PARTIE 13 - L'ORGUEIL ET LE DROIT

MIEL DE MON COEUR

Je ne sais pas ce qui m'a pris de m'enferrer dans ce mensonge pendant tant d'années. On ne mesure la gravité de ses actes que lorsque la vérité éclate et que l’on se retrouve étiquetée comme une manipulatrice sans principes par sa propre famille. Le plus dur est de croiser le regard de mon mari, ce regard autrefois si protecteur, aujourd'hui saturé de dégoût et de reproches silencieux.

Mes parents, je ne les ai plus revus, je ne cherche pas non plus à provoquer une rencontre pour l'instant. Le fait qu'ils aient immédiatement assimilé la contraception d'urgence à un avortement me blesse profondément. Certes, pour eux, empêcher la nidation revient à refuser la vie mais dans ma détresse et ma panique ce dimanche-là, je n'ai vu qu'un protocole médical pour rattraper un oubli et sauver mon année d'études. Je n'ai pas mesuré l'effet boule de neige que cela provoquerait.

Deux semaines s'écoulent ainsi, je ne croise Aziz qu'à de rares occasions. Il calque ses horaires sur les miens pour m'éviter, partant bien avant l'aube et ne rentrant qu'au milieu de la nuit. Le manque de sommeil creuse mes traits, des courbatures de fatigue me scient les jambes et un mal-être permanent me ronge. Je suis contrainte de me lever de plus en plus tôt pour ne pas rater le bus, sous peine de devoir patienter trente minutes supplémentaires sur le trottoir. Mon budget est serré, chaque franc CFA issu de mon salaire est scrupuleusement économisé dans l'espoir d'acheter un terrain pour mes parents d'ici deux ans et d'y bâtir une maison. Je me serre la ceinture sans un murmure.

Amsatou finit par m'appeler pour prendre des nouvelles, refusant de l'impliquer dans nos déboires, je reste évasive mais elle insiste pour que nous déjeunions ensemble dans un restaurant en face de mon entreprise.

— Je suis désolée de te le dire Marianne mais tu as eu tort de lui mentir, surtout pendant quatre ans et sans sourciller, me reproche-t-elle gentiment dès que nos plats arrivent.

— Je le sais Satou et je m'en veux tellement, si tu savais, répondis-je, la gorge serrée. Je ne sais pas ce qui m'a pris, je ne sais même plus comment regarder mon mari !

— Tu manques de repères et pourtant ma porte t'est toujours ouverte. Quand il a exigé que tu arrêtes tes études au début, tu aurais dû ruser, nakhanté ak mom (l'amadouer). Aziz n'est pas un homme difficile, tu aurais pu négocier un compromis. Tu as le meilleur mari du monde, impulsif certes mais d'une immense patience. Je lui ai parlé, il est profondément blessé et refuse d'entendre quoi que ce soit pour le moment. Prends sur toi, laisse-le digérer, ne force pas le dialogue, laisse la tempête s'apaiser et tu verras qu'il reviendra de lui-même sur de meilleures bases !

— Mais Satou, cela fait deux semaines qu'il m'ignore, qu'il refuse de toucher à ma nourriture. Je ne le vois même plus, j'ai peur qu'il finisse par aller voir ailleurs !

— Je te comprends mais mets-toi à sa place un instant. Comment aurais-tu réagi si tu avais découvert qu'il te cachait un secret aussi lourd depuis le premier jour de votre union ? Ça va lui passer, il n'ira nulle part, il t'aime trop pour ça mais il est temps de penser à faire ce bébé, ne sois pas égoïste, pense à lui aussi. J'ai mené ma deuxième année d'université enceinte et j'ai récidivé en Master, cela ne m'a pas empêchée d'obtenir mes diplômes et de m'en sortir. Ne pense plus à toi seule mais à vous deux et s'il te plaît, n'oublie pas le grand tour de famille dans quinze jours. Toutes les tantes et les cousines seront là, mets-toi sur ton trente-un, montre-toi digne et ne leur donne pas de matière à jaser, me lance-t-elle avant de prendre congé.

...

La réalité me rattrape plus vite que prévu, un soir, alors que je marche vers l'arrêt de bus, j'aperçois la voiture d'Aziz coincée dans les embouteillages au feu rouge. Sentant mon regard, il tourne la tête, nos yeux s'accrochent une seconde puis mon regard glisse vers la passagère assise à ses côtés, une jeune femme élégante, qui lui parle avec animation. Aziz feint de ne pas me voir, tourne la tête vers elle et lui décoche un sourire complice alors que le feu passe au vert.

Je reste immobile sur le trottoir, le cœur en miettes. De retour à l'appartement, je m'autorise enfin à craquer, je pleure toutes les larmes de mon corps pendant de longues minutes avant de me ressaisir, de nettoyer le salon et de prendre une douche. La semaine suivante, la scène se répète, je le croise à nouveau en ville avec la même fille. Je me demande même s'il dort encore sous notre toit, tant la chambre d'amis semble immaculée comme si personne n'y logeait.

Le doute me pousse à bout, le lendemain, juste après la prière du Fadjr, vers six heures quinze, je profite de son absence pour entrer dans sa pièce et inspecter son téléphone posé sur la table de chevet. L'appareil n'est pas verrouillé, mes yeux tombent immédiatement sur une série de messages explicites échangés avec cette fille. Les termes « bébé », « chérie » et « princesse » s'alignent sur l'écran.

« Tu me manques à mourir, bébé. » « Dangamay nakh rek yaw (Tu me racontes des histoires). » « Pourtant, c'est vrai ! » « Si tu le dis ! Excellente journée, princesse. » « Bonne journée à toi aussi, mon petit prince ! Je t'aime. »

Le sang ne fait qu'un tour dans mes veines, la fureur remplace instantanément la culpabilité. Qu'il soit en colère est une chose mais m'humilier ainsi en s'affichant avec une autre en est une autre.

— Que diable fais-tu dans ma chambre et qu'est-ce que tu cherches sur mon téléphone ? tonne une voix derrière moi.

Aziz vient d'entrer, son regard est noir. Loin de me démonter, je me redresse, lui tendant l'appareil, le menton haut malgré les larmes de rage qui perlent à mes paupières.

— Tu oses me tromper Aziz ? Tu t'affiches publiquement avec une autre alors que nous sommes encore mariés ?

Il s'avance, m'arrache le téléphone des mains avec un mépris souverain. Il ne fait pas un geste violent, mais son ton est d'une cruauté chirurgicale.

— Qui es-tu pour me demander des comptes Marianne ? Yaw xamnga sa bopp ? Est-ce que tu te regardes au moins ?. Tu as voulu fouiller, tu as trouvé ! Si ça te fait mal, j'en ai strictement rien à faire. Tu aurais dû penser aux conséquences quand tu te foutais de moi ces quatre dernières années. Tu refuses de me donner un héritier ? Sache que les femmes prêtes à me faire cette faveur ne manquent pas à Dakar !

— Tu es d'une cruauté sans nom Aziz, réplique-je, la voix vibrante mais ferme.

— Beaucoup moins que tu ne l'as été avec moi ! Retiens bien ceci, je suis un homme libre, je fais ce que je veux et je n'ai certainement pas besoin de ton aval !

— Si c'est ainsi que tu conçois notre avenir, alors libère-moi ! Rends-moi ma liberté, nous n'avons plus rien à faire ensemble, lance-je sans ciller, assumant pleinement mes paroles.

Un sourire provocateur étire ses lèvres.

— Ça ne dépend que de toi, dès que tes valises sont prêtes, préviens-moi, nous irons voir ton père sur-le-champ pour officialiser la chose !

— Parfait ! Appelle-le quand tu veux, je ne reculerai pas, réponds-je en le fixant droit dans les yeux avant de quitter la pièce, droite et inflexible.

Aziz s'ancre sur ses appuis croisant les bras, son regard plonge dans le mien, lourd, insistant. Je lis dans ses yeux ce qu'il attend, il veut que je me plie, il s'attend à ce que la mention de mon père me fasse vaciller, que je fonde en larmes, que je balbutie des excuses pour retenir ce mariage qui prend l'eau mais je refuse de lui offrir cette victoire. Je soutiens son regard avec une froideur absolue, le menton haut, inflexible.

Face à ma résistance, sa mâchoire se crispe, énervé que son chantage n'a aucune prise sur moi le rend fou de rage, ses yeux s'enflamment, trahissant une frustration qu'il peine à canaliser.

— Hors de ma vue Marianne ! Sors de cette chambre immédiatement avant que je ne perde patience ! aboie-t-il, le visage déformé par la colère.

Je fais un pas vers la sortie, m'arrête sur le seuil puis je me retourne lentement pour lui jeter un dernier regard empreint d'un mépris souverain.

— Te réfugier dans les bras d'une autre parce que ton ego est froissé... c'est d'un pathétique Aziz !

Je pivote et quitte la pièce, droite et impériale, le laissant seul avec sa fureur.

...

Le dimanche du grand rassemblement familial arrive, je me rends tôt chez mes beaux-parents pour offrir mon aide mais ma belle-mère a tout commandé chez un traiteur, il ne reste qu'à dresser les tables et astiquer les couverts. Depuis la fenêtre de notre ancienne chambre, je vois la voiture d'Aziz se garer, il en descend, accompagné de la fameuse fille. Elle s'appelle Binette et je découvre rapidement par les chuchotements des bonnes qu'elle est une cousine éloignée de la famille, une ancienne conquête d'Aziz avant son départ pour Paris.

Lorsque je descends au salon, l'atmosphère est pesante, la famille est scindée en petits groupes et l'air est saturé de messes basses.

— Va t'asseoir à côté de ton mari, tu ne voyez pas comment les cousines l'encerclent ? me chuchote Amsatou à l'oreille en me croisant.

— Je suis très bien ici Satou, réponds-je avec un sourire de façade, refusant de mendier une place aux côtés d'un homme qui me renie en public.

Binette joue son rôle de prétendante officielle à la perfection, riant aux éclats aux éclats d'Aziz et me décochant des regards supérieurs. Je reste à ma place, maîtresse de moi-même, encaissant mes sentiments contraires tout en participant dignement aux conversations des autres femmes, le buste droit. Au moment du service, ma belle-mère me remet un grand plateau garni destiné à mes parents, je refuse d'y aller, sachant pertinemment l'accueil qui m'attend mais la tante de Djeynaba choisit cet instant pour lâcher à voix haut...

— Comme vous n'avez rien à manger chez vous, c'est normal qu'on vous assiste...

Je ne réponds rien à cette provocation gratuite, je la regarde simplement, un silence méprisant pour seule réponse. Je quitte la concession, le cœur lourd mais la tête haute, révoltée par l'attitude d'Aziz qui offre mon honneur en pâture à sa famille sans lever le petit doigt.

Je me rends tout de même chez mes parents pour déposer le plat, c'est l'un des jumeaux qui m'ouvre.

— Marianne ! Tu nous as abandonnés, on ne te voit plus, dit-il en me laissant entrer.

— J'ai beaucoup de travail mais je pense à vous, réponds-je doucement. Où est Néné ?

Ma mère surgit du couloir, le visage durci par la rancœur.

— Qu'est-ce que tu fais ici, menteuse ? s'écrie-t-elle sans même me saluer.

— Sors de ma maison avant que je ne me fâche sérieusement ! tonne la voix de mon père depuis la pièce principale.

— C'est ma belle-mère qui m'envoie vous remettre ce plat, dis-je d'une voix blanche mais parfaitement stable.

Je pose le plateau et les boissons sur la natte, pivote sur mes talons et quitte la maison sans ajouter un mot. Soudain, des pas pressés résonnent derrière moi. Une main ferme me saisit le poignet, me forçant à m'arrêter, je me retourne, le visage baigné de larmes et je tombe sur le visage essoufflé de ma mère, Néné. Contre toute attente, la dureté qu'elle affichait quelques secondes plus tôt devant mon père s'est évanouie, sans un mot mais avec une autorité maternelle indiscutable, elle me fait faire demi-tour et m'entraîne discrètement à l'intérieur de la maison par la porte dérobée, évitant le salon où tonne encore la colère de mon père. Elle me pousse doucement dans notre ancienne chambre et verrouille la porte.

Une fois à l'abri, toute la sévérité de Néné s'effondre, son visage s'adoucit d'un coup. Elle s'approche, me prend les deux mains dans les siennes et me force à m'asseoir sur le bord du lit.

— Regarde-moi Marianne, dit-elle d'une voix basse et enveloppante, dépouillée de tout jugement. Ce que tu as fait... ce mensonge pendant quatre ans, c'est une immense erreur, tu as profondément blessé ton mari et la réaction de ton père et d'Aziz vient de là, tu t'es mise dans une situation impossible !

Je garde le silence mais je sens mes barrières s'assouplir face à sa bienveillance retrouvée. Elle me serre les mains plus fort, ses yeux plongeant dans les miens.

— Mais je te connais, je sais quelle fille et quelle épouse tu es. Aujourd'hui, tout le monde cherche à te pousser à bout, à te faire plier, ne leur fais pas ce plaisir. Je te demande une seule chose, supporte, prends sur toi, encaisse en silence et laisse le temps faire son œuvre. Laisse Aziz évacuer sa colère et se calmer, ne force rien, laisse la tempête passer. Quand il aura retrouvé ses esprits, il se souviendra de qui tu es !

Elle se penche vers moi, dépose un baiser tendre sur mon front, puis lève les mains, les paumes ouvertes vers le ciel, murmurant ses bénédictions avec ferveur

— Yalla na la Yalla défal sutura, mu jël jàmm soti ko ci sa xol ak sa bërëb u sëy ! Que Dieu te couvre de Sa protection, qu'Il verse la paix dans ton cœur et dans ton foyer ! Qu'Il te donne la force de traverser cette épreuve, ma fille !

Ces mots agissent comme un baume sur mes blessures profondes, je hoche la tête, ressourcée par ce soutien secret et inattendu. J'essuie mes larmes d'un geste déterminé, je la remercie d'un regard, me redresse, réajuste mon vêtement et sors de la maison, prête à affronter le reste du monde avec une dignité retrouvée.

De retour chez mes beaux-parents pour récupérer mes affaires, je traverse le salon d'un pas assuré. Dès que je pénètre dans la pièce, les conversations s'arrêtent net, les regards de la belle-famille convergent à nouveau vers moi.

— Marianne, viens manger avec nous !

— Merci Satou mais j'ai une migraine affreuse. Je vais monter me reposer un moment !

Je m'allonge sur le lit de notre ancienne chambre, laissant la pression retomber mais mes yeux restent fixés au plafond. Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvre à la volée. Aziz entre, le visage fermé.

— Tout le monde te réclame en bas et tu t'enfermes ici à jouer les divas ? me lance-t-il sur un ton sarcastique.

Je ne daigne même pas tourner la tête vers lui.

— Qu'est-ce qui t'arrive encore ? Tu veux que toute ma famille te voie pleurer pour attirer la pitié ? Tes larmes de crocodile ne me font aucun effet, alors arrête ta comédie et descends, continue-t-il avant de repartir en claquant la porte.

Je reste en haut, deux heures plus tard, après une douche rapide et ma prière, je me décide enfin à redescendre pour affronter l'assemblée avant de partir. Dès que je pénètre dans le salon, les conversations s'arrêtent net. Les regards convergent vers moi.

— Dafa am niou siss rek, nitt lanouy bagna guiss ! Certaines personnes se croient au-dessus du lot et refusent de se mélanger !, persifle Tata Kiné à haute voix en me regardant.

Je l'ignore superbement, traverse la pièce d'un pas assuré et vais saluer ma belle-mère pour prendre congé.

— Mais pourquoi pars-tu déjà ? Tu n'as rien mangé. Tu es malade ma chérie ? s'inquiète-t-elle sincèrement.

— Je ne me sens pas très bien, je vais rentrer me reposer !

— D'accord ! Aziz, ramène ta femme, elle est souffrante, ordonne ma belle-mère à son fils qui discutait plus loin avec Binette.

— Elle ne peut pas patienter un peu ? rouspète-t-il, ouvertement agacé de devoir couper sa conversation.

— Aziz ! tranche sa mère d'un ton sans réplique.

Il se lève en soufflant, s'excuse auprès des invités et me suit vers la voiture.

...

Le trajet se fait dans un silence de mort, ma tête est appuyée contre la vitre, mes yeux fixés sur le défilé des rues de Dakar mais mon esprit est parfaitement lucide. Soudain, la sonnerie du téléphone retentit, brisant l'atmosphère pesante. Le système Bluetooth du véhicule s'active automatiquement, affichant le nom de Binette sur l'écran de bord, sans la moindre gêne, Aziz décroche.

— Je la dépose à l'appartement et je repasse te prendre tout de suite, je ne vais pas tarder, dit-il à sa passagère clandestine d'une voix mielleuse, avant de raccrocher d'un coup sec.

C'en est trop, la coupe est pleine, il pile brusquement devant notre immeuble, laissant le moteur tourner.

— Descends de ma voiture, me lance-t-il froidement, sans même m'accorder un regard.

Je ne bouge pas immédiatement, je prends le temps de détacher ma ceinture sans précipitation, puis je me tourne lentement vers lui. Mon visage porte les traces de cette journée éprouvante mais mes yeux sont ancrés dans les siens, d'une fermeté absolue.

— Je te jure devant Dieu, Abdoul Aziz Ndiaye, que si tu fais demi-tour pour aller la retrouver, tu ne me trouveras plus dans cette maison à ton retour. Mes valises sont prêtes et mes papiers aussi. Tu as bafoué mon honneur devant toute ta famille sans lever le petit doigt, tu t'affiches avec cette fille aux yeux de tous et tu penses que je vais rester là à attendre sagement ton bon plaisir ? Si tu franchis ce carrefour, j'appelle mon avocat dès demain. Tu pourras appeler mon père et lui annoncer toi-même que c'est terminé, je ne reculerai plus !

Je claque la portière avec force et monte les escaliers de l'immeuble d'un pas droit, refusant de me retourner pour guetter sa réaction.

Point de vue d'Aziz

Je reste figé au volant, les mains crispées sur le cuir, non ma femme se fout ouvertement de ma gueule. Elle ose me poser des conditions ? Elle ose brandir la menace du divorce et d'un avocat après l'infamie qu'elle a commise ? Elle m'a menti et manipulé pendant quatre ans et c'est elle qui joue les victimes offensées dans cette histoire ? Si elle s'imagine que son chantage va m'impressionner, elle se trompe lourdement.

Consumé par une fureur noire, je coupe le contact, sors de la voiture et grimpe les marches quatre à quatre. J'enfonce la porte de l'appartement, Marianne est assise dans le salon, elle sanglote mais sa posture reste droite, inflexible. Sa détresse ne m'atteint plus, mon orgueil blessé dicte mes actes. Je m'installe brutalement sur le fauteuil en face d'elle...

— Tu voulais faire la grande gueule dans la voiture ? Tu veux ta liberté ? Fis-je en sortant mon téléphone de ma poche d'un geste théâtral. Puisque tu affirmes ne plus craindre le reniement de ton père, assume jusqu'au bout. Je vais l'appeler à l'instant et tu vas lui répéter mot pour mot ce que tu viens de me sortir. On va voir si tu tiens toujours le même discours devant lui !

Je compose les premiers chiffres de son numéro, les yeux rivés sur elle, je m'attends à la voir paniquer, se jeter à mes pieds, implorer mon pardon ou balbutier des excuses pour préserver les lambeaux de son mariage comme elle l'aurait fait autrefois.

Mais Marianne ne bouge pas d'un cil, elle me fixe, le regard brillant mais d'une assurance glaciale. Elle soutient mon regard sans ciller, le menton haut.

— Vas-y Aziz ! Woo Ka ! Appelle-le, réplique-t-elle d'une voix d'une stabilité déconcertante. Appelle mon père § Dis-lui que son gendre exemplaire s'affiche avec sa cousine dans tout Dakar alors qu'il est encore marié. Dis-lui que tu as livré ta propre femme aux insultes de tes tantes sans lever le petit doigt ! Appelle-le, je n'ai plus rien à perdre ! S'il doit me renier parce que je refuse d'être humiliée publiquement par mon mari, qu'il le fasse mais je ne plierai plus !

Son aplomb me frappe de plein fouet, je reste le doigt suspendu au-dessus de l'écran, le bluff totalement brisé par sa force nouvelle. Sa résistance inattendue me coupe l'herbe sous le pied et fait redoubler ma rage car je réalise que je viens de perdre mon principal moyen de pression.

— Tu es d'une insolence et d'une ingratitude sans nom Marianne ! Tu as plus d'orgueil que de respect pour ce foyer ! Hurle-je en me levant brusquement pour masquer mon impuissance. Hors de ma vue !

Je tourne les talons et quitte l'appartement en faisant claquer la porte, ivre de rage, pour retourner rejoindre Binette.

Binette fait partie de mes anciennes conquêtes, nous sortions ensemble avant mon départ pour Paris, et nous avions rompu d'un commun accord pour éviter la souffrance d'une relation à distance. Depuis qu'elle est rentrée de ses études aux États-Unis, elle me relance sans cesse. Au début, je l'esquivais par respect pour mon mariage mais depuis que le vrai visage de Marianne est apparu, l'idée de prendre une seconde épouse s'est imposée à moi et Binette s'est glissée dans ce rôle. Amsatou tente par tous les moyens de m'en dissuader, mais je refuse de l'écouter. Pourtant, au fond de moi, je sais que je dois temporiser, je veux m'assurer que Binette possède les qualités que Marianne avait, malgré tout... car ma femme, en dépit de sa trahison, m'a toujours respecté et mes parents l'adorent. Je refuse de commettre une erreur irréparable par pure vengeance.

...

Une semaine s'écoule encore dans ce climat de guerre froide, les jours défilent, chargés de ressentiment et de non-dits. Ce soir-là, je rentre particulièrement tard du cabinet, il est plus de vingt-trois heures passées lorsque je pousse la porte de l'appartement, éreinté par une série de dossiers complexes qui m'ont pris toute mon énergie. Je me dirige directement vers la chambre d'amis, retire ma veste et ma cravate, puis je m'apprête à m'allonger pour trouver un sommeil réparateur quand un léger bruissement me fait sursauter.

La porte de la pièce s'ouvre lentement, c'est Marianne. Elle est vêtue d'une robe à motif batik, ses cheveux grossièrement attachés en arrière mais ce qui me frappe en plein cœur, c'est son visage, elle est d'une pâleur effrayante, des cernes profonds barrent ses yeux et sa silhouette semble flotter dans ses vêtements. Entre ses cours, son travail, les trajets interminables en bus et le stress permanent de notre conflit, elle est visiblement à bout de forces. Elle tremble légèrement, tenant la poignée pour ne pas fléchir.

— Aziz, commence-t-elle et sa voix n'est plus qu'un souffle brisé, dépouillé de toute l'arrogance des derniers jours. On ne peut pas continuer ainsi, ce silence est en train de nous consumer vivants... je suis à bout. Si tu as encore un minimum de respect pour la promesse que tu as faite à mon père et devant Dieu le jour de notre mariage... parle-moi. Prends une décision claire, libère-moi ou condamne-moi mais je t'en supplie, arrête ce supplice !

Mon cœur rate un battement puis se met à cogner violemment contre mes côtes. Sa vulnérabilité, cette détresse psychologique brute et ce surmenage physique évident balaient instantanément mes barrières de protection. La voir ainsi, si frêle et usée par ma faute, réveille en moi un torrent de sentiments contradictoires que je croyais enfouis sous ma colère.

Je fais un pas vers elle, le souffle court, son odeur familière, ce parfum de peau que je connais par cœur me montent à la tête. Cédant à une impulsion incontrôlable, je la saisis par les épaules et la plaque doucement contre le mur du couloir. Mes yeux plongent dans les siens, y découvrant un océan de fatigue, mes mains glissent instinctivement vers sa nuque, mon pouce venant caresser sa tempe, mon désir pour elle est intact, brûlant, alimenté par ces semaines de frustration.

— Tu me rends fou, Marianne... murmurai-je d'une voix rauque, mon visage s'approchant dangereusement du sien. Si tu savais à quel point tu m'as manqué !

Elle ferme les yeux, laissant sa tête reposer contre ma main, acceptant ma proximité et mon étreinte sans chercher à en jouer, simplement soulagée que le mur de glace se fissure. Je sens la chaleur de son corps contre le mien, mes lèvres effleurent sa joue, s'apprêtant à sceller nos retrouvailles dans un élan de passion.

Mais au moment précis où ma bouche va se poser sur la sienne, un éclair de lucidité me traverse l'esprit. L'image du sachet de la pharmacie de Sacré-Cœur surgit devant mes yeux, les boîtes d'Adepal, le Norvelo, les quatre années de mensonge prémédité. L'idée qu'elle ait pu me manipuler si facilement me revient en plein visage.

Une vague de rancœur et de fierté mal placée me submerge aussitôt, je me dégage brutalement, la repoussant presque. Je recule de deux pas, mon visage se figeant dans un masque de marbre.

— Non ! C'est trop facile Marianne, crachai-je, la voix tremblante de rage et de déception. Tu crois qu'il te suffit de te montrer épuisée et vulnérable pour effacer quatre ans de trahison ? Tu as joué avec mes sentiments et maintenant tu viens pleurer misère ? Tu me dégoûtes ! Sors de ma chambre et n'y remets plus jamais les pieds !

Elle ouvre les yeux, je m'attends à une réplique, à une nouvelle pique acérée mais rien ne vient, ses yeux se remplissent de larmes qui débordent sur ses joues pâles. Elle garde le menton haut pour sauver les derniers lambeaux de sa dignité et pivote en silence pour retourner dans sa chambre.

Je reste seul au milieu de la pièce, le corps tremblant, ivre de frustration et de culpabilité. Une demi-heure s'écoule mais l'image de son regard brisé me hante. Pris d'un remords féroce et du besoin viscéral de mettre un terme définitif à cette folie, je sors dans le couloir et me dirige vers sa chambre.

J'enfonce la porte, prêt à vider mon sac mais les mots meurent instantanément dans ma gorge. Marianne est assise par terre, à même les carreaux froids du sol, ses genoux sont repliés contre sa poitrine, sa tête enfouie dans ses bras. Elle ne crie pas, elle ne retient plus rien, son corps entier est secoué de sanglots silencieux, d'une détresse si profonde et absolue qu'elle semble ne plus avoir conscience de ce qui l'entoure.

Cette vision me frappe de plein fouet comme un coup de poing à l'estomac. En une fraction de seconde, un souvenir m'assaille, le jour de notre nuit de noces. Ce moment précis où je l'avais faite mienne où j'avais recueilli son innocence dans mes bras. Je me revois lui murmurer à l'oreille, les yeux rivés dans les siens, la promesse sacrée de la protéger, de la soutenir et de l'aimer contre vents et marées jusqu'à mon dernier souffle, de veiller sur elle comme je le ferais pour mes propres sœurs.

Je revois la petite Marianne innocente qui avait volé mon cœur cinq ans plus tôt et je regarde la femme brisée qui pleure sur le carrelage par ma faute, parce que j'ai laissé ma famille et mon orgueil piétiner son honneur.

Un poids immense oppresse ma poitrine, mon armure de fierté et de vengeance s'effondre d'un coup ne laissant place qu'à un immense regret. Je fais un pas hésitant dans la pièce, ma voix n'étant plus qu'un murmure tremblant d'émotion...

— Marianne...

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