PARTIE 01 - LA TRAHISON

L'AMOUR NE SE COMMANDE PAS !

Je marche à grands pas dans les ruelles bondées de notre quartier des Parcelles Assainies Unité 11. Sous ce chaud soleil de midi, je me dirige vers chez ma meilleure amie Fama. Il faut que je parle à quelqu'un sinon je vais devenir folle, mon esprit est saturé, mon cœur aussi. J'ai besoin d'une oreille attentive et Fama a toujours les mots justes pour me réconforter.

J'essaie de la joindre depuis trois jours mais je tombe systématiquement sur sa boîte vocale. Son portable doit être en panne, sinon elle m'aurait déjà rappelée. J'espère juste qu'elle va bien, elle ne passe jamais une journée sans prendre de mes nouvelles.

Je tourne dans la dernière ruelle et m'arrête net devant sa maison. Bizarrement, une grande tente bien décorée est dressée devant la concession. Il y a déjà un monde fou, les voisins du quartier me fixent sans gêne et plus j'avance, plus je les vois murmurer entre eux en me dévisageant. Ce que je lis dans leurs yeux n'est pas de la simple curiosité, c'est de la pitié, de la pure compassion. J'entre dans la cour, le cœur serré en récitant quelques versets pour me protéger.

— As-Salamou 'Aleykum Mariétou, comment tu vas ? Wa lou khew fi ? (Que se passe-t-il ici ?), demande-je en saluant sa cousine. Je suis venue voir Fama, ça fait des jours que je n'ai pas de ses nouvelles !

— Tamara ! Euh... Fama... elle ne t'a rien dit ? demande-t-elle, fuyant mon regard.

— Me dire quoi ?

— Qu'elle... qu'elle se marie... aujourd'hui... lâche-t-elle, visiblement mal à l'aise.

— Non, c'est une blague ? Fama sors de là ! Tu n'oses pas te marier sans m'informer ? Allez, sors ! Li noko meuner ? (C'est quoi ce jeu ?)

La porte s'ouvre, Fama apparaît, sublime dans une tenue taille basse rose fuchsia, d'un raffinement extrême. Fama Sow possède une beauté envoûtante. Du haut de ses 1m67, elle arbore un teint clair impeccable, fruit d'une dépigmentation haut de gamme dans laquelle elle investit une fortune chaque mois. Elle a des formes généreuses, trop généreuses, héritées de ses origines Laobé. Tous les hommes de Dakar sont à ses pieds mais elle ne cherche qu'un homme capable de la "sortir de la misère" comme elle aime si bien le répéter.

Nous sommes amies depuis l'école primaire, vingt ans de complicité. Malgré son caractère bien trempé, elle a toujours su me faire sourire, elle a toujours été là, nous avons pleuré, ri, dansé ensemble. Nous partagions nos petits-déjeuners et nos habits, elle sait tout de moi et je croyais tout savoir d'elle même si ma mère me répétait souvent de me méfier, qu'elle ne la "sentait pas".

— Fama Sow... c'est vrai que tu te maries aujourd'hui ? demande-je, le souffle coupé.

— Oui ! me crie-t-elle presque au visage.

— Mais... c'est quoi le problème ? C'est le stress ? Tu te maries avec qui, à la fin ?

— Dimbalima ! Fous-moi la paix ! Je me marie avec Demba Kane ! C'est ce que tu voulais entendre non ? C'est pour ça que tu es là ? crache-t-elle avec une fureur incompréhensible.

Sonnée, je reçois ses mots comme un coup de poing, mon cerveau refuse de comprendre. Demba Kane ? C'est qui Demba Kane ?

— Bane Demba Kane Fama ? Quel Demba Kane ?

— Ton mari ! Ou plutôt notre mari, très chère ! hurle-t-elle devant toute l'assistance.

Le monde s'écroule autour de moi, je ravale ma salive, essayant de contenir les larmes qui brûlent mes yeux.

— Ah... Je te souhaite un très bon mariage Fama, dis-je d'une voix étonnamment calme, le visage figé.

Je fais demi-tour et sors sous les regards avides des invités, je relève la tête, m'accrochant à la dernière phrase que ma défunte mère m'a laissée... « Reste digne dans la douleur, ne laisse jamais tes ennemis rire de ton malheur ! »

— Ya'Allah, faites que je ne m'effondre pas devant eux. Donnez-moi la force de rentrer chez moi saine et sauve, murmure-je en boucle sur le chemin.

Le vertige et la nausée me submergent, je suis enceinte de quatre mois et mon ventre se devine à peine. J'arrive chez moi, épuisée, dévastée mais une colère noire prend le dessus, plus rien ne me surprend de la part du voyou qui me sert de mari. Quand je pense qu'hier à peine, je l'ai surpris en train de sauter ma femme de ménage sur notre propre lit conjugal... j'en ai encore des hauts-le-cœur.

J'entre et découvre que le salon est lui aussi plein de monde sans accorder un regard à ces gens, je file m'enfermer dans ma chambre je passe la journée prostrée. Bizarrement, mes yeux restent désespérément secs, la douleur est trop profonde pour les larmes.

L'odeur du Thiébou Yapp (riz à la viande) envoyé de chez Fama s'infiltre sous la porte et me tord l'estomac. J'ai une faim de loup mais il est hors de question que je touche à leur nourriture. J'attends que la nuit tombe pour me faufiler discrètement et sortir acheter de quoi manger loin des regards.

Soudain, des coups violents brisent le silence, la porte s'ouvre à la volée.

— Qu'est-ce que tu fous là alors que les gens ont besoin de toi dehors ? hurle le torchon qui me sert d'époux.

— Je suis fatiguée Demba ! Ne me casse pas les oreilles, réplique-je sans bouger.

D'un geste brusque, il m'attrape par le bras et me projette hors de la pièce, j'atterris lourdement sur les genoux de ma sorcière de belle-mère. Celle-ci me repousse immédiatement avec dégoût, je me retrouve à quatre pattes sur le sol, manquant de justesse de plonger la tête la première dans le grand bol de riz familial, l'humiliation est totale.

— Domaram dji nga done, mane ngay tontou ? Bâtarde, c'est à moi que tu réponds ainsi ?, éructe Demba.

— Yaw diam bou bone bi ! (Toi, maudit traître !) Hier seulement, je te surprends sur mon lit avec ma femme de ménage et aujourd'hui tu épouses ma meilleure amie ! Dis-moi, qui est le bâtard ici ? balance-je en le fixant droit dans les yeux.

— Tu sais que tu viens de signer ton arrêt de mort ? dit-il en s'approchant, menaçant.

— Et toi, tu sais que tu vas dégager de ma maison avec ta traîtresse de famille ?

Un sourire terrifiant s'affiche sur ses lèvres.

— Ta maison ? Tu l'as perdue à jamais ma grande ! Si quelqu'un doit dégager d'ici, c'est bien toi !

— La maison de ma défunte mère ? Tu te fous le doigt dans l'œil, pauvre con !

D'un coup, il me plaque contre le mur, je n'ai plus la force physique de me défaire de son étreinte.

— Cette maison est désormais à mon nom ! Les papiers sont signés ! Tu as tout perdu le jour où tu as accepté de m'épouser alors ferme-la si tu ne veux pas te retrouver à la rue ce soir ! me crie-t-il au visage, l'haleine fétide.

Il me lâche, je cours vers mon armoire et fouille frénétiquement le coffre-fort, tout à disparu à part mes diplômes et mes attestations, les titres de propriété ont disparu. Il a osé ? Mon unique héritage, ma seule source de revenus... Pourquoi ai-je été si aveugle ? Comment ai-je pu accepter de démissionner de mon travail pour ses beaux yeux ?

Ay Ya'Allah, fouma dieum mane ak sama dome ? Ay Demba worr nama ! Mon Dieu, où vais-je aller avec mon enfant ? Demba m'a trahie ! Maman avait tout vu mais j'ai préféré écouter mon cœur plutôt que ma raison.

...

Cinq mois passent...

— Allahu Akbar, Allahu Akbar...

L'appel du muezzin pour la prière du Fajr résonne dans la nuit, je stoppe mon geste. Il est 06h05, je suis agenouillée dans la cour en train de faire la lessive de la famille. Je me relève avec peine du petit banc en plastique, soutenant mon lourd ventre de neuf mois et pars m'isoler pour accomplir les deux unités de Rakka surbérrogatoires avant le Soubh. Cette Sunnah vaut plus que ce bas monde et tout ce qu'il contient, on dit que ceux qui la prient assidûment ne connaîtront pas la soif au moment de l'agonie.

J'aime ce moment de l'aube, humer l'humidité de la rosée, ressentir la présence d'Allah et garder la certitude absolue qu'Il entend mes supplications. Poser mon front sur le tapis me permet de vider mon cœur de la haine, de la peine et de la rancœur, je me lave de toutes les impuretés du monde.

Ma prière terminée, je prends le temps de prier pour le repos de l'âme de ma mère. Je multiplie les récitations de la sourate Al-Ikhlass et de la Salatoul Fatihi, c'est tout ce qu'il me reste à lui offrir. Le Prophète (PSL) a dit : « Apprenez à vos enfants leur religion pour qu'une fois que vous ne serez plus sur terre, ils prient pour vous. » Allah ne rejette jamais les douas d'un enfant pieux pour ses parents.

J'attends l'Iqama pour enchaîner avec le Soubh, une fois mes wirds terminés, je tente de me lever de mon tapis mais une douleur fulgurante, bien plus violente que les lancements de la veille, me cloue sur place, un cri strident m'échappe. Je me traîne tant bien que mal jusqu'à la porte de mon ancienne chambre celle qu'occupent désormais Demba et Fama.

— Demba ! Demba ! Fama, sarakhlenn ma yobou ma hôpital, sonou na déh ! Je vous en supplie, amenez-moi à l'hôpital, je n'en peux plus !, crié-je en frappant contre le bois.

Aucun bruit à l'intérieur, personne ne bouge. Je me traîne jusqu'à la chambre de ma belle-mère, je tambourine pendant dix longues minutes, ils me laissent délibérément souffrir seule.

Je retourne dans mon réduit, attrape mon petit sac où j'ai caché une somme de 100 000 francs CFA retirée de la banque une semaine plus tôt. Je sors de la maison en boitant, espérant trouver un taxi sur la grande avenue mais chaque pas est un calvaire. Mes forces m'abandonnent et je m'effondre sur les carreaux de la devanture, je gémis de douleur, le corps tordu par les contractions, le bébé arrive, c'est une question de minutes.

— Soxna ci, loula dall ? Diougual ! Madame, qu'est-ce qui vous arrive ? Levez-vous !, lance une voix paniquée derrière moi.

— Papa... damay matou, s'il vous plaît, trouvez-moi un taxi... gémis-je en larmes.

— Attends mais tu n'es pas Ramatoulaye ? Ay dome, lingay doundou metina ! (Ah mon enfant, ce que tu vis est trop dur !) Bouge pas, je vais chercher ma voiture et appeler ma femme pour qu'elle t'aide !

En moins de deux minutes, je me retrouve installée à l'arrière du véhicule du vieux Ahmadou Ndiaye, l'Imam du quartier et ancien ami de ma mère, il conduit à toute vitesse. En m'extirpant du siège à l'arrivée à l'hôpital, je remarque que mes vêtements sont trempés de sang, je perds une quantité de sang effrayante. La panique me saisit, je hurle de toutes mes forces puis... le trou noir.

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