Chapitre 15
MIEL DE MON COEUR
Marianne
Les semaines ont passé, s’égrenant au rythme d’un calme plat et trompeur au sein de notre foyer. Aziz est devenu d'une présence étouffante, presque désespérée. Il devance mes moindres désirs, me dépose le matin, me récupère le soir, m'entoure d’une attention de tous les instants. C’est le comportement typique d'un homme qui sent le sol se dérober sous ses pas et qui tente de retenir les murs de sa maison de ses propres mains.
Je le laisse faire, je le laisse ramer dans ce silence courtois et implacable que je lui impose depuis la nuit où j'ai refusé ses roses et ses excuses de pacotille. Ma phrase dans la voiture est devenue son ombre, son fardeau quotidien, Am la ak niak la, la yamalé, t'avoir ou te perdre, c'est la même chose. Il sait désormais que je ne bluffe pas, que ma valise est mentalement prête pour le Canada et que je suis capable de l'effacer de ma vie au moindre faux pas. Ce manque de pardon de ma part le torture plus que des cris, il aimerait que je hurle, que je pleure, pour pouvoir s'excuser et laver sa conscience mais je ne lui offre pas cette rédemption, mon indifférence est sa prison.
Ce détachement salvateur m'a au moins permis de me concentrer sur l'essentiel, mon avenir et mes études. J'ai cravaché dur, passant des nuits blanches à réviser mes cours, le visage éclairé par la seule lueur de mon écran, ignorant les soupirs d'Aziz qui me regardait depuis le lit, impuissant et le verdict est enfin tombé, effaçant des mois de stress intense, j'ai officiellement validé ma dernière année. C’est une victoire immense, le tout premier pas vers cette indépendance financière qui me permettra, demain, de mettre définitivement mes parents et mes frères à l'abri avec ou sans mari.
Pourtant ma paix d'esprit a une sangsue, Binette. Cette fille est entrée dans une phase de démence que je n'avais pas soupçonnée. Elle ne me laisse pas un instant de répit, toutes les heures, mon portable vibre, inondé de ses menaces textuelles.
« Tu crois que tu as gagné parce qu'il t'a ramenée chez lui ? » « Tu n'es qu'une villageoise intérimaire dans sa vie, il reviendra vers moi, il me l'a promis. »
Je lis chaque message avec un calme olympie mais je me retiens de perdre mon temps et ma dignité à lui répondre pas un mot, pas un seul point d'exclamation de ma part. Constatant que son mépris n'a aucun impact sur mon silence, elle est passée à la vitesse supérieure. Elle m'envoie désormais des notes vocales d'une vulgarité sans nom. Quand je les écoute au casque, sa voix tremble de rage, elle vocifère des insultes salaces, crachant son venin contre celle qu'elle appelle, la petite sainte.
Je fais la sourde oreille devant mon mari mais je garde précieusement chaque enregistrement, chaque capture d'écran. Je connais sa folie et je sais qu'une femme de son milieu, blessée dans son orgueil après avoir été affichée puis rejetée est capable des pires extrémités. Je constitue mon dossier en silence, comme une avocate invisible. Si elle croit m'abattre, elle se trompe lourdement mais pour l'instant, je la laisse s'enfoncer toute seule.
Un après-midi, je sors de l’entreprise, les épaules lourdes de fatigue après une interminable journée de travail. Je m’installe sur les bancs de l'arrêt de bus, attendant un taxi sous la lumière crue de Dakar. C’est à cet instant précis que je vois une silhouette s’avancer vers moi d’un pas rapide presque militaire. C’est elle, très bien habillée, moulée dans une tenue hors de prix qui trahit son besoin désespéré d'exister, Binette vient se planter juste devant moi, ses lunettes de soleil relevées, le regard injecté de haine.
— Marianne, enfin on se retrouve seules ! lance-t-elle, un sourire pervers et provocateur aux lèvres. Alors, on fait moins la fière quand l'avocat n'est pas là pour te tenir par la taille ?
Je la regarde de haut en bas, lentement, je fixe ses chaussures, sa robe puis ses yeux, avec un visage totalement neutre, sans esquisser le moindre geste de recul, sans lui offrir la moindre once de l’émotion qu'elle réclame. Ce silence de marbre, ce mépris muet l'enrage instantanément, ses joues se colorent de colère.
— Tu sais pertinemment qu'Aziz ne t'aime pas ! continue-t-elle en haussant la voix, cherchant à attirer l'attention des passants et des marchands ambulants pour m'humilier sur la voie publique. Alors pourquoi tu t'accroches à lui comme une sangsue ? Où est ta dignité de femme ? Il s'est pavané avec moi dans tout Dakar, il t'a piétinée ! Il ne veut pas de toi, ouvre les yeux, petite fille !
Un taxi jaune et noir ralentit opportunément à notre niveau dans un grincement de freins. Sans crier, sans proférer la moindre insulte, je hausse simplement un sourcil dédaigneux. Je détache mon regard d'elle comme on détache ses yeux d'un détritus sur le trottoir et je m’engouffre à l'arrière du véhicule avec une lenteur d'une arrogance pure. Je m'installe confortablement sur la banquette usée, sans même marchander le prix avec le chauffeur. Une fois bien calée, je baisse la vitre, plonge mes yeux noirs et froids dans les siens et lui jette ma réplique comme un couperet de guillotine, d'une voix douce mais d'une violence psychologique inouïe.
— Nala lerr ni Aziz paréna ci yaw ! Que ce soit bien clair pour toei, Aziz en a fini avec toi !
Je relève la vitre d'un coup sec avant qu'elle ne puisse ouvrir la bouche, le chauffeur et démarre en trombe dans un nuage de poussière et de gaz d'échappement, la laissant plantée là, sur le bord du goudron, ridicule, les poings serrés, dévorée par sa propre défaite face à une femme qui ne s'est même pas abaissée à se battre avec elle.
Aziz
Le week-end est arrivé mais l'atmosphère à la maison est loin d'être paisible. Marianne passe ses journées à dormir, dès qu'elle a un moment de libre, elle s'allonge sur le canapé ou sur notre lit, enveloppée dans un sommeil lourd, presque léthargique. Je la regarde dormir pendant des heures, le cœur serré, me demandant comment elle fait pour tenir le coup au bureau et à ses cours avec une telle fatigue. Sa vulnérabilité me touche mais son détachement me glace, elle ne me parle que pour les nécessités du foyer pas un mot tendre, pas un regard complice, je suis là mais je n'existe pas.
Cet après-midi-là, alors qu'elle est profondément endormie sur le lit, son portable resté sur la table de chevet n'arrête pas de clignoter. L'écran s'allume en boucle, vibrant contre le bois. Pris d'un pressentiment étrange, je m'approche et saisis l'appareil, je déverrouille l'écran, elle n'a jamais changé son code et ce que je découvre me donne instantanément la nausée. Des dizaines de messages, des menaces, des textes d'une violence et d'une vulgarité sans nom.
« Si tu ne le quittes pas, je vais te détruire. » « Tu ne sais pas de quoi je suis capable, tu vas pleurer ton mariage. »
Je sens le sang bouillir dans mes veines, qui peut bien harceler mon épouse de la sorte avec autant d'impunité ? Je regarde le numéro, il ne m'est pas inconnu mais mon cerveau refuse de faire le lien immédiatement tant la lâcheté de la situation me dépasse. Pour en avoir le cœur net, je compose le numéro sur mon propre téléphone, ça sonne deux fois, la voix qui me répond confirme mes pires craintes, c'est elle, évidemment que c'est elle.
Une rage folle me submerge, non seulement j'ai été assez stupide pour gâcher la confiance de ma femme avec cette fille mais en plus cette dernière se permet de terroriser Marianne dans l'ombre ? C'en est trop !
Sans réfléchir, je saisis mes clés de voiture, je sors de l'appartement en trombe et en moins de dix minutes de conduite nerveuse, je pile devant la grande maison de mon oncle.
Je ne descends pas, je reste au volant, le moteur tournant, les mains crispées sur le cuir. Je compose son numéro et dès qu'elle décroche, je lui balance d'un ton qui n'admet aucune réplique.
— Descends tout de suite, je suis devant chez toi !
Quelques instants plus tard, je la vois sortir de la concession, elle s'avance vers ma voiture avec un grand sourire victorieux, se dandinant, persuadée que ses messages ont enfin poussé Marianne à me chasser et que je reviens vers elle en rampant. Elle ouvre la portière avant et s'installe fièrement sur le siège passager.
— Hobi ! dit-elle d'une voix mielleuse. Je savais que tu m'appellerais...
— Pourquoi tu harcèles ma femme, Bineta Ndiaye ?! hurle-je instantanément, tournant vers elle un visage déformé par la fureur.
Son sourire s'éteint une seconde, remplacé par un masque de fausse innocence qui me dégoûte.
— De quoi tu parles ? Je n'ai jamais fait ça ! Tu racontes n'importe quoi Aziz !
— En plus tu mens ?! Je viens de lire les messages sur son téléphone ! Tu la menaces, tu l'insultes de tous les noms et tu oses me dire le contraire en face ? Tu te fous de moi ?!
Binette se redresse, son visage changeant du tout au tout. L'arrogance de sa famille reprend le dessus. Elle croise les bras et me lance un regard narquois, plein de venin.
— Ah, parce qu'aujourd'hui tu te souviens que tu as une femme ? Tu ne parlais pas d'elle comme ça quand tu me faisais pavaner dans tout Dakar ces dernières semaines ! Tu étais bien content de m'afficher devant tout le monde pour la punir non ? Et maintenant tu viens jouer les chevaliers servants ?
Ses mots me frappent en plein fouet comme un aller-retour magistral. Elle a raison, c'est ma propre connerie, mon propre orgueil blessé qui lui ont donné ce pouvoir. J'ai été le premier à humilier Marianne en public, offrant à cette folle l'arme idéale pour détruire mon foyer. La culpabilité me transperce l'estomac, rendant ma rage encore plus noire.
— Tu as raison, dis-je, la voix tremblante de dégoût envers moi-même. J'ai été le dernier des cons en me rapprochant de toi ! J'ai été stupide mais heureusement que tes messages m'ont montré ton vrai visage de harceleuse. C'est fini Binette, définitivement fini ! Je ne veux plus jamais voir ta gueule et je t'interdis formellement de me contacter ou d'approcher ma femme. Si j'apprends que tu envoies encore un seul message, une seule note vocale sur le téléphone de Marianne, je n'hésiterai pas une seconde, je dépose une plainte formelle pour harcèlement et menaces. Je suis avocat Binette, ne joue pas à ça avec moi, je vais t'enterrer judiciairement !
— Tu crois sincèrement que je vais te laisser te foutre de moi comme ça ?! hurle-t-elle à son tour, les yeux exorbités. Tu m'envoies un simple message textuel pour me larguer après tout ce qu'on a fait et tu te pointes devant chez moi uniquement pour défendre ta petite villageoise ? Aziz, je te jure sur tout ce que j'ai de cher que tu ne vas pas t'en sortir comme ça ! Tu ne me jetteras pas comme un déchet !
— Tu me donnes une raison de plus de te fuir ! Tu n'avais aucun droit de toucher au téléphone de ma femme ! C'est terminé !
— Et je ne regrette rien ! Sounou relation doufi diekh ! Ça ne va pas s'arrêter là Aziz, retiens le bien !
Soudain, mon portable se met à vibrer sur le tableau de bord, l'écran affiche Mon amour 💍. C'est Marianne, elle vient de se réveiller et constate mon absence, mon cœur rate un battement. Je décide de laisser sonner pour ne pas qu'elle entende les éclats de voix mais elle insiste immédiatement. Je n'ai pas le choix, je décroche tentant de masquer ma panique...
— J'arrive chérie, j'ai des choses urgentes à régler au centre-ville, m'empressai-je de lui dire d'une voix que je voulais rassurante.
Binette comprenant immédiatement qui est au bout du fil, se jette vers le tableau de bord et hurle de toutes ses forces pour que ma femme l'entende
— Et pourquoi tu ne lui dis pas la vérité ?! Dis-lui que tu es avec moi, lâche ! Dis-lui que tu es chez moi !
Un silence de mort s'installe sur la ligne, mon sang se glace, j'attends les cris de Marianne, des larmes, un scandale légitime mais la voix de mon épouse tombe dans le haut-parleur, d'une neutralité désarmante presque effrayante.
— D'accord ! À plus tard alors !
Et elle raccroche.
— Qu'est-ce qui te prend, espèce de malade ?! crie-je en repoussant Binette sur son siège. Tu es complètement folle !
— Je veux qu'elle prenne ses affaires et qu'elle dégage de chez toi ! Aziz, tu m'appartiens, tu es à moi !
— Et tu penses sérieusement que je vais t'épouser après ça ? Tu as perdu l'esprit !
Le visage de Binette se décompose, les larmes se mettant enfin à couler mêlées à une détresse rageuse. Elle tente de me saisir le bras, sa voix devenant suppliante.
— Aziz, tu sais que je n'aime que toi... S'il te plaît, ne renonce pas à nous. Tout allait si bien ces derniers jours quand on sortait ensemble, tu te rappelles ? Ne me détruis pas pour elle...
— Après ce que tu viens de faire à Marianne, je ne peux même plus te voir en peinture Binette. Tu me dégoûtes ! Sort de ma voiture, tout de suite !
— Comprends que je suis désespérée Aziz !
— C'est moi qui t'ai donné ce pouvoir mais aujourd'hui, le jeu est fini ! Sors de ma voiture avant que je ne te sorte moi-même !
— Bakhna ! C'est bon... Je te jure sur tout ce qui est sacré que tu vas m'épouser Aziz. Tu ramperas et tu me mangeras dans la main, retiens bien mes mots !
Elle s'extirpe enfin du véhicule, sa longue robe s'accrochant au passage et elle claque la portière avec une violence telle que le châssis en tremble. Je souffle, posant ma tête contre le volant, pensant le calvaire terminé mais avant même que j'aie le temps d'enclencher la marche arrière, un immense fracas retentit, une énorme pierre de granit vient de s'écraser avec une violence inouïe sur mon pare-brise, le fissurant de part en part dans un bruit de verre brisé.
Je détache ma ceinture hors de moi et je sors de la voiture prêt à exploser mais elle a été plus rapide. Binette s'est déjà engouffrée derrière la lourde porte en fer forgé de la maison de son père, la claquant au nez du quartier. Des passants s'arrêtent me regardent, je ne vais pas me donner en spectacle devant la maison de mon oncle et humilier le nom de mon père. Je remonte dans ma voiture, la rage au ventre, le pare-brise étoilé devant les yeux.
Quand je pousse la porte de notre appartement, je m'attends au pire, je m'attends à trouver Marianne en train de faire ses valises, ou debout au milieu du salon, prête à me jeter ma trahison au visage.
Au lieu de ça, la scène qui m'accueille me coupe le souffle, Marianne est assise calmement sur le grand tapis du salon, drapée dans un pagne léger. La table est dressée, une délicieuse odeur de nourriture flotte dans l'air. Dès qu'elle m'aperçoit, elle se lève, un sourire serein et impeccable posé sur les lèvres.
— Je t'attendais pour le dîner, dit-elle d'une voix douce, comme si de rien n'était.
Je reste planté sur le pas de la porte hébété, fuyant son regard tellement la honte me brûle la gorge. Mon pare-brise est détruit, mon ex a hurlé dans son combiné et elle m'accueille avec un sourire ?
— Je... je vais prendre une douche d'abord, répondis-je en rasant les murs pour m'enfermer dans la salle de bain.
Moi qui pensais qu'elle allait me taper un scandale digne d'une femme blessée, elle ne fit aucun commentaire, parlant tout à fait d'autres choses pendant le repas, d'un ton monocorde et détaché et la nuit venue, ce fut le coup de grâce, elle s'est allongée sur le bord extrême du matelas, me tournant ostensiblement le dos. Aucun geste, aucun regard, aucune caresse, le lit était immense, séparé par un gouffre de silence. Elle appliquait sa sentence, je suis resté éveillé jusqu'au matin, le corps lourd de frustration, incapable de retrouver mes esprits, torturé par le froid qu'elle laissait s'installer entre nous.
Aziz
Je n'en peux plus, cette situation me ronge de l'intérieur. Au bureau, je suis incapable de me concentrer sur mes dossiers juridiques. À la mi-journée, je n'y tiens plus et je convoque ma sœur Amsatou dans un petit café discret non loin du tribunal pour tout lui déballer, j'ai besoin de comprendre ce qui se passe dans la tête de ma femme. Quand je finis de lui raconter l'épisode des messages, ma confrontation avec Binette, le caillou dans le pare-brise et la réaction incroyablement soumise et sensuelle de Marianne à mon retour, Satou change de visage. Ses yeux se posent sur moi avec un mépris flagrant.
— Dara diapoula loudoul niak fayda ! Rien ne te retient à part ton propre manque de dignité ! me crie-t-elle à voix basse, tapant du poing sur la table. Malgré tout ce que Marianne a traversé pour toi, malgré ses efforts, tu as trouvé le moyen de te présenter à cette réunion de famille avec Binette ? Et tu as continué à sortir avec elle tout en sachant pertinemment que ton épouse pouvait vous voir dans Dakar ? Tu as été d'une mesquinerie sans nom sur ce coup Aziz ! Je ne sais même pas ce qui t'a pris, je ne te reconnais plus ! Tu es devenu un monstre d'orgueil !
Je baisse la tête fixant ma tasse de café, le visage brûlant.
— Je voulais juste... je voulais juste qu'elle se sente blessée Satou !
— Tête de con ! Tu as pensé une seule seconde à ce qu'elle pouvait ressentir, elle ? Aziz, Marianne n'a que 2( ans ! Alors oui, pour toi c'est peut-être une femme mariée mais elle est toujours une gamine ! N'oublie jamais ce que tu as fait, tu lui as volé son innocence en l'épousant si jeune ! Elle a quitté sa famille, sa vie de jeune fille pour s'enfermer avec toi. Tu devais être le tout premier à la protéger, à essayer de la comprendre mais non ! Au premier obstacle, tu t'es empressé de courir afficher ton ex-copine sous ses yeux sans penser un seul instant à cette pauvre fille qui a sacrifié sa jeunesse pour ton nom !
— Mais elle a sérieusement déconné elle aussi, Satou ! Ses secrets, ses mensonges... tu oublies ce qu'elle m'a fait ?
— On n'en disconvient pas Aziz ! Elle a fait des erreurs par désespoir pour sa famille mais ce que toi tu as fait, avec ton éducation, ton statut d'avocat et ton âge, c'est encore plus grave ! C'est de la cruauté gratuite !
Je passe une main fatiguée sur mon visage, sentant les larmes de la frustration me monter aux yeux.
— Je sais Satou... Je le sais et je m'en veux à mourir mais le pire, c'est son attitude actuelle. Je sais, Satou, je sais et je m'en veux ! À mon retour hier, elle m'a accueilli comme il se devait, elle m'a servi à manger sans un cri. Je m'attendais à ce qu'elle me tape un scandale ou qu'elle boude mais rien ! Elle est restée d'un calme effrayant et la nuit... elle m'a tourné le dos comme si je n'existais pas, ce silence me rend fou !
Satou laisse échapper un rire amer secouant la tête avec pitié.
— Et c'est ça qui te ronge les sangs, n'est-ce pas ? Et c'est ça qui te ronge, n'est-ce pas ! Aziz ne crois pas que Marianne a peur de toi ou qu'elle a peur de te perdre ! Seulement, elle pense aux conséquences du divorce parce qu'elle est certaine que son père ne lui parlera plus jamais, elle fait tout pour sauver les apparences ! Détrompe-toi, elle a mal même si elle ne le montre pas ! Tu l'as humiliée devant toute la famille, tu crois qu'une personne normale accepterait ça ? Elle ne t'a pas pardonné Aziz, elle te maintient juste à distance !
Ses mots agissent comme un électrochoc, la vérité me frappe.
— Je me sens tellement idiot... balbutie-je, la voix étranglée.
— Tu es un idiot, mounane lane ! Retourne chez toi et parle sérieusement avec Marianne ! Prouve-lui que tu tiens à elle, elle a besoin de toi Aziz, elle a besoin d'être soutenue ! Sois reconnaissant Aziz !
Je redresse la tête, une lueur de résolution mêlée d'anxiété dans les yeux.
— Tu es un idiot, mounane lane ! Retourne chez toi et parle sérieusement avec Marianne ! Prouve-lui que tu tiens à elle, elle a besoin de toi Aziz, elle a besoin d'être soutenue ! Sois reconnaissant, Aziz ! Va reconquérir ta femme avant qu'il ne soit trop tard.
— Oui, c'est ce que je vais faire ! Je vais rentrer et tout faire pour qu'elle me pardonne !
Aziz
Mais je n'étais pas au bout de mes peines. À peine ai-je quitté Amsatou, le cœur lourd et bien décidé à rentrer chez moi pour affronter le silence de Marianne et implorer son pardon, que mon téléphone se remet à vibrer, c'est mon père.
Dès que je décroche, sa voix me glace le sang, il est d'une froideur, un ton qu'il n'utilise que lors des crises graves. Il me donne l'ordre de me rendre immédiatement à la grande maison familiale, sans m'expliquer les raisons de cette convocation urgente. Paniqué, j'appelle Marianne pour lui dire de prendre un taxi pour rentrer du travail de son côté car je dois faire un saut impératif chez mes parents. Je ne veux pas l'inquiéter même si c'est moi qui tremble de l'intérieur.
Quand je pousse la porte du grand salon familial, l'atmosphère est tellement lourde qu'on pourrait la couper au couteau, je m'arrête net sur le seuil, le souffle court. À ma grande surprise, je ne trouve pas seulement mes parents, ma maman est assise sur son fauteuil, le visage fermé, gardant un silence de plomb. Mon père est debout, les bras croisés, le regard noir. Et en face d'eux, installées sur le canapé, se tiennent Binette, les yeux rougis par de fausses larmes et sa mère, ma tante, qui me fixe avec un mépris total.
Je sens un piège vicieux se refermer sur mes chevilles. Je salue l'assemblée d'une voix mal assurée avant de prendre place sur une chaise, à l'écart.
— Aziz kouma bett nga ! Aziz, tu m'as déçu ! Tu m'as vraiment déçu, Aziz ! commence mon père, la voix tremblante de honte, le visage profondément meurtri. Qu'est-ce qui t'a pris, bon sang ? Tu es un homme instruit, un musulman, marié en plus ! Comment as-tu pu commettre un tel péché, une telle abomination ?
Je redresse la tête, outré, sentant la colère monter en moi face à cette injustice.
— Mais qu'est-ce que j'ai fait papa ? De quoi on m'accuse encore ?
— Tu oses me demander ce que tu as fait ?! tonne mon père, un pas en avant. Tu n'as rien compris ou tu fais exprès de jouer les ignorants ?
— Faire semblant de quoi papa ?! m'emporte-je à mon tour, les nerfs à vif, fatigué par les crises successives de ces derniers jours. Dites-moi ce qui se passe !
— Tu ne cries pas ici, malpoli ! me hurle mon père, pointant un doigt vengeur vers moi. Tu vas baisser d'un ton et tu vas épouser cette fille dès demain, In Shaa Allah ! C'est ma décision et elle est irrévocable !
Je reste totalement désorienté, le cerveau en surchauffe. Je regarde mon père, puis Binette qui feint un sanglot étouffé dans son mouchoir.
— Épouser qui ? Et pourquoi faire ?
— Ma fille que tu as déflorée ! crache la mère de Binette avec un mépris souverain, se redressant sur son siège comme si elle venait de remporter une bataille.
Un silence de mort retombe sur le salon. Je fixe Binette, je laisse échapper un rire sardonique, un rire nerveux et incrédule qui résonne douloureusement contre les murs. Le plan de cette folle est donc là, utiliser la calomnie la plus basse, toucher à mon honneur de musulman et d'avocat pour forcer un mariage polygame.
— Tu l'as dit toi-même, papa, dis-je en me levant, ma voix retrouvant l'assurance de mes plaidoiries au tribunal. Je suis un musulman et je suis marié de surcroît donc il y a des choses que je ne ferais jamais par principe, par crainte d'Allah et surtout par respect pour ma femme Marianne ! Je n'ai jamais, je dis bien jamais, partagé une chambre seule avec Binette. Je n'ai jamais posé ma main sur elle ! Mon seul tort a été de la prendre dans ma voiture à la descente de son travail pour la déposer chez elle et de déjeuner parfois avec elle dans des restaurants publics. Sinon, on n'a jamais, au grand jamais, été dans un endroit à l'abri des regards ! Tout ça n'est qu'un tissu de mensonges !
— Wakho deugue Aziz ! Tu ne dis pas la vérité ! s'écrie Binette en s'agitant sur le canapé, pointant son index vers moi. Tu mens pour sauver ta peau devant ton père ! Tu m'invitais toujours dans cette auberge les week-ends, tu as oublié ? Tu m'as promis le mariage après m'avoir prise !
Je refuse de m'abaisser à débattre avec elle, c'est pathétique.
— Bon moi j'y vais, dis-je en me tournant vers la sortie. Je n'ai plus rien à faire ici. J'ai dit ce que j'avais à dire, la vérité est là !
Avant de franchir la porte, je fais un détour et je pars m'accroupir devant ma maman, qui n'a pas prononcé un mot depuis mon entrée, je saisis ses mains froides.
— Maman tu me connais, n'est-ce pas ? Tu sais de quoi ton fils est capable. Je ne ferais jamais une chose pareille, je crains trop notre Seigneur pour commettre une telle infamie et détruire ma vie. Arrête de t'en faire pour ça, s'il te plaît !
Ma maman pose lentement sa main sur mon épaule, un sourire mystérieux et lourd de sous-entendus étire ses lèvres. Elle se redresse, son regard se plantant directement dans celui de sa belle-sœur et de Binette.
— Je te crois mon fils, dit-elle d'une voix forte qui fait sursauter tout le salon. Et je n'ai jamais douté de toi un seul instant. Binette khamna bou bakh foumou bayi seuram ! Binette sait parfaitement là où elle a laissé son pagne et sa mère le sait aussi !
Mon oncle, le père de Binette, qui était resté silencieux, fronce les sourcils, outré.
— Lane ngay wakh ni ? De quoi tu parles? De quoi tu parles ?
— Ta femme sait pertinemment de quoi je parle ! réplique ma maman avec une assurance royale, sans sourciller. Elle n'a qu'à prendre sa fille mythomane et sortir de ma maison avant que je ne déballe tout son passé et ses fréquentations devant tout le monde ! Allez régler vos problèmes de mœurs chez vous et n'y mêlez plus jamais mon fils !
Le bluff de Binette et de sa mère vient d'exploser en plein vol, le visage de ma tante devient livide. Comprenant que ma maman détient des secrets qu'elle n'hésitera pas à jeter sur la place publique, elle se lève d'un bond, attrape le bras de sa fille et elles quittent la maison en trombe, sans demander leur reste. Mon père, profondément troublé et honteux d'avoir douté de moi, prend la main de son frère et ils sortent à leur tour sur la terrasse pour digérer l'affront.
Je reste seul avec ma mère, elle me jette un regard sévère mais plein d'amour maternel.
— Li yeup yawla ! Tout ça, c'est de ta faute ! Tout ça, c'est le résultat de ta bêtise. Si tu étais resté à ta place auprès de ton épouse au lieu de courir les rues avec ton passé, personne ne t'aurait accusé d'adultère, crétin !
— Tu as raison maman... dis-je, la tête basse. Je suis tellement désolé !
Je quitte la maison familiale, libéré de ce faux scandale mais l'esprit déjà tourné vers mon vrai problème, Marianne. Comment lui expliquer tout ce chaos alors que notre couple ne tient déjà qu'à un fil ?
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