder en face et me dire que tu m'aimais pendant toutes ces années Marianne ? Ma confiance en toi est morte ! Fais ce que tu veux de ta vie, de tes cours, de ton travail mais ne m'en mêle plus ! Assume ta trahison jusqu'au bout !
Les deux semaines qui suivent se transforment en une lente agonie, Aziz ne découche pas mais il vit comme un fantôme. Il rentre très tard, s'enferme dans la chambre d'amis et repart avant mon réveil. Mes numéros sont bloqués, toute communication est rompu, je commence à dépérir à vue d'œil. Ce silence me rend folle, son absence physique et morale crée un vide insupportable, chaque recoin de cet appartement me rappelle notre complicité perdue et le stress me ronge de l'intérieur.
Au travail et à l'université, je fonctionne comme un robot, les premiers jours, je prends le taxi par habitude mais mes économies fondent à une vitesse alarmante. Privée du soutien financier d'Aziz et décidée à ne rien demander pour préserver mes projets futurs, je me résigne à prendre le bus. Je réduis mes dépenses au strict minimum, sautant les repas de la journée pour ne faire qu'un dîner sommaire en rentrant le soir.
Je me regarde dans le miroir de la salle de bain, mes traits sont tirés, mes yeux cernés, j'ai perdu du poids. Ma concentration s'effondre et mes cours à la faculté s'embrouillent dans mon esprit fatigué. Je sais que je suis en train de tout perdre, mes études, ma santé et surtout mon mari. Si je ne trouve pas un moyen de briser ce mur de glace, mon mariage est définitivement terminé.
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