PARTIE 16 -
MIEL DE MON COEUR
Marianne
La solitude de l'appartement m'est devenue pesante ces derniers temps mais cet après-midi-là, le silence a une odeur de poudre. Allongée sur le canapé, une main posée inconsciemment sur mon ventre encore plat où grandit mon secret, j'essaye de calmer les nausées qui me submergent. Deux mois que je porte la vie, deux mois que je refuse de l'offrir en cadeau à Aziz.
Soudain, mon téléphone se met à vibrer, un numéro inconnu. J'hésite puis je glisse mon doigt sur l'écran.
— Allô ?
— Marianne ? fait une voix de femme à l'autre bout, dissimulée derrière un bruit de fond. Écoute-moi bien et ne cherche pas à savoir qui je suis ! Si je t'appelle, ce n'est pas par amitié, c'est juste pour que tu arrêtes de faire la fière dans cette famille !
Mon cœur manque un battement, le venin des cousines encore.
— Qu'est-ce que tu veux ? ai-je répondu, ma voix se glaçant instantanément.
— Te dire d'ouvrir les yeux ma petite ! Pendant que tu joues les épouses modèles, Aziz est chez ses parents en ce moment même. On vient de l'apprendre, Binette est enceinte de lui, il l'a déflorée Marianne ! Ton mari a mis sa cousine enceinte et la famille est en train de régler les détails pour te le cacher. Prépare tes valises, la polygamie entre chez toi par la grande porte !
Le téléphone reste collé à mon oreille mais je n'entends plus rien, un bourdonnement infernal envahit mon crâne. Binette enceinte ? Aziz ? Tout s'effondre en une seconde, la dignité que je m'efforce de construire, mes barrières, mon silence... tout vole en éclats sous le coup d'une rage d'une violence inouïe. Les hormones de ma propre grossesse, ce secret que je protège agissent comme un accélérateur de particule dans mon sang. Je sens mes larmes incontrôlables, ce ne sont pas des larmes de tristesse mais des larmes de haine.
Je regarde le salon, ce salon qu'il avait meublé, cette vie qu'il m'avait imposée. J'attrape le grand vase en cristal posé sur la table basse et je le projette de toutes mes forces contre le mur. Il explose dans un fracas libérateur, envoyant des éclats de verre partout sur le sol mais ce n'est pas assez, rien n'est assez pour calmer le volcan qui brûle dans ma poitrine.
C'est à cet instant précis que j'entends la clé tourner dans la serrure. Aziz pousse la porte, un air faussement soulagé sur le visage, sans doute fier de sa confrontation chez ses parents mais dès qu'il pose les yeux sur moi, debout au milieu des débris, le visage trempé de larmes et les yeux exorbités par la fureur, son sourire s'éteint.
— Marianne... Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que c'est que ce verre par terre ? s'écrie-t-il en faisant un pas vers moi.
— Ne m'approche pas ! hurle-je, d'une voix si aiguë que je ne la reconnais pas, ne pose pas tes sales mains sur moi, espèce de monstre !
— Mais qu'est-ce que j'ai fait ? Calme-toi s'il te plaît, pense à...
— Me calmer ?! Tu as couché avec cette Binette ! Tu l'as mise enceinte ! Tu l'as déflorée dans mon dos pendant que je crève de honte dans cette maison ! C'est ça ta reconquête ? C'est ça ton amour ?!
— C'est faux Marianne ! Écoute-moi ! Je sors de chez mes parents, c'était un piège, elle a menti, ma mère l'a chassée ! Je n'ai jamais touché à Binette, je te le jure sur le Coran ! C'est elle qui invente tout ça pour nous détruire ! Qui t'a dit ça ?!
Il sort son téléphone de sa poche sans doute pour appeler sa mère ou Satou pour me prouver sa bonne foi. En voyant cet appareil, l'objet par lequel tout le scandale est arrivé, par lequel Binette l'avait traîné dans la boue, je vois rouge.
Je me jette sur lui comme une furie avant qu'il ne comprenne, je lui arrache le téléphone des mains avec une force surhumaine.
— Marianne non ! Qu'est-ce que tu fais ?!
Sans répondre, je cours vers la grande baie vitrée du salon qui mène au balcon. Je pousse le battant, je m'avance sur la rambarde du troisième étage. Aziz court derrière moi, les mains tendues, la panique gravée sur les traits de son visage.
Sous ses yeux horrifiés, je lève le bras et je balance son téléphone de toutes mes forces dans le vide. Nous le regardons tomber, une chute de trois étages avant de s'écraser sur le béton de la cour intérieure dans un bruit sec d'implosion.
Je me retourne vers lui haletante, les cheveux en bataille, le pointant du doigt
— Mane mala bayi ci linga néké wayé diekhna ! Je t'avais laissé de la liberté, mais c'est fini maintenant ! Je me fous de tes explications Aziz ! Je me fous de tes promesses ! Tu n'oseras plus jamais me faire ça ! Plus jamais !
Je rentre dans le salon, j'attrape la nappe de la table à manger et je tire tout d'un coup sec. Les assiettes, les verres, les couverts volent en éclats sur le carrelage dans un vacarme assourdissant. Je mets tout en miettes déversant toute la rage de mon corps avant de m'effondrer sur le canapé, prise de hoquets violents, le corps secoué par les larmes de la grossesse et de l'épuisement.
Aziz
Je reste planté au milieu de mon salon, je suis complètement choqué comme si le plafond venait de me tomber sur la tête. Autour de mes pieds, c'est le désastre total, des morceaux de verre partout, des assiettes cassées en miettes, la nappe déchirée au sol et sur le canapé, Marianne tremble de tout son corps. Elle pleure toutes les larmes de son corps, le visage caché dans ses mains.
Je n'ai jamais vu ma femme dans un état pareil même ces derniers jours, quand je me comportais super mal avec elle, elle encaissait sans rien dire, en restant digne. Mais là, ce n'est plus la même Marianne, en face de moi, j'ai une femme blessée à mort, une lionne en colère qui vient de tout détruire chez elle.
Je veux appeler ma mère, je veux appeler ma sœur Amsatou pour qu'elles lui expliquent que Binette a menti, que toute cette histoire est fausse et que ma mère l'a chassée de la maison tout à l'heure. Automatiquement, je fouille mes poches pour prendre mon portable, je regarde vers le balcon. Je me souviens aussitôt qu'elle a détruit le téléphone pour ne plus jamais entendre parler de ma famille et de leurs mensonges.
J'ai une peur bleue qui me tord le ventre, je m'avance doucement vers elle, petit à petit, en faisant attention aux morceaux de verre qui craquent sous mes chaussures. Je me mets à genoux juste à côté du canapé mais je n'ose pas la toucher.
— Marianne... je dis d'une voix cassée, avec les larmes aux yeux tellement je m'en veux. Écoute-moi, s'il te plaît, tu as raison d'être en colère, c'est vrai, si je n'avais pas calculé cette folle de Binette par pur orgueil et si je ne t'avais pas affichée devant tout le monde, on n'en serait pas là. C'est ma faute, tout est de ma faute mais je te jure sur le Coran que je n'ai pas couché avec elle, elle n'est pas enceinte de moi, demande à mère, elle l'a chassée de la maison, s'il te plaît, crois-moi... Ne me fais pas ça !
Elle enlève doucement ses mains de son visage, ses yeux sont tout rouges et gonflés. Elle ne pleure plus mais elle me regarde avec un regard tellement froid que ça me glace le sang. Elle essuie ses joues rapidement, se redresse et me fixe droit dans les yeux.
— Je m'en fous de tes promesses et de ce que ta mère a fait Aziz, elle me dit d'une voix basse, calme et super ferme. Notre mariage est une erreur depuis le début ! J'ai supporté tes caprices et ton manque de respect mais là, c'est trop ! Je ne vais pas passer ma vie à me prendre la tête avec tes cousines qui me détestent. Mayma sama batt, mou diekh takh ! Aziz, je veux libère-moi, on arrête tout !
Ses mots me font l'effet d'un coup de poignard, mon cœur s'arrête. Divorcer ? Perdre Marianne ? C'est impossible, je ne peux pas imaginer ma vie sans elle. Je panique complètement, je lui attrape les mains même si elle essaie de les retirer et je les serre contre moi.
— Non ! Non Marianne, je refuse ! je lui crie en fondant en larmes. Je ne te donnerai jamais le divorce ! Je refuse de te perdre ! Je sais que j'ai été un idiot mais je t'aime Marianne ! Je t'aime comme un fou ! Tu es ma femme, je vais passer le reste de ma vie à réparer mes erreurs s'il le faut mais je ne signerai jamais ces papiers et ne me reparle plus jamais de divorce !
Elle me regarde pendant un long moment, mes pleurs ne lui font rien du tout, elle retire ses mains de mes bras avec force.
— Tu as cherché les problèmes maintenant tu assumes, me lance-t-elle. Tu ne vas plus jamais m'afficher devant tes cousines, si tu refuses de me libérer, tu vas assumer ! Pour commencer, dégage de là, je ne veux plus voir ta tête et commande à manger, je n'ai pas la force d'aller dans la cuisine après tout ce que tu as provoqué !
Je me lève d'un coup, prêt à faire n'importe quoi pour qu'elle arrête de parler de séparation.
— Oui... oui...bien sûr... tu veux manger quoi ? Je t'achète quoi ? Des brochettes ? Dis-moi ce que tu veux, j'y vais tout de suite !
Elle s'allonge sur les coussins et ferme les yeux, elle pose sa main sur son ventre.
— Je veux du Mafé s'il te plaît !
Je reste bloqué, je regarde la montre du salon, il est plus de 22 heures.
— Du... du Mafé Marianne ? À cette heure-ci ? Où est-ce que je vais trouver du riz au Mafé en plein milieu de la nuit à Dakar ?
Elle rouvre un œil, super menaçante.
— Je ne sais pas Aziz. Débrouille-toi, c'est le moins que tu puisses faire pour moi ce soir !
Sans dire un mot de plus, je prends mes clés de voiture et je descends les escaliers du troisième étage en courant. Dehors, il fait chaud, je jette un coup d'œil triste aux morceaux de mon téléphone par terre dans la cour, je les ramasse et je monte dans ma voiture (celle dont le pare-brise est encore cassé à cause du pavé de Binette). Ma vie est en l'air, ma voiture est cassée, mon téléphone est mort, je refuse de divorcer et je cherche du Mafé à 22 heures passées, c'est du grand n'importe quoi.
Comme je n'ai plus de téléphone pour appeler, je roule comme un fou jusqu'au quartier de ma sœur Amsatou. Je me gare brusquement devant chez elle et je klaxonne comme un malade avant d'aller frapper à sa porte. Quand elle ouvre, fatiguée, elle panique en voyant ma tête de déterré.
— Aziz ? Qu'est-ce qui se passe ? Tu as eu un accident ?!
— Satou s'il te plaît, sauve-moi ! je lui dis, presque en train de pleurer. Marianne a tout cassé à la maison, elle veut divorcer ! Elle a jeté mon portable par le balcon du troisième étage parce qu'on l'a appelée pour lui raconter les mensonges de Binette. Elle est hors d'elle... et elle veut du Mafé, là tout de suite. Si je ne lui ramène pas son plat, elle va faire ses valises !
Satou reste bloquée pendant trois secondes après, elle pousse un grand soupir, un mélange de pitié et d'énervement.
— Vous allez me rendre folle avec votre mariage ! Rentre dans le salon et calme-toi. Heureusement que j'ai de la pâte d'arachide et de la viande au frigo. Je vais lui préparer ça rapidement mais je te jure Aziz, c'est la dernière fois que je gère tes bêtises !
Pendant 45 minutes, assis sur le canapé de ma sœur, j'écoute le bruit de la marmite. Mon cœur bat à 100 à l'heure, je me rends compte de la chance que j'ai d'avoir une sœur comme elle. Quand Satou me donne enfin le grand bol en plastique bien chaud dans un sachet, elle me pousse vers la porte.
— Tiens et ne dis rien ! Donne-lui juste son plat, refuse ce divorce en restant tranquille et laisse-la respirer !
Il est presque minuit quand je rouvre la porte de l'appartement, c'est le calme plat, une ambiance lourde. Marianne s'est endormie sur le canapé, enroulée dans un grand pagne, les morceaux de verre brillent toujours par terre sous la lumière du lustre.
Je m'approche doucement et je pose le bol chaud sur la table basse, ça sent super bon la sauce arachide. En entendant le bruit, elle ouvre les yeux sans même me regarder, elle se redresse, ouvre le bol et commence à manger en silence avec une faim incroyable. Je ne comprends pas comment elle peut manger autant, elle vide la moitié du plat sous mes yeux puis, sans me dire un mot, elle se lève, va dans la chambre et ferme la porte à clé.
Cette nuit-là, je ne dors pas, je retrousse mes manches et je me mets au travail. Je ramasse chaque morceau de cristal et de porcelaine cassée à la main pour ne pas faire de bruit. Je prends le balai, je rassemble les moindres débris de verre pour que Marianne ne se blesse pas demain matin.
Une fois que tout est propre et brille à nouveau, je vais chercher l'encensoir, j'allume du thiouraye (un encens traditionnel) pour chasser cette odeur de colère et de crise qui flottait dans l'appartement. Une douce fumée parfumée envahit le salon, apportant enfin un peu de paix.
Épuisé, je m'allonge enfin sur le tapis du salon devant la porte close de notre chambre, en sachant que j'ai dit non au divorce mais que pour récupérer ma femme, le chemin va être très long.
Marianne
Le lendemain matin, la colère ne redescend pas au contraire, elle me brûle la gorge. Je ne peux pas rester les bras croisés dans mon salon après ce que Rokhaya m'a dit au téléphone. Je me prépare à toute vitesse, bien décidée à aller régler mes comptes. En chemin, j'appelle Amsatou, je lui dis juste de me rejoindre immédiatement chez sa mère, sans lui donner de détails. Ma voix est tellement bizarre qu'elle ne cherche même pas à discuter et me dit qu'elle y va.
Quand j'arrive à la grande maison familiale, Amsatou est déjà là, assise au salon avec sa mère, Tata Seynabou. Dès que je passe la porte, je ne salue personne, je commence à crier, à déverser toute la haine et la frustration que je garde en moi depuis des mois.
— Vous êtes des hypocrites ! des monstres ! je hurle, le visage déformé par la rage. Vous passez votre temps à comploter dans mon dos ! Depuis le début, vous n'attendez qu'une chose, c'est de détruire mon mariage ! Vous avez tout fait pour pousser Aziz dans les bras de Binette juste parce que c'est votre cousine ! Vous êtes heureuses maintenant qu'elle soit enceinte de lui ?
Tata Seynabou me regarde, complètement choquée, la bouche ouverte. Amsatou se lève d'un bond pour essayer de calmer le jeu et de se défendre.
— Mais Marianne, qu'est-ce que tu racontes ? Calme-toi s'il te plaît, écoute-moi...
— Toi, ferme ta bouche ! je lui crache au visage, en la pointant du doigt. Tu es la pire de toutes, une vraie hypocrite ! Tu fais semblant d'être mon amie, de me soutenir alors que tu savais très bien ce que ton frère fabriquait avec sa cousine !
À ce moment-là, Djeynaba entre dans le salon. En entendant mes cris, elle s'avance, le regard hautain, bien décidée à s'en mêler.
— Eh Marianne, tu te prends pour qui pour crier comme ça chez ma tante ? Tu vas baisser d'un ton tout de suite !
Ces mots me font complètement perdre la tête, les hormones, la jalousie, la douleur de la trahison... tout explose en moi. Je me jette sur Djeynaba comme une furie avant qu'elle ne comprenne ce qui lui arrive, je lui attrape les cheveux et je la roue de coups, c'est un boucan total dans le salon. Tata Seynabou et Amsatou hurlent de terreur en essayant de nous séparer. Dans la bagarre, je pousse Djeynaba de toutes mes forces, elle tombe lourdement par terre en poussant un cri de douleur aigu, se tenant le bras.
Sans même regarder les dégâts, je ramasse mon sac, je leur jette un dernier regard plein de mépris et je sors de la maison en trombe.
Aziz
Je suis à mon cabinet d'avocat, en train d'essayer de travailler malgré ma fatigue de la nuit quand mon téléphone fixe sonne, c'est ma maman, sa voix tremble.
— Aziz, ton épouse est devenue folle ! Elle a débarqué ici ce matin comme une criminelle. Elle nous a insultées, elle a traité ta sœur d'hypocrite et elle s'est jetée sur Djeynaba, elle l'a rouée de coups Aziz ! On est en route pour l'hôpital là, le bras de Djeynaba a l'air complètement cassé ! Viens tout de suite !
Je raccroche le combiné, le sang ne fait qu'un tour dans mes veines, une colère noire s'empare de moi. J'ai tout accepté de Marianne, j'ai rasé les murs, j'ai refusé le divorce par amour pour elle... mais lever la main sur ma famille ? C'est la ligne rouge.
Je quitte le bureau, je monte dans ma voiture et je roule jusqu'à l'appartement à toute vitesse. Quand je pousse la porte, Marianne est assise sur le canapé encore tremblante mais feignant la fierté.
— Marianne, tu te prends pour qui ?! je hurle en entrant, ma voix faisant trembler les murs du salon. Tu as perdu la tête ou quoi ? Tu débarques chez ma mère pour l'insulter et te battre Djeynaba ? Tu as complètement manqué de respect à ma famille ! Tu n'as aucun droit de faire ça !
— Ton téléphone est cassé mais tes oreilles fonctionnent encore, apparemment ! me répond-elle en se levant, essayant de me tenir tête. Ta famille me déteste et tu as mis ta cousine enceinte ! Je n'allais pas me taire !
— Mais quelle cousine enceinte ?! Je t'ai dit hier que c'était un mensonge ! Binette a tout inventé pour me forcer à l'épouser ! Ma maman l'a démasquée devant tout le monde hier soir et l'a chassée de la maison parce qu'elle sait très bien avec qui Binette couchait en réalité ! Il n'y a jamais eu de grossesse, il n'y a jamais rien eu entre elle et moi ! Et toi, au lieu de me faire confiance, tu écoutes les rumeurs et tu vas agresser ma mère ?
Pendant qu'on hurle l'un sur l'autre au milieu du salon, la porte de l'appartement s'ouvre brusquement. C'est mon père qui entre, maman l'a certainement appelé depuis la voiture pour l'informer du désastre. Il s'avance dans le salon, regarde le désordre par terre, me jette un coup d'œil rapide, puis fixe Marianne.
— Marianne, dit mon père d'une voix calme mais d'une gravité absolue. C'est donc comme ça que tu réagis ? Tu vas chez ta belle-mère pour créer un scandale et frapper des gens jusqu'à leur casser le bras ?
Marianne baisse un peu la tête mais mon père continue et ses mots suivants nous coupent le souffle à tous les deux...
— Aziz t'a défendue hier devant toute sa famille contre les mensonges de cette fille, Binette. Ma femme et moi avons tout découvert, c'est pour ça que je suis là ce matin Marianne. Je suis venu devant toi, en tant que père d'Aziz pour te demander pardon, mon fils a fauté même si Binette a tout inventé pour cette histoire de grossesse, c'est Aziz qui a manqué de respect à ton lit et à ton foyer en s'affichant avec elle par pur orgueil. Il a eu un comportement indigne d'un homme marié et je te demande pardon pour le tort qu'il t'a causé !
En entendant les mots de son propre beau-père, ce vieil homme respecté qui s'abaisse à s'excuser pour les bêtises de son fils, le monde de Marianne s'écroule complètement sous mes yeux. Elle regarde mon père puis elle me regarde moi toute sa fierté s'évapore en une seconde.
Elle comprend tout d'un coup, elle s'est fait manipuler, elle a tout détruit chez ma mère pour un mensonge alors que mes parents étaient en train de prendre son parti à elle et malgré le comportement sauvage qu'elle vient d'avoir, son beau-père est là, digne, en train de lui demander pardon.
La honte, une honte immense, destructrice se lit sur son visage, ses yeux s'écarquillent, elle ne sait plus quoi faire, ni où se mettre. Elle se sent tellement petite, elle baisse la tête, ses lèvres tremblent et elle éclate en sanglots, ce sont des larmes de pure honte et de profond regret. Mon père la regarde avec tristesse...
— Ne pleure pas ma fille ! Li yeup Aziz la, c'est Aziz qui a fauté pas toi !
Je prends une grande inspiration pour calmer mon cœur qui bat à deux cent à l'heure. Je me tourne vers mon père.
— Papa je te ramène à la maison après, je dois filer à l'hôpital pour voir comment va Djeynaba et m'excuser auprès de maman pour ce qui s'est passé !
Je prends mes clés, j'ouvre la porte à mon père qui sort en soupirant avant de franchir le seuil, je jette un dernier coup d'œil à Marianne, effondrée sur le canapé, en train de pleurer toutes les larmes de son corps au milieu du salon, elle a tellement honte qu'elle n'ose même plus croiser mon regard.
Abdoul Aziz Ndiaye
Je dépose mon père chez lui et je file directement à l'hôpital, la colère au ventre. Quand j'arrive dans les couloirs des urgences, l'ambiance est hyper tendue, ma mère est assise sur une chaise de la salle d'attente. Dès qu'elle m'aperçoit, elle se lève d'un bond, les yeux pleins de rage.
— Aziz ! Regarde dans quel état ton épouse nous met ! elle me lance tout de suite, la voix tremblante de colère. Elle est venue chez moi comme une folle pour nous insulter et maintenant Djeynaba est là-dedans avec le bras cassé ! C'est ça la femme que tu as choisie ? Une sauvage qui frappe ma famille ? Tu vas la répudier sur-le-champ !
Je baisse la tête, prêt à m'excuser pour calmer ma mère mais avant même que je puisse ouvrir la bouche, Amsatou se lève et s'interpose entre ma mère et moi. Elle est fatiguée, elle a encore les yeux ronds à cause du choc de la dispute, mais elle me regarde avec une colère froide.
— Non maman arrête ! lance Amsatou d'une voix ferme. Arrête d'accuser Marianne ! C'est vrai qu'elle a déconné en frappant Djeynaba mais la seule et unique brute ici, c'est ton fils Aziz !
Je la regarde complètement scotché, ma mère hausse les sourcils outrée.
— Amsatou ! Tu défends cette folle qui t'a traitée d'hypocrite ?
— Oui je la défends ! répond Amsatou en me pointant du doigt. Si Marianne est devenue folle aujourd'hui, c'est à cause de lui ! C'est Aziz qui a permis à Binette de semer la zizanie dans son propre foyer ! C'est lui qui a joué avec le feu par pur orgueil, qui s'est affiché avec sa cousine et qui a humilié sa femme devant tout Dakar ! Marianne a encaissé en silence pendant des mois sans se plaindre et toi maman tu n'as rien dit ! Aujourd'hui, la coupe a débordé, elle a cru au mensonge de Rokhaya parce qu'elle n'a plus aucune confiance en son mari ! Tout est de sa faute à lui maman, alors arrête de charger Marianne !
Les mots de ma sœur me frappent de plein fouet, elle a totalement raison et sa colère me fait l'effet d'une douche froide. Je reste muet, le cœur serré par la culpabilité. Ma mère ravale ses reproches, surprise de voir sa propre fille prendre le parti de sa belle-fille après s'être fait insulter.
Le médecin sort enfin pour nous donner des nouvelles, le bras de Djeynaba n'est pas cassé, c'est juste une grosse entorse. Elle s'en sort avec une attelle et des antidouleurs, je pousse un grand soupir de soulagement. Je vais voir ma cousine dans son box, je m'excuse platement au nom de mon couple et je paye tous les frais médicaux et les ordonnances.
Quand je quitte l'hôpital en fin d'après-midi, les paroles d'Amsatou tournent en boucle dans ma tête. Je suis épuisé.
Je pousse la porte de notre appartement, le salon est plongé dans le noir, les rideaux sont tirés. C'est le silence total. L'odeur parfumée du thiouraye a disparu, laissant une ambiance lourde. Je m'avance doucement et je pousse la porte entrouverte de notre chambre.
Marianne est allongée sur le lit, de dos, enroulée dans un pagne, ses épaules bougent régulièrement, elle pleure en silence, complètement dévorée par la honte et le regret. Je m'assois doucement sur le bord du matelas, fatigué de toutes ces disputes, je regarde son dos, en me disant que malgré sa crise d'aujourd'hui, c'est moi qui ai tout déclenché.
Le silence de la chambre est insupportable, je ne supporte plus de voir Marianne comme ça, brisée, cachée sous son grand drap en coton blanc. Je m'allonge doucement à côté d'elle et je passe mes bras autour de sa taille. Elle essaie de reculer par pur réflexe, mais je ne la lâche pas. Je la redresse doucement et je la fais s'asseoir sur mes genoux, contre ma poitrine.
Elle ne me résiste plus, elle cache son visage contre mon cou, ses larmes chaudes coulant sur ma peau.
— Marianne, regarde-moi, s'il te plaît, je lui murmure à l'oreille, la voix déjà serrée par l'émotion.
Elle lève ses grands yeux humides vers moi, je craque complètement mes propres larmes se mettent à couler, sans que je puisse les retenir, je la serre plus fort contre moi.
— C'est moi qui te demande pardon Marianne, pardonne-moi, je t'en supplie ! Si je ne t'avais pas humiliée avec Binette, tu n'aurais jamais cru à ce mensonge, je t'ai poussée à bout. Je t'aime, Marianne et je refuse qu'on divorce, je vais tout réparer, je te le jure ! Pardonne-moi...
Elle me regarde à travers ses larmes, surprise de me voir pleurer ainsi, moi qui suis d'habitude si fier. Sa colère s'est complètement envolée, remplacée par une immense vulnérabilité. Elle pose sa main tremblante sur ma joue pour essuyer mes larmes, puis elle rapproche ses lèvres de mon oreille.
— Aziz... me chuchote-t-elle d'une voix presque invisible. Si je suis devenue folle comme ça... si j'ai complètement vrillé hier et ce matin... c'est parce que je suis enceinte...
Je me fige instantanément, mon cœur rate un battement.
— Quoi ?... Qu'est-ce que tu dis ?
— Je suis enceinte de deux mois, Aziz, répète-t-elle en posant cette fois sa main sur son ventre plat. Je l'ai appris juste avant que tout ce scandale n'éclate. Les hormones me rendent folle et l'idée que tu aies pu faire un enfant à une autre alors que je porte le tien... ça m'a détruite...
Je reste sans voix, les yeux écarquillés, fixant son ventre tout s'éclaire enfin dans ma tête, ses nausées, son humeur changeante, sa faim incroyable pour le Mafé de la nuit dernière. Une joie immense envahit ma poitrine au milieu de nos larmes, je plaque mes lèvres contre les siennes dans un baiser plein de soulagement et de promesses.
...
Le temps passe à une vitesse incroyable, sept mois ont défilé depuis cette fameuse nuit où Marianne m'a annoncé sa grossesse. Sept mois durant lesquels nous avons reconstruit notre couple sur des bases neuves, la vérité, la transparence et surtout, une immense bienveillance l'un envers l'autre. Les épreuves nous ont endurcis mais elles nous ont surtout rendus plus mûrs.
Aujourd'hui, Marianne est à 38 semaines, elle vient de prendre ses congés de maternité pour souffler un peu même si son agence de communication tourne à plein régime. Son ventre est devenu une magnifique bulle bien ronde.
Ce soir-là, alors qu'elle finit d'enfiler une robe d'intérieur super chic et fluide, elle se regarde dans le miroir en soupirant.
— Je n'en peux plus Aziz...
Je m'approche d'elle, je l'enlace doucement par derrière et je pose mes mains sur son ventre.
— Tu es magnifique mon amour !
Elle sourit dans le miroir et pour la première fois depuis longtemps, il n'y a plus aucune tension entre nous, juste une paix profonde. Nous sortons de la maison main dans la main.
Quelques semaines plus tard, notre vie bascule de la plus belle des manières. Marianne accouche d'une petite princesse et pour lui prouver à quel point elle est ma reine, je lui fais la surprise de donner à notre fille le nom de son idole, Fatima Zahra Ndiaye.
Après le baptême, elle va s'installer trois semaines chez ses parents pour se reposer, c'est la tradition et je respecte son besoin de se faire chouchouter par sa mère. Je passe les voir tous les jours après le bureau, le manque est là mais c'est un manque sain.
Le dimanche de sa sixième semaine là-bas, je débarque et je la trouve en train de prier. Quand elle termine, elle vient s'installer à mes côtés sur le canapé.
— Bébé, namonala ! (tu m'as manqué !) me dit-elle en me faisant une tendre bise.
— Tu as repris la prière ? je lui demande avec un grand sourire, heureux de la voir si sereine.
— Oui, mes écoulements se sont arrêtés il y a cinq jours. Tout va bien, je me sens d'attaque !
— Accompagne-moi à la maison, s'il te plaît. J'ai acheté de nouvelles choses pour Zahra et je veux te montrer une surprise !
— Mais chéri, amène-les demain après le travail, la petite a déjà trop d'habits, tu la gâtes trop !
— Allez s'il te plaît, viens ! On ne va pas durer, juste un aller-retour !
Elle cède en riant, prépare les biberons au cas où Zahra se réveille et prévient sa mère.
Dès qu'on pousse la porte de notre appartement, l'odeur du foyer nous enveloppe. Je n'attends même pas qu'on arrive au salon, je la prends dans mes bras, je la soulève doucement et je l'emmène dans notre chambre. On se retrouve enfin, loin du bruit, loin des autres, c'est des retrouvailles douces, passionnées.
...
Dix mois plus tard, la vie nous réserve une autre surprise, malgré les précautions, Marianne commence à être fatiguée et ressent les mêmes symptômes, un test confirme qu'un deuxième bébé est en route.
Cette fois, pas de crise d'hystérie ni de cris, on s'assoit sur le lit, elle pose sa tête sur mon épaule, un peu stressée par rapport à sa charge de travail à l'agence.
— On va gérer ça ensemble mon amour, je lui dis en la serrant fort. Tu n'es pas seule, je vais alléger mes horaires au cabinet et on prendra une nounou s'il le faut. Ton travail est important, ton bien-être aussi !
Et c'est ce qu'on fait, notre deuxième fille naît dans un climat d'une sérénité absolue.
Les années défilent et notre couple devient un modèle de complicité. On a appris à communiquer comme des adultes. Quand il y a un problème ou un désaccord, on ne crie plus, on ne se boude plus pendant des semaines. On s'assoit, on s'écoute et on trouve des solutions. On avance aujourd'hui comme deux associés, deux meilleurs amis, deux amoureux.
Le plus beau moment de notre vie arrive quelques années plus tard. Grâce à la réussite de son agence et à mon soutien, Marianne réalise son plus grand rêve, elle achète un grand terrain et fait construire une magnifique maison pour ses parents. Le jour où elle remet les clés à Baba, je vois les larmes couler sur le visage de mon beau-père, il lève les mains vers le ciel et prie longuement pour notre couple. Marianne pleure de joie et moi, je ressens une fierté immense pour la femme forte et indépendante qu'elle est devenue.
Pour nos 10 ans de mariage, nous organisons une belle réception devant nos familles, nos amis et mes collègues avocats, Marianne prend le micro. Sans chichi, avec des mots simples et vrais, elle me remercie d'avoir été son pilier, son partenaire et l'homme qui l'a aimée à travers toutes les tempêtes. Quand je prends le micro à mon tour, je dis à tout le monde que ma plus grande chance dans cette vie, c'est d'avoir croisé le chemin de Aicha Marianne Sow.
Aujourd'hui, après 15 ans de mariage, quand je regarde notre maison, nos deux filles qui grandissent et le sourire de ma femme, je repense souvent au jour où nous nous sommes mariés. Baba avait raison depuis le début, il avait fait le meilleur choix pour sa fille et la vie nous l'a prouvé.
FIN
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