PARTIE 06 - DAMAKA NOB (JE L'AIME)
ENTRE FEU ET PASSION - SALMA
Je me réveille le corps engourdi, les pensées floues et pour couronner le tout une forte douleur me vrille le crâne. J'essaie de me lever mais impossible. La chambre tourne autour de moi. Super, la gueule de bois !
De l'eau, il me faut de l'eau. Je rassemble toutes mes forces pour sortir du lit et à peine les pieds posés sur le carrelage froid je cours vers les toilettes et vomis ce qui reste dans mon estomac. Un liquide jaune et amer qui brûle la gorge.
Je force et entre dans la cabine de douche. L'eau froide me fouette le visage et je fais en même temps mes grandes ablutions. Je sors en titubant, assoiffée, tenant à peine debout.
Je sors de la chambre direction la cuisine. Je retrouve Marième en train de nettoyer, le dos tourné, les gestes brusques de quelqu'un qui fait semblant de ne pas avoir vu.
— Bonjour Marième ! je la salue en ouvrant le réfrigérateur.
Silence. Je me retourne pour la saluer à nouveau.
— Je t'ai bien entendue Salma mais je n'ai pas envie de te répondre, c'est clair ? répond-elle, froide comme du marbre.
Je ne réponds pas. Je prends un verre de jus d'orange et rejoins ma chambre, les larmes aux yeux. Je ne sais pas ce que j'ai bien pu faire hier pour que Marième se permette de me parler de cette façon.
Je sors une plaquette de Dafalgan de la commode, j'avale deux comprimés avec le jus d'orange et me recouche. Mes pensées vont aussitôt vers Rachid. Je lui avais promis de ne plus jamais toucher à ces saloperies et j'ai trahi cette promesse. Je ne sais pas ce que j'ai fait ni dit hier mais je regrette d'avoir cédé. J'espère de tout mon cœur qu'il n'est pas au courant et je prie très fort pour qu'il comprenne si jamais il l'apprend.
Quelques minutes plus tard le mal de tête se dissipe mais la fatigue ne me lâche pas. Je décide d'aller prendre mon petit-déjeuner, du café noir bien serré et du pain tartiné au beurre. Je m'enferme ensuite dans ma chambre pour ne pas péter sur Marième qui ne rate pas une occasion de me lancer des piques.
En sortant avec mon plateau je traverse le couloir et je vois Rachid assis dans le fauteuil du salon, une tasse de café à la main. Il me regarde sans ciller.
Je veux reculer mais mes jambes refusent de bouger.
— Tay rek ma déh ! Je vais mourir aujourd'hui, je le sens.
Je me fais toute petite dans le fauteuil le plus éloigné de lui, il sirote tranquillement son café, les yeux toujours rivés sur moi.
— Rachid, je le salue d'une toute petite voix.
Il ne répond pas. Il pose sa tasse sur la table basse, croise les jambes et réajuste ses lunettes sans jamais quitter mon visage des yeux.
— Tu te souviens de ce que tu as fait hier ? demande-t-il, la voix tremblante de colère contenue.
Je baisse la tête et hoche légèrement.
— Tu te souviens aussi de la promesse que tu m'avais faite le jour de ta sortie de la clinique ?
— Oui, je réponds, la tête toujours baissée.
— Tu m'avais promis de ne plus jamais toucher à ces cochonneries. Tu as oublié ? Ou tu mentais ?
— Non, je murmure en essuyant une larme.
— Tu mentais kay et je déteste qu'on me mente Salma ! Tu es une manipulatrice et je te préviens dès maintenant que ça ne fonctionne pas avec moi. Xam ko tay !
Je veux l'interrompre mais il lève un doigt et je me tais.
— Je t'ai trouvée ivre en train de crier comme une folle et en plus Salih a trouvé de la drogue dans ta chambre. C'est comme ça que tu comptes changer ?
— Rachid s'il te plaît... tayoumako ! J'en avais vraiment besoin, essaie de comprendre !
Il rit nerveusement avant d'enchaîner sans pitié.
— Tayouloko ? Une grande fille comme toi ose me dire qu'elle n'a pas pu faire autrement ? Tu te moques de moi ? Pourquoi tu ne m'as pas appelé ? Tu n'as pas honte ? À plus de vingt ans tu te soûles de cette façon pendant que tes contemporaines se battent pour construire leur avenir ! Ma sœur a ton âge et elle est en ce moment aux États-Unis pour ses études, elle ne pense même pas à s'amuser ! Yaw niak diom, niak foula, amo benn khalatou aduna loudoul di mandi aka droguée wou ! Tu n'as aucune vergogne, aucune préoccupation en dehors de l'alcool et de la drogue ! Tes parents ont eu raison de mettre des limites parce que tu ne te respectes pas toi-même ! Ma défal lako nga bayi mandi gui ?! Wakh ma ! Dis-moi ce qu'il te faut pour arrêter ! Je commence à regretter d'avoir voulu t'aider parce que je réalise que tu n'en fais pas assez pour toi-même ! dit-il d'une voix si calme qu'elle me transperce plus sûrement qu'un cri.
Je n'ai rien à dire pour me défendre. Je me recroqueville sur moi-même et laisse couler mes larmes.
— Inutile de pleurer Salma. Tes larmes ne m'atteignent pas. Si tu ne veux pas changer dis-le moi tout de suite et tu retournes vivre chez ta copine. Je n'ai pas de temps à perdre ! crie-t-il cette fois en se levant.
— Non non je ne veux pas retourner là-bas ! je réponds entre deux sanglots.
— Alors dis-moi ce qui t'a pris de te mettre dans cet état devant la pauvre Marième qui est traumatisée depuis hier !
— Je... Rachid s'il te plaît ne me lâche pas. Pas comme mes parents. Tu es la seule personne qui me reste, si tu me tournes le dos je te jure que je me tue !
— Ne répète plus jamais ça tu m'entends ?! Je vais t'aider Salma mais aide-toi d'abord ! Ndimbeul naka fekk ci loxoy borom ! L'aide ne vient qu'à celui qui s'aide lui-même !
— Tu me manquais Rachid. Ça fait plus d'un mois que je ne t'ai pas vu. Tu me fuyais et ça me faisait atrocement souffrir. Je voulais juste arrêter de penser à toi. Je souffrais, j'explique.
Il se rassoit, il ne dit plus rien. Seuls mes sanglots remplissent la pièce.
Je veux changer mais en serai-je vraiment capable ?
— Avec quel argent tu as payé tout ça ? finit-il par demander.
Je suis forcée de mentir. Je ne peux pas lui dire que je dois de l'argent à Raky ou à Moulaye.
— Raky me devait de l'argent !
— Je t'avais dit de ne plus t'approcher de ta bande. J'espère que tu me dis la vérité ?
— C'est vrai !
— Où est ton téléphone ?
— Euh... dans ma chambre !
— Va le chercher !
Je me lève et vais dans ma chambre. Sur l'écran des dizaines d'appels en absence, Raky et un autre numéro que je reconnais immédiatement, Moulaye. Je commence à les effacer un par un.
— Inutile ! Donne-le moi !
Je sursaute. Rachid est dans l'embrasure de la porte, les mains dans les poches.
— Ne me regarde pas comme ça, je n'ai plus confiance en toi. Donne-moi ce téléphone !
Il me l'arrache des mains et rejoint le salon. Je le suis, le cœur battant à se rompre.
— Le 76... c'est le numéro de qui ? Il a laissé des messages pour te réclamer son argent, dit-il avec un mépris à peine voilé.
— C'est... celui de Moulaye !
— Alors lane ngay fenn ? Pourquoi tu mentais ?
— Je t'en supplie Rachid...
— Tu lui dois combien ?
— Cinquante mille francs !
— Et l'autre numéro ?
— Raky !
Je le vois se lever, entrer dans les toilettes visiteurs. Le bruit de la chasse d'eau. Il ressort quelques secondes après et revient vers le canapé.
— Plus de téléphone, plus de sorties si ce n'est pour tes séances chez le kinésithérapeute. Si jamais tu ressens l'envie de rechuter tu m'appelles et je viendrai te tenir compagnie. Je passerai demain In Shaa Allah, dit-il sans la moindre douceur dans la voix.
Il sort sans se retourner. Je rentre dans ma chambre en pleurant.
Rachid
Je sais que vous allez me trouver dur. Mais avec quelqu'un comme Salma on ne peut pas se permettre d'être trop indulgent. Je ne la connais pas encore assez mais je sens qu'elle a l'habitude d'obtenir ce qu'elle veut grâce à sa beauté. Elle va comprendre que ça ne fonctionne pas avec moi. Je vais l'aider c'est certain mais je ne la laisserai pas me mener par le bout du nez.
Ça m'a fendu le cœur de la voir aussi fragile. Je sais qu'elle souffre, qu'elle lutte de toutes ses forces pour s'en sortir. C'est dur pour elle mais je dois être ferme sinon elle risque de sombrer encore plus profondément si personne ne lui rappelle qu'il y a des limites. Je suis persuadé qu'elle peut s'en sortir. Elle est capable de faire émerger le meilleur d'elle-même.
Je dois aussi admettre qu'elle a le don de m'ébranler. Quand nous étions dans le salon tout à l'heure quelque chose en moi s'est mis à vibrer d'une façon que je ne m'explique pas. Jamais je n'avais ressenti ça devant une femme. Ces dernières semaines elle hante mes nuits. Je ferme les yeux et elle est là. Je les ouvre et elle est encore là, quelque part dans ma tête.
Hier soir aussi elle était dans mes rêves, si proche, si présente, sous mes draps avec moi dans cette blancheur de notre chambre... Je m'en réveille encore troublé.
— Rachid je te parle depuis tout à l'heure ! Tu es où ?!
Je lève les yeux et vois mon père debout devant moi. Je ne l'ai même pas entendu entrer dans mon bureau.
— Oh désolé papa. Je ne t'avais pas entendu !
— Évidemment, tête en l'air !
Je souris ne sachant pas quoi répondre.
— Tu penses à ta future femme ? lâche-t-il en riant.
— Non papa ! Tu sais que...
— Oh mon fils j'étais exactement comme ça quand j'ai connu ta mère. Je n'arrivais plus à me concentrer sur mon travail et ta mère ne me facilitait pas les choses. Je n'ai retrouvé la paix que lorsqu'elle a accepté ma demande en mariage un mois après. Un conseil mon fils, si tu es sûr de tes sentiments fonce. Une femme on la courtise après le mariage pas avant, tu perds ton temps, ton énergie et tu accumules des péchés en chemin. Mais si elle est faite pour toi tu pourras lui offrir tout l'amour que tu portes en toi dans le respect et la légitimité, conseille papa Muhammad avec une douceur tranquille.
— Papa... je crois que je suis en train de tomber amoureux. Mais pas de la bonne personne. Elle n'est pas du tout mon genre et pourtant elle me plaît, bien plus que je ne voudrais l'admettre, je confie, l'air songeur.
— Tu ne peux pas t'interdire d'aimer mon fils. C'est impossible. L'amour ne se commande pas, il arrive au moment où tu t'y attends le moins !
— Je sais papa mais sa vie est chaotique. Je ne suis pas sûr de pouvoir tenir !
— Alors aide-la ! Elle peut devenir ce que tu espères qu'elle soit. Dangay khalé... et certaines choses je ne peux pas te les expliquer mais va voir ta mère avec elle. Mon fils il n'y a pas de mauvaises femmes. Montre-lui le chemin et tu verras par toi-même. Amène-la à ta mère, elle sera ravie de l'accueillir, suggère-t-il avec ce sourire que Rachid lui connaît depuis toujours.
— J'y penserai papa !
— Qu'Allah te facilite les choses mon fils !
Je viens d'avouer que je suis amoureux de Salma et je n'en suis même pas certain. Ce sentiment m'était jusqu'ici inconnu et je ne sais pas vraiment comment il se manifeste. Tout ce que je sais c'est que j'aime être avec elle, que j'adore lui parler et que je la désire. Profondément.
Cela fait une semaine que je déjeune avec elle à l'appartement. C'est complètement contre mes principes mais j'ai besoin d'être près d'elle et en même temps ça me permet de garder un œil sur elle. Je ne lui fais pas encore entièrement confiance.
Depuis plus d'une heure j'appelle sur le fixe et personne ne répond. J'appelle Marième, elle me dit qu'elle est au marché. J'insiste. Toujours rien. Je rejoins Salih au parking.
— À l'appartement tout de suite ! j'ordonne en ouvrant la portière.
Une musique assourdissante nous accueille sur les lieux. Je sonne une bonne dizaine de fois, aucune réponse. Je demande à Salih d'aller me trouver un menuisier pour défoncer la porte.
— Je jure que si je la trouve encore une fois dans cet état je la fous dehors ! Thia khathie ! je crie à mon chauffeur avant de lui tourner le dos.
Je tente encore d'ébranler la porte sans succès. Salih remonte les escaliers avec Marième qu'il a croisée dans l'entrée.
— Où est Salma ? je crie sur la pauvre Marième.
— Je l'avais laissée à l'intérieur en partant, répond-elle, effrayée.
— Ouvre la porte !
Marième enfonce la clé dans la serrure et ce que je vois me glace le sang. L'appartement que j'avais choisi avec soin, meublé avec goût, cette blancheur immaculée que j'avais voulue pour elle comme un nouveau départ... tout ça n'existe plus. Les rideaux sont à moitié arrachés, des bouteilles vides jonchent le sol, des mégots écrasés sur le tapis blanc. Une odeur âcre de tabac froid, d'alcool bon marché et de quelque chose de plus chimique, de plus lourd, flotte dans l'air comme une insulte. La musique assourdissante fait vibrer les murs et les vitres.
Salma est assise sur les genoux d'un homme, un verre d'alcool à la main, les yeux vitreux et le sourire de quelqu'un qui ne sait plus très bien où elle est. Des sachets de poudre blanche sont éparpillés sur la table basse comme si c'était la chose la plus normale du monde. Une fille en robe courte et deux hommes sont affalés sur le canapé devant la télévision, personne ne semble surpris, personne ne semble avoir honte.
En me voyant Salma se lève d'un bond et renverse son verre sur le tapis. Nos regards se croisent une fraction de seconde et dans ses yeux je lis tout à la fois, la honte, la peur et quelque chose qui ressemble à du soulagement. Mais je ne suis pas là pour la sauver ce soir. Je suis là parce que j'en suis incapable de ne pas l'être.
Salih coupe la musique. Le silence qui tombe est brutal.
Je m'avance vers eux sans me presser, les mains dans les poches, le visage parfaitement neutre. C'est ça le cynisme, savoir exactement quel visage montrer quand tout en soi hurle.
— Foutez le camp d'ici tout de suite !!! je dis d'une voix qui ne tremble presque pas.
— Waouh le richissime Rachid Bathily en personne ! lâche Moulaye avec un sifflement admiratif et provocateur à la fois, ce qui déclenche les rires des autres.
Je le regarde, trente ans, peut-être moins, le genre d'homme qui a appris très tôt que la violence et l'argent facile remplacent tout le reste. Il me toise avec ce sourire de quelqu'un qui croit avoir le dessus parce qu'il est chez lui dans ce monde-là.
Il a tort.
— Dégagez !!! rugit Salih en brandissant son arme.
La fille et les deux autres détalent comme des lapins. Moulaye dégaine le sien, Salih est plus rapide, il le désarme en une fraction de seconde et le jette dehors sans ménagement.
— Foutez le camp d'ici tout de suite !!! je hurle, la voix tremblante de rage.
— Waouh le richissime Rachid Bathily en personne ! lâche Moulaye avec un sifflement ce qui déclenche les rires des autres.
— Dégagez !!! rugit Salih en brandissant son arme.
Je me tourne vers Salma, debout devant la cuisine, les larmes aux yeux.
— Qu'est-ce que tu attends pour les suivre ?
— Rachid...
— Je ne veux rien entendre. Sors d'ici. Et je ne me répéterai pas !
Elle me regarde, les yeux noyés. Mon cœur se serre mais je ne veux plus rien à voir avec ça. J'avais promis de l'aider mais on ne peut pas aider quelqu'un qui ne fait aucun effort pour lui-même. Mieux vaut la laisser partir même si ça me coûte parce que oui je suis amoureux de Salma. Je peux même dire qu'elle est sous ma peau. Damako nob. Je l'aime !
— Sors de chez moi Salma Siby ! je crie encore.
— Je vais partir Rachid ! Mais sache que la prochaine fois que tu auras de mes nouvelles ce sera peut-être pour ma mort !
J'ouvre grand les yeux, choqué par ce que je viens d'entendre.
— Oui Rachid. Souma guéné fii nieuweul dieulci sama new morgue ba, si je sors d'ici vient chercher mon corps à la morgue et remets-le à mon père !
Elle sort en courant. Je crie à Salih de la rattraper et je me lance derrière lui. Nous la voyons monter dans un taxi. Je saute dans ma voiture avec Salih et j'active les feux de détresse pour me frayer un passage dans la circulation.
Arrivé à la hauteur du taxi je klaxonne jusqu'à ce que le chauffeur nous remarque. Salih lui demande de s'arrêter. Il se gare sur le trottoir croyant certainement avoir affaire à la police. Je me gare devant lui, Salih descend le premier et demande à Salma de sortir. Elle ne lui accorde même pas un regard.
Je m'avance et ouvre la portière moi-même. Je lui prends le bras et la guide jusqu'à ma voiture. Puis je retourne payer le chauffeur avant de rejoindre le véhicule.
Pour la première fois je touche Salma volontairement. Mane kii khawma lane lama def, je ne sais pas ce qu'elle m'a fait pour que je perde tous mes moyens dès qu'elle est devant moi.
Je ne supporterai pas de la perdre. Je ne pourrai pas vivre sans elle. Je la veux à mes côtés.
Je viens de le comprendre, l'amour rend vraiment fou !
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