Les jours s’étaient enchaînés dans une routine étrange, presque mécanique. les enfants grandissaient, riaient, pleuraient, s’accrochaient à Iba comme à une bouée. Il était le centre de leur petit monde.
Bijou, malgré ses frustrations, jouait son rôle. Elle souriait, elle s’occupait de la maison, elle se pliait aux exigences de Kayra, elle se persuadait que tout ira bien. Bientôt.
Puis, un matin, Karim se plaignit de maux de ventre. Rien d’alarmant au début. Un enfant qui pleure, qui se recroqueville, qui refuse de manger. Bijou pensa à une indigestion. Kayra parla de fatigue. Iba, lui, sentit une inquiétude sourde, mais il ne savait pas d’où elle venait. Il restait près de son fils, le berçait, le rassurait, lui chantait des mélodies qu’il ne savait pas connaître.
Les jours passèrent.Les douleurs s’intensifièrent malgré les médicaments donnés par le pédiatre.Les pleurs devinrent plus aigus.Les nuits plus longues.Les respirations plus courtes.
Et puis, un soir, tout s’arrêta.
Karim cessa de respirer.Sans prévenir.Sans bruit.Sans explication.
Le monde d’Iba se fissura d’un seul coup. Un craquement intérieur, violent, irréversible. Il prit son fils dans ses bras, le secoua, cria son nom, hurla, pleura, implora.Rien ne revint.Rien ne bougea.Rien ne répondit.
Bijou s’effondra.Kayra resta figée, incapable de comprendre que la base de tout ce qu’elle avait construit venait de disparaitre en une seconde.
Iba, lui, ne s’effondra pas.Il se brisa.Silencieusement.Profondément.Totalement.
Tout ce que Diaw avait verrouillé dans son esprit se déchira. Il n'avait pas d'images encore mais c'est comme si d'anciennes douleurs remontaient à la surface.
Il ne parla plus pendant des heures.Il resta assis, Karim contre lui, comme si le temps avait cessé d’exister.Comme si le monde n’avait plus de contour.Comme si rien ne comptait désormais.
Quand il se leva enfin, quelque chose avait changé dans son regard. Une détermination. Une douleur qui ne pliait pas.
Plus rien ne comptait pour lui désormais. Il ne restait qu’une seule chose :la petite Kay.
Elle devint son ancre. Sa raison. Sa survie. Sa vérité.
Les jours qui suivirent furent silencieux. Bijou, dévastée, se raccrochait aussi à la petite. Kayra tentait de reprendre le contrôle, mais chaque mot qu’elle prononçait glissait sur Iba comme de l’eau sur du verre.
Il ne l’écoutait plus. Il ne la regardait plus. Il ne lui appartenait plus. Il n'allait plus du tout à ses rendez-vous avec Diaw. Il passait des heures avec la petite Kay, comme si elle était la seule chose capable de le maintenir debout.
Il ne suivait plus les cours de droit. Il ne faisait plus semblant. Un matin, il s'est juste levé, et a annoncé simplement :
— Je ne retourne pas en cours. Je ne veux plus de cette vie.
Kayra resta figée.Bijou, elle, ne dit rien.
Iba sortit marcher dans Morbier.Il ne savait pas où il allait.Il ne savait pas ce qu’il cherchait.Il savait juste qu’il devait s’éloigner de tout ce qui l’avait détruit.
Il passa devant le plus grand hôtel de la région, un établissement réputé pour sa cuisine, ses chefs, ses plats qui faisaient venir des touristes de toute la France.Il s’arrêta.Il regarda la façade.Il sentit quelque chose bouger en lui.
Une mémoire sans image.Une sensation.Une vérité.
Il entra.
Dans les cuisines, l’odeur des épices, du beurre chaud, des sauces en train de réduire, des légumes qui grillaient, lui donna un vertige.Ses mains picotèrent.Son cœur se serra.Comme si son corps se souvenait de quelque chose que son esprit ne pouvait pas nommer.
Le chef, un homme massif au regard franc, le dévisagea.
— Je peux vous aider ?
Iba répondit sans réfléchir :
— Je veux travailler ici. Dans la cuisine. N’importe où. N’importe comment. Je veux juste… cuisiner.
Le chef le regarda longuement.Il vit quelque chose dans ses yeux.Une douleur.Une force.Une faim.
— Vous commencez demain.
Iba hocha la tête.Il ne demanda pas le salaire.Il ne demanda pas les horaires.Il ne demanda rien.
Il avait trouvé un endroit où respirer.Un endroit où ses mains pouvaient parler à sa place.Un endroit où la lumière pouvait revenir.
Quand il rentra chez lui, Kayra l’attendait, prête à exploser.Elle hurla.Elle l’accusa de gâcher sa vie.Elle lui dit qu’il était ingrat, perdu, influençable, instable.Elle lui parla de Diaw, de ses études, de son avenir.
Iba la regarda.Calme.Froid.Absent.
— Je ne veux plus de ta vie. Je veux la mienne.
Kayra sentit son monde s’effondrer.Bijou, silencieuse, comprit que quelque chose venait de changer pour toujours.
Il a commencé à travailler dans les cuisines de l'hôtel comme si son corps avait retrouvé un langage qu’on lui avait volé. Ses mains se souvenaient. Ses gestes se réveillaient. Ses réflexes revenaient. Il coupait, il assaisonnait, il goûtait, il improvisait avec une précision qui surprenait même les chefs les plus expérimentés.
Mais avec cette renaissance, quelque chose d’autre remonta.Quelque chose de plus sombre.De plus brut.De plus ancien.
Il était redevenu nerveux.Explosif.Instinctif.Comme avant qu’il ne passe entre les mains de Papi Chérif Aidara.
Les cuisiniers le voyaient parfois s’arrêter en plein milieu d’une préparation, les yeux perdus, comme s’il entendait une voix qu’eux ne pouvaient pas entendre. D’autres fois, il claquait les couteaux sur la planche avec une intensité qui faisait sursauter tout le monde. Il travaillait vite, trop vite, comme si chaque plat était une bataille à gagner.
Il reprit la boxe, suivant les conseils de Kim, et cela lui fit du bien de se défouler.
Kayra détestait ça.Elle voyait son fils redevenir un homme qu’elle ne contrôlait pas.Un homme qui n’avait plus besoin de ses conseils, de ses règles, de ses limites.Un homme qui se souvenait avec son corps, même si son esprit restait encore flou.
Kim, cachée dans l’ombre, observait cette transformation avec une précision presque mystique. Elle savait que ce retour de nervosité n’était pas un danger. C’était un signe. Le signe que les murs construits par Kayra et Diaw se fissuraient. Le signe que l’ancien Iba, celui que Papi Chérif Aidara avait guidé, celui qui avait une force intérieure indomptable, revenait.
Iba passait ses journées en cuisine, ses fins de journées à la salle de boxe, ses soirées avec la petite Kay, et ses nuits à marcher dans la forêt avec Kim, comme si quelque chose l’appelait. Il ne parlait pas beaucoup. Il ne se confiait pas. Mais son regard avait changé. Il était plus vif. Plus profond. Plus dangereux.
Kim savait qu'il était temps de prevenir Ahmada.
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