PARTIE 14 - LA SENTENCE
MIEL DE MON COEUR
Après l'avoir doucement aidée à s'allonger sur son lit, je suis retourné dans la chambre d'amis pour faire de même mais le sommeil a refusé de venir. Je suis resté de longs moments à fixer le plafond, le cœur lourd d'un regret féroce. Je n'ai pas le droit de me comporter comme ça avec Marianne, je suis en quelque sorte le premier responsable de cette situation. Oui, si je suis d'une honnêteté absolue avec moi-même, c'est entièrement de ma faute.
C'est cette envie viscérale qu'elle a de sortir ses parents de cette galère financière qui l'a poussée à aller à l'encontre de mes décisions. Si j'avais été un peu plus intelligent, un peu moins aveuglé par mon propre ego, j'aurais deviné qu'elle continuait de prendre ses maudites pilules. Je ne voyais que mon envie pressante d'avoir un enfant, mon désir d'héritier et je n'ai pas su voir que ma femme était en détresse psychologique. L'homme est égoïste par moments et c'est exactement ce qui m'est arrivé.
J'ai été égoïste dès le départ, quand je l'épousais en faisant fi de ses sentiments immédiats et de ses rêves d'étudiante. Je l'ai quittée pour Paris quelques semaines seulement après notre mariage même si c'était difficile au début, elle a fini par m'épauler sans jamais faillir, c'est ce qu'elle a toujours fait d'ailleurs et à la place, ces dernières semaines, j'ai été odieux.
Si j'en suis là aujourd'hui, si mon nom commence à résonner dans le milieu juridique, c'est en grande partie grâce à elle. En rentrant au Sénégal, j'avais comme projet d'ouvrir mon propre cabinet. À l'époque, je n'avais jamais pensé que les choses ne se passeraient pas comme je l'avais prévu, je ne pensais pas non plus que je rencontrerais celle qui deviendrait mon épouse quelques semaines après. C'est avec une bonne partie de mes économies que je devais financer la célébration du mariage et la dot. Heureusement pour moi, sa famille m'a grandement simplifié les choses, mieux encore, juste après la cérémonie, Marianne m'a remis l'intégralité de sa dot pour que je la réinvestisse. C'est grâce à son sacrifice que j'ai pu lancer mon cabinet sans me faire de soucis financiers, je serais le dernier des ingrats de lui tourner le dos aujourd'hui !
Pourtant, j'ai laissé ma famille lui manquer de respect sans réagir, Dieynaba et sa mère l'ont insultée devant moi au salon et je n'ai pas levé le petit doigt pour la défendre. Je l'ai humiliée en me présentant au Tour de Famille au bras de Binette, exposant notre couple aux commérages les plus vils. Marianne ne s'est pas rabaissée à leur niveau, au contraire, elle est restée d'une dignité royale et pire encore, j'ai contribué à la mettre en mal avec sa propre famille.
Je viens de me rendre compte de ma bêtise et je me sens profondément ridicule. Ce qu'elle a fait en me cachant sa contraception est grave, c'est vrai mais ce que j'ai fait ces dernières semaines pour me venger est d'une bassesse incorrecte. Je vais la laisser se reposer jusqu'à demain, In Shaa Allah et je vais réparer mes bêtises. Pour rien au monde je ne me séparerai de ma Marianne, on va se retrouver, je m'en fais le serment.
Le lendemain matin, je suis déjà assis au salon quand, à ma grande surprise, je la vois sortir de la chambre en traînant une lourde valise jusqu'à mon niveau. Elle me salue d'une voix blanche, sans m'accorder un regard et vient s'arrêter juste à côté de moi, le corps tendu.
— Je t'avais dit dans la voiture que mes valises étaient déjà prêtes, commence-t-elle, ses premiers mots brisant le silence de la pièce alors que des larmes silencieuses se remettent à couler sur ses joues. J'avais fait une demande de visa auprès de l'ambassade du Canada il y a quelque temps... je pars rejoindre Rabia.
Mon sang se glace dans mes veines, je me redresse d'un coup mais elle continue, retenant ses sanglots avec une force qui me force au respect...
— Je sais que tu me laisses ici uniquement à cause du respect que tu portes à mon père, pour ne pas créer de scandale. Hier soir, tu m'as prouvé par tes gestes que tu ne ressentais plus rien pour moi alors je vais t'épargner ma présence dans cette maison et la lourde tâche de me supporter à vie. J'ai été égoïste en te privant de tes droits de père, pourtant tu as toujours été là pour moi, tu m'as soutenue ces dernières années, tu ne m'as jamais rien refusé. Tu as été un mari exemplaire, Aziz... colérique quelques fois, c'est vrai mais tu revenais toujours à de meilleurs sentiments avant la fin de la journée. Pour cette fois, je comprends que ta coupe soit pleine, je te demande de me pardonner. Voilà. Quittons-nous en bons termes et pourquoi pas... rester des amis ?
Elle n'a pas le temps de finir sa phrase, mon cœur s'est serré à l'idée même de la voir franchir cette porte. Je fais un pas rapide vers elle, attrape fermement la poignée de sa valise pour lui interdire tout mouvement et plonge mes yeux droit dans les siens.
— Tu n'iras nulle part Marianne ! Ta place est ici avec moi, dans cette maison, je refuse que tu partes !
Elle secoue la tête, le regard voilé par la souffrance, refusant de se laisser fléchir si facilement.
— Ne me fais pas ça Aziz ! Ne joue pas avec mes nerfs ! Je ne supporte plus ce regard plein de haine que tu me lances à chaque fois que nos yeux se croisent ! Je ne supporte plus de savoir que tu sors avec ta cousine pour rentrer à des heures tardives ou que tu me repousses avec dégoût comme tu l'as fait hier soir ! Laisse-moi partir, c'est beaucoup mieux pour tout le monde !
Sans lui laisser le temps de se défiler, je l'attrape par surprise, passe mes bras autour de sa taille et ramène son corps contre le mien, posant fermement sa tête contre mon torse. Elle lutte une seconde, puis s'effondre, ses mains agrippent le tissu de ma chemise, elle me serre de toutes ses forces et de grands sanglots libérateurs secouent ses épaules.
— Tu restes ici avec mo Marianne, murmure-je contre ses cheveux, ému aux larmes par sa détresse. C'est ici chez toi, on va encore s'engueuler, c'est sûr mais tout finira par s'arranger entre nous ! Pardonne-moi, mon amour...
— Oh Aziz... tu me pardonnes vraiment ? On ne va pas divorcer ? questionne-t-elle entre deux pleurs, levant ses grands yeux clairs vers moi.
— On se pardonne mutuellement et on oublie le passé maintenant, d'accord ? Il est temps qu'on avance ensemble !
Rassurée mais complètement épuisée par cette nuit blanche et ces semaines de tension, son corps se relâche totalement dans mes bras. Elle n'a plus la force de tenir debout, je la soulève délicatement, la porte jusqu'à notre grand lit et la borde doucement, elle s'endort presque instantanément. Je dépose un baiser sur son front puis je retourne au salon, l'esprit enfin apaisé, pour suivre les actualités à la télévision en attendant son réveil.
...
Il est près de onze heures quand je vois enfin la porte de la chambre s'ouvrir, je lève les yeux de l'écran de télévision et mon souffle se coupe net. Marianne se tient là, sur le seuil, elle s'est douchée mais elle a enfilé une robe d'intérieur d'une légèreté criminelle. Le tissu, presque transparent sous la lumière du jour qui inonde le couloir, dévoile sans pudeur les contours de sa silhouette et la ligne fine de sa petite culotte. Je ne sais pas si elle fait exprès de me torturer mais l'effet est immédiat, mon sang ne fait qu'un tour.
— Amsatou vient de m'appeler, dit-elle d'une voix encore un peu enrouée par le sommeil. Elle a dit qu'elle venait passer la journée ici avec sa famille. On fait quoi pour le déjeuner ?
Je me lève d'un bond, ouvertement contrarié par cette intrusion familiale qui vient piétiner mes plans de retrouvailles intimes.
— Amsatou mom, c'est à cette heure-ci qu'elle appelle pour dire qu'elle vient passer la journée ? me dis-je, agacé. Tu aurais dû lui dire que nous étions sortis !
— Ay Aziz, c'est ta sœur quand même ! sourit-elle, amusée par ma réaction.
— Je m'en fiche, mani on ne débarque pas comme ça chez les gens sans prévenir ! Et puis... elle est parfaite ta robe, lance-je d'une voix soudainement plus rauque, mes yeux ancrés sur ses hanches.
Un sourire radieux étire ses lèvres, laissant paraître ses belles dents blanches. Elle a parfaitement conscience de l'effet qu'elle produit sur moi mais elle garde ses distances, un éclat de défi au fond des yeux.
— Je vais devoir aller au marché alors, il n'y a plus rien dans le réfrigérateur pour nourrir tout ce beau monde !
— Va te changer d'abord. Je refuse que tu sortes comme ça et je t'accompagne, ordonne-je en essayant de masquer mon trouble.
Vingt minutes plus tard, nous arpentons les allées animées du marché. Je tiens les sachets, je joue les hommes utiles et je me surprends même à marchander fermement les prix avec les vendeuses sous son regard approbateur. Pour faire honneur à ma sœur, Marianne a décidé de préparer un « c'est bon », un riz blanc d'une qualité royale accompagné d'une farandole de grillades. Après avoir acheté les légumes, il ne nous manque plus que les fruits de mer mais un dimanche à Dakar, trouver de la marée fraîche sur les étals du quartier est un défi.
— Viens, on va tenter la plage de Hann, me propose-t-elle en me prenant par le bras.
Directement au retour des pirogues, nous parvenons à dénicher de magnifiques crevettes, des gambas tigrées et des moules encore pleines de l'écume de la mer.
Il est déjà midi passé quand nous posons les paniers de courses sur le plan de travail de la cuisine. Le thermomètre grimpe, l'air est lourd, Marianne s'essuie le front.
— Je vais prendre une douche vite fait, il fait trop chaud, murmure-t-elle avant de s'éclipser.
Je la regarde s'éloigner, un sourire en coin, j'ai bien l'intention de la suivre dans la salle de bain pour concrétiser ce désir qui me brûle depuis le matin mais ma petite femme s'avère plus stratège que je ne le pensais. Quand je pousse la porte de la chambre quelques minutes plus tard, elle est déjà ressortie, fraîche, vêtue d'une magnifique robe d'un bleu profond qui met sa carnation en valeur. Elle est en train d'ajuster le tissu dans le miroir, je m'approche doucement par-derrière, mes mains trouvant naturellement sa taille.
— Pourquoi tu n'as pas mis de soutien-gorge ? demande-je, la voix basse, en sentant la courbe libre de sa poitrine sous l'étoffe.
— Je n'en ai pas besoin Aziz, il fait beaucoup trop chaud aujourd'hui, répond-elle calmement en essayant de remonter le zip de sa robe qui coince à mi-dos.
— Laisse, je vais t'aider... propose-je.
Mais au lieu d'ajuster la fermeture, je glisse mes mains indiscrètes à l'intérieur de l'encolure, mes doigts effleurant sa peau brûlante. Marianne sursaute mais loin de s'abandonner, elle se dégage d'un mouvement souple et pivote face à moi, posant une main ferme sur mon torse pour me maintenir à distance.
— Tu as oublié que ta sœur, son mari et les enfants vont franchir cette porte d'un instant à l'autre ? me rappelle-t-elle, un brin provocatrice.
— Tu es sublime, mon amour... je n'en peux plus d'attendre, murmure-je en tentant de la ramener vers moi.
Elle lève un index souverain, un sourire moqueur au coin des lèvres lui rappelant cruellement les événements de la veille
— Ah bon ? Ce n'est pas toi, pourtant, qui m'as chassée de ta chambre hier soir avec autant de dégoût ? Kone kay, prends ton mal en patience, cher mari... Tu ne perds rien pour attendre !
Je reste un instant interdit, soufflé par son assurance, elle me tient et elle le sait. Je réussis tout de même à lui voler un baiser rapide et passionné sur les lèvres pour marquer mon territoire avant qu'elle ne m'échappe pour de bon en direction de la cuisine.
Je la rejoins pour l'aider à accélérer la cadence, les poissons ayant été nettoyés au marché, elle les passe à grande eau avant de préparer une farce parfumée pour les thiofs. Elle les saisit rapidement dans l'huile chaude pour raffermir la chair, réservant le reste de la marinade pour les braiser plus tard sur le gril avec les crevettes et les gambas. Je m'occupe de couper les légumes sous ses ordres, tomates, concombres et un dégradé de poivrons trois couleurs. Nous préparons ensemble une sauce Moyo, cette merveilleuse recette pleine de fraîcheur piquée à nos voisins ivoiriens.
Alors que je termine de couper les derniers oignons, Marianne profite de ce moment de calme pour relancer le sujet qui fâche, sa voix perdant un peu de son assurance...
— Tu sais Aziz... je ne voulais vraiment pas te mentir pour la pilule, je voulais juste améliorer les conditions de vie de mes parents, leur offrir cette dignité...
Je pose mon couteau, me tourne vers elle et pose ma main sur sa joue pour couper court à ses craintes.
— Ne t'inquiète pas pour ça maintenant ma chérie, on en reparlera calmement, je te le promets !
Je me penche et l'embrasse tendrement, savourant ce goût de paix retrouvée, elle m'avait tellement manqué.
Nous terminons à peine les préparatifs que la sonnerie retentit Amsatou, son mari Abdel et les enfants envahissent l'appartement. En un instant, le calme de la maison explose, les enfants courent et sautent partout dans le salon, tandis qu'Abdel et moi nous installons confortablement devant le match à la télévision, bercés par les éclats de rire et les discussions qui s'élèvent de la cuisine. Le foyer revit mais je garde les yeux rivés sur la porte, attendant le moment où je pourrai enfin récupérer ma femme pour de bon.
Marianne
Heureusement, tout est rentré dans l’ordre avec Aziz, du moins en apparence mais au fond de moi, une ombre persiste, le cas de Binette. Je n’ai pas osé soulever le sujet directement avec mon mari, j’avais trop peur d'entendre des vérités qui allaient me briser le cœur et je suis encore plongée dans une profonde confusion. Connaissant la fierté d'Aziz, il ne se serait jamais affiché publiquement avec cette fille au Tour de Famille si elle ne représentait rien pour lui, cette idée me glace le sang. Et s’il décidait de sauter le pas et de m’annoncer qu’il comptait l’épouser comme seconde femme ? Qu’est-ce que je ferais ?
Profitant du fait que les hommes sont absorbés par le match au salon, Amsatou me rejoint près du plan de travail. Elle jette un coup d'œil circulaire pour s'assurer que nous sommes seules, puis s'appuie contre le meuble avec un sourire complice.
— Alors, Marianne... ça va mieux maintenant ? demande-t-elle à voix basse.
— Oui ça va, ma chérie, réponds-je en réajustant mes plats. Je suis encore un peu inquiète mais le pire est passé. Tout est rentré dans l’ordre ce matin !
— Donc... le coup d'hier soir dans la chambre a fonctionné ? s'exclame-t-elle, les yeux pétillants.
Je ne peux m'empêcher de sourire, c’est Satou qui m’avait poussée à bout la veille, en me donnant l'idée d'aller le provoquer directement dans son lit pour briser le silence de mort qui nous consumait. Elle m’avait assuré que face à ma vulnérabilité mêlée de fermeté, l’armure d’Aziz ne tiendrait pas cent pour cent du temps. Elle ne s’est pas trompée, cela a provoqué un véritable déclic chez lui.
— Il m’a repoussée sur le moment c’est vrai mais ce matin, j’ai retrouvé un tout autre Aziz, il a refusé de me laisser partir au Canada !
— Je te l'avais dit ! s'excite-t-elle en frappant des mains. Mon frère t'aime trop pour te laisser filer !
— Oui, mais... et Binette dans tout ça ? questionne-je, ma voix se serrant instantanément. Je vois bien qu’elle tient à lui et Aziz ne semble pas indifférent non plus. Comment est-ce que je vais réussir à sauver mon mariage si mon propre mari continue de fréquenter une autre femme ?
Satou se redresse, son visage reprenant un sérieux absolu, elle me prend par les épaules.
— Cette histoire avec Binette n’ira nulle part Marianne. Écoute-moi bien, sors tes armes de femme et montre-lui ce qu'il risque de perdre. Aziz n’est pas un homme fait pour la polygamie, ce qu’il a fait ces dernières semaines n’était qu'un élan de folie et d'orgueil blessé. C’est son ex et c’est elle qui lui court après depuis qu'elle est rentrée des États-Unis. Alors, reste dans ton coin, gère ton foyer intelligemment et fais ce que tu as à faire, ne lui laisse aucun espace !
— De toute façon, je n’ai pas le choix... je refuse de perdre mon mari, dis-je d’un ton résolu.
— Et ça n'arrivera pas ma chérie. Confiance !
Nos invités prennent congé vers dix-huit heures. L’appartement se vide mais la tension ne retombe pas tout à fait. Après les avoir accompagnés jusqu’en bas, Aziz se tourne vers moi, les clés de la voiture à la main.
— Viens, accompagne-moi quelque part, me dit-il doucement.
Nous roulons jusqu'à la plage de Ngor Virage, à cette heure, l'endroit est presque désert. Nous marchons sur le sable avant de nous installer derrière les gros rochers sombres, à l’abri des regards indiscrets et du vent marin. Aziz sort le tapis de prière qu’il garde toujours dans son coffre et l’étale sur le sol. Il s’assied et me tire contre lui, m'installant confortablement entre ses jambes. Je repose ma tête contre son torse large, bercée par le bruit régulier des vagues.
— Alors comme ça, tu voulais vraiment me quitter ? me demande-t-il, un sourire taquin dans la voix.
— Je ne voulais pas te quitter Aziz mais tu me faisais clairement comprendre que je n'avais plus aucune place dans ta vie, j’ai trop souffert ces dernières semaines !
Je sens ses bras se resserrer plus fort autour de moi. Son souffle chaud caresse ma tempe.
— Je sais, Marianne... et je m’en veux terriblement. Founou diar yeup warou nou wone agg fi ! Avec tout ce qu'on a traversé ensemble, on n'aurait jamais dû en arriver là. Tout est de ma faute et je te demande sincèrement de me pardonner, je vais t'épauler désormais et je te jure devant Dieu qu'ensemble, nous irons de l'avant. Tu réaliseras tous tes souhaits pour tes parents, je m'en occuperai avec toi !
— In Shaa Allah mon amour... À deux, nous serons plus forts, réponds-je, le cœur gonflé d'espoir.
Puis le silence s'installe, lourd de la question que je retiens depuis des heures. Je prends mon courage à deux mains et lâche dans un souffle...
— Et... cette fille ? Binette ?
Au lieu de répondre tout de suite, Aziz se penche, saisit mon menton et m'embrasse. C'est un baiser long, profond, passionné, qui dure plus d'une minute et me coupe le souffle comme pour effacer le nom de sa cousine de l'air que nous respirons. Lorsqu'il se détache enfin, ses yeux sont d'une sincérité désarmante.
— Je t'aime Marianne, tu sais parfaitement que ce que je ressens pour toi ne peut pas s'effacer du jour au lendemain. Pour Binette... laisse-moi régler ce problème, s’il te plaît. Fais-moi confiance !
— D'accord... je vais essayer de rester calme pour le moment, réplique-je.
— J'ai compris !
Il me dépose un dernier baiser sur le front mais ses réponses évasives ne me rassurent pas du tout. S’il me demande du temps pour régler le problème, c’est qu'il tient réellement à cette fille, sans doute beaucoup plus que je ne l’avais imaginé. Je sens une pointe de jalousie me tordre l'estomac et mon visage se ferme légèrement.
— Ne fais pas cette tête, me dit-il en me caressant la joue. Tout s’arrangera, In Shaa Allah !
Nous rejoignons la voiture, Aziz me propose de faire une courte visite de courtoisie à ses parents avant de rentrer. J'accepte, pensant que la paix est revenue mais le destin en décide autrement. En passant la porte de la grande concession familiale, nous tombons nez à nez avec les sœurs de Dieynaba, confortablement installées au salon.
Mon cœur se serre, je garde la tête haute, traverse la pièce d’un pas pour aller saluer mes beaux-parents directement dans leur chambre. À mon retour au salon, Aziz est monté à l'étage pour discuter longuement avec son père, je me retrouve seule au milieu de ces pestes.
Très vite, les attaques commencent, les piques fusent à voix haute, destinées à me pousser à bout. Je refuse de leur offrir le spectacle de ma colère alors je joue la carte de l'indifférence absolue, le dos droit sur mon fauteuil. C'est alors que l'une d'elles sort son téléphone portable, compose un numéro et parle délibérément fort pour que chaque mot résonne dans la pièce...
— Allô Binette ? Sa gorr mingi fi déh, nieuwal gaw ! Ton homme est là, rejoins-nous vite !
L'audace de cette provocation me donne des nausées mais je ne cille pas. Heureusement, l'appel du muezzin retentit à ce moment-là, annonçant la prière du crépuscule, je me lève calmement pour aller faire mes ablutions et me préparer. Aziz redescend avec son père et ils prennent ensemble le chemin de la mosquée du quartier.
Je fais ma prière dans un coin du salon, cherchant la force de ne pas faiblir. Quand je me rassois, les cousines reprennent de plus belle, visiblement excédées par mon absence de réaction. Elles redoublent de vulgarité, s'interpellant entre elles comme si je n'étais qu'un meuble...
— Wa ki dou future niarell xolou dieucoeuram ! Et voici la future deuxième femme et le cœur de son homme ! lance l’une d’elles en ricanant.
— Sa bamouy mom, eupeuna ! En chair et en os ! répond la deuxième.
— Hi danoukoy khew bamou nekh ! On fera une très grande fête pour le mariage !
— Tu as oublié ? Il y en a une ici qui va mourir de jalousie !
— C'est clair !
Je mentirais si je disais que ces mots ne m'atteignent pas, j’ai mal, mon cœur saigne de voir mon couple ainsi exposé à la merci de ces hyènes et tout cela est de la faute de mon mari. S'il n'avait pas traîné avec elle publiquement la semaine dernière pour me punir, ces pestes n'auraient jamais eu l'audace de me manquer de respect dans ma propre belle-famille.
Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvre, Aziz revient de la mosquée, il n'a même pas remarqué que Binette vient tout juste d'entrer et de s'installer au bout du canapé. Son regard ne cherche que moi sans accorder la moindre attention aux autres personnes présentes, il s'avance d'un pas rapide, s'accroupit directement devant mon fauteuil et prend ma main droite pour la presser tendrement contre sa joue.
— Tu vas bien ? chuchote-t-il, sa main libre venant caresser doucement mon visage avec une infinie délicatesse.
— Oui chéri, réponds-je d'une voix douce.
— J'ai discuté un long moment avec ton beau-père, c'est pour ça que j'ai traîné dehors !
— On rentre alors ? susurre-je à son oreille, en laissant mes doigts effleurer le contour de son cou, un geste d'une intimité provocante qui n'échappe à personne.
— Je reconnais cette voix et ce regard... murmure-t-il à son tour, un éclat de désir traversant ses yeux. On y va.
Le salon est devenu d'un coup lourd, plongé dans un silence de plomb. Les cousines jubilent en attendant le drame, Aziz se redresse et me tire doucement vers lui par la main. C'est à cet instant précis que son regard croise enfin celui de Binette, assise là, le fixant avec attente. Je sens un léger raidissement dans les doigts de mon mari, je crains une seconde qu'il ne me lâche pour sauver les apparences mais au contraire, Aziz réagit en homme. Il passe son bras puissant autour de ma taille, me colle fermement contre son flanc et se tourne vers sa cousine avec une politesse détachée, presque glaciale.
— Ah Binette, je ne t'avais pas entendue entrer. Comment tu vas ?
— Bien, merci... répond-elle, le visage instantanément décomposé par la surprise et le dépit.
— On y va chérie, me dit-il sans lui laisser le temps d'ajouter un mot.
Il me tient fermement la main, nous montons rapidement à l'étage pour dire au revoir à maman puis nous quittons la maison. Tout le long du trajet de retour, le silence s'installe dans la voiture, je sens Aziz profondément gêné, tendu sur son volant mais je refuse de faire le moindre commentaire. Il s’est mis tout seul dans cette situation de double jeu, qu’il s’en sorte tout seul, s'il en a le courage. J'enrage de jalousie à l'intérieur mais je refuse de me ridiculiser ou de lui montrer mes failles.
Dès que la porte de notre appartement se referme, Aziz me plaque brutalement contre le panneau de bois, ses mains encadrant mon visage. Son regard est chargé de remords.
— Je suis tellement désolé, Marianne... Je te jure que je ne savais pas que Binette serait là-bas ce soir !
— Ce sont tes cousines qui l'ont prévenue de ta venue et elle est accourue, dis-je simplement, le ton neutre.
— Ah... Je comprends mieux maintenant, souffle-t-il, la mâchoire crispée de colère contre ses sœurs. Ne t'inquiète pas, je vais régler ce problème une bonne fois pour toutes !
Je ne réponds pas immédiatement, je le regarde, mes yeux ancrés dans les siens, laissant le silence alourdir ses remords puis je m'approche doucement, si près que mon souffle caresse ses lèvres. Je lève une main, mes doigts frôlant lentement sa mâchoire contractée pour descendre le long de son cou. Aziz retient sa respiration, s'attendant à ce que je cède, à ce que je m'effondre dans ses bras. Au lieu de ça, je dépose un baiser chaste presque électrique au coin de sa bouche, un baiser de pure possession, dénué de pardon.
— J'espère bien que tu vas le régler Aziz, murmure-je d'une voix glaciale mais terriblement sensuelle. Parce que je ne partagerais jamais ce qui m'appartient et si cette fille remet les pieds dans ma vie, c'est moi qui sortirais de la tienne ! Définitivement ! Je vais prendre ma douche !
Je me dégage d'un mouvement souple, lui jetant un dernier regard et je me dirige vers la salle de bain pour me doucher, le laissant seul dans le couloir avec son désir insatisfait et sa culpabilité grandissante.
Le lendemain, la routine reprend ses droits mais l'air entre nous est devenu électrique presque irrespirable. Aziz me dépose à l’entreprise le matin puis repasse me chercher le soir pour m'emmener à l'université. C'est durant ce court trajet que l'ambiance bascule, sur le tableau de bord, son portable n'arrête pas de s'allumer sans même regarder l'écran, je sais que c'est Binette. La gêne d'Aziz est palpable, il jette des regards en coin vers l'appareil, le visage crispé.
Je me tourne lentement vers lui, le dos calé contre la portière et je le fixe avec un calme impérial, presque effrayant.
— Tu vas aller prendre Binette après m'avoir déposée, n'est-ce pas ? demande-je, ma voix tranchante comme une lame de fond.
Il baisse instantanément la tête, pris de court et se gratte nerveusement la nuque en ralentissant l'allure.
— Marianne, je...
— Tu ferais mieux de l'épouser au lieu de vous exposer de cette manière misérable dans tout Dakar, coupe-je sans lui laisser le temps de bafouiller une excuse. Tu es un avocat marié Aziz, qu'est-ce que les gens pensent quand ils te voient traîner avec cette fille ?
Pensant déceler une ouverture ou une résignation de ma part, il ose me poser la question, l’espoir aux yeux...
— Tu serais d'accord pour que je l'épouse ?
Un sourire froid presque cruel, étire mes lèvres, c'est à cet instant précis que je deviens dangereuse. Je me penche vers lui, envahissant son espace vital jusqu'à ce qu'il sente le souffle chaud de mes paroles. Mon regard se plante dans le sien avec une agressivité brute.
— Si c'est ce que ton sexe réclame, je ne vais pas t'en empêcher Aziz, va la baiser, va l'épouser si tu as si faim d'elle mais sache une chose, le jour où tu glisses ton corps entre ses jambes, tu oublies le mien à jamais. Je ne partage pas mon lit et je ne ramasse pas les restes d'une autre. Tu touches à cette fille, et je disparais de ta vie avant même que tu n'aies fini de la doter. Je préfère en crever de douleur plutôt que de me plier à ta polygamie de vengeance. Aucune femme ne veut partager son homme et je ne serai pas celle qui acceptera tes miettes pour tes beaux yeux. Alors vas-y, tu as ma bénédiction, gorr dou ragal un homme n'a pas peur ! Assume tes envies de mâle et regarde-moi bien partir !
Médusé, terrifié par la violence contenue et la crudité de mes mots, Aziz en perd le contrôle de ses mots...
— Je ne l'aime pas Marianne ! Je te le jure !
— Mais tu sors avec elle ! réplique-je d’un ton cinglant.
Avant qu'il ne puisse ajouter la moindre ligne de défense, j'étends ma main droite et la pose brutalement sur sa braguette. Je saisis son intimité à travers le tissu, exerçant une pression ferme, presque douloureuse, une poigne de pure possession qui lui coupe le sifflet et le fait frissonner de tout son corps. Ses mains se crispent sur le volant, le souffle court, oscillant entre une excitation sauvage et une peur panique.
— Ne me teste pas, Aziz... parce que je sais être dangereuse. Té nga xam, am la ak niak la, la yamalé ! T'avoir ou te perdre... c'est exactement la même chose pour moi aujourd'hui. Je n'ai absolument pas peur de toi et je n'ai absolument pas peur de te perdre !
Je relâche brusquement ma prise, détache ma ceinture d’un geste sec et claque la portière, le laissant k.o. debout au volant de sa voiture au milieu du carrefour, le sang bouillant de frustration et de terreur à l'idée de me perdre.
Aziz
Ses mots me hantent pendant les deux heures de son cours, je suis terrifié, l'agressivité de Marianne, cette sensualité fatale et sans concession m'a fait réaliser l'immensité du gouffre que j'ai creusé. Je refuse de la perdre pris d'une panique de reconquête, je rentre à l'appartement bien avant elle et je décide de sortir le grand jeu, persuadé que le romantisme et ma contrition vont apaiser la bête superbe qu'elle est devenue.
Je transforme l'appartement, je disperse des pétales de roses partout, du couloir jusqu'à la chambre, j'allume des bougies pour tamiser l'ambiance. Sur la table basse, je dresse une mise en scène digne des grands hôtels, une fontaine de chocolat chaud, des fraises et des bananes coupées, des glaçons, de la menthe fraîche et même des menottes et des plumes pour lui prouver que je suis prêt à être son esclave ce soir. J'ai sorti le poulet mariné du réfrigérateur, je l'ai mis au four, j'ai sauté des légumes et préparé cette sauce au roquefort qu'elle aime tant. Tout est parfait, j'attends ma reine, le cœur battant.
La porte de l'appartement s'ouvre enfin, Marianne entre, elle est fatiguée, sa sacoche d'étudiante sur l'épaule.
J'attends un cri de surprise, des larmes de joie, un élan vers mes bras, rien de tout cela ne vient. Elle s'arrête au milieu du salon, baisse les yeux vers les pétales de roses qui jonchent le sol puis balaie la pièce du regard. Son visage reste d'un détachement glacial presque méprisant face à mes efforts. Elle regarde la fontaine de chocolat et les bougies comme si c'était des bibelots inutiles. Elle n'est absolument pas émerveillée pire, elle semble excédée par cette mise en scène théâtrale.
— Aziiiiiiz... soupire-t-elle, et sa voix n'est pas chargée de bonheur mais d'une immense lassitude. C'est quoi tout ce cinéma ?
— Aujourd'hui tu es la reine et je suis ton esclave, dis-je en m'approchant d'elle, essayant de sauver la face et de capter ses lèvres. Le dîner est prêt, tu n'as qu'à prendre ta douche et me revenir... je vais bien m'occuper de toi !
Elle esquive mon baiser d'un mouvement de tête subtil et se détourne, posant son sac sur un fauteuil.
— Qui a fait le dîner ? Tu l'as commandé ? demande-t-elle d'un ton neutre.
— J'ai trouvé du poulet déjà mariné dans le réfrigérateur, je l'ai mis au four avec des légumes sautés et une sauce au roquefort... comme tu en fais souvent !
— C'est gentil, répond-elle sans la moindre chaleur, en se massant lentement les tempes. Mais je n'ai pas faim Aziz, jai une migraine affreuse, le cours m'a épuisée et l'odeur du roquefort me donne des nausées ! Je vais juste me doucher et aller me coucher ! Éteins ces bougies, ça me donne le vertige !
Le rejet me frappe de plein fouet, mon dîner parfait, mes pétales, mes fantasmes de réconciliation sur l'oreiller... tout s'effondre face à son indifférence. Elle me refuse tout, son attention, son appétit et son corps, elle me punit en ignorant superbement l'effort que je viens de faire.
Elle se dirige vers la salle de bain, me laissant seul au milieu de mon décor ridicule. Quand elle ressort, drapée dans un pagne simple et sombre, elle ne m'accorde pas un regard. Elle fait sa prière d'Isha dans un coin de la chambre puis s'allonge sur le bord du lit, me tournant ostensiblement le dos, enveloppée dans son silence de marbre.
Je m'allonge à mon tour quelques minutes plus tard, le corps lourd d'une frustration sans nom, le sang brûlant de désir mais n'osant même pas l'effleurer tant sa posture est inflexible. Sa phrase de la voiture résonne en boucle dans ma tête comme un bourdonnement infernal « Am la ak niak la, la yamalé... »
Je réalise avec une terreur froide, qu'elle ne bluffait pas, elle est prête à me rayer de sa vie. Elle ramène le drap sur ses épaules, me laissant seul avec mes roses fanées, mes menottes inutiles et la certitude que si je ne règle pas définitivement le cas de Binette demain, je perdrai ma Marianne pour toujours.
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