PARTIE 07 - DENK NALA YA'ALLAH (JE TE CONFIE A ALLAH)
ENTRE FEU ET PASSION - SALMA
Rachid
Salma ne cesse de pleurer depuis qu'on est rentrés. Elle est couchée sur le canapé en position fœtale, le visage enfoui dans le coussin, les épaules secouées par les sanglots. J'ai tellement envie de la prendre dans mes bras et lui dire à quel point elle compte pour moi. Je veux qu'elle entende toutes ces choses qui se bousculent en moi depuis des semaines. Lui dire ce que j'ai ressenti quand elle a prononcé ces mots, qu'elle allait en finir. Non. Salma ne sait pas à quel point elle est devenue indispensable à ma vie. Je veux la toucher mais je me retiens. Elle m'est haram. Alors je me fais violence, assis là où je suis, à distance, les mains croisées sur les genoux.
Je la veux libre de cette vie qui la dévore. Je la veux guérie, apaisée, lumineuse comme elle l'est quand elle rit. Je la veux dans ma maison, dans ma vie, pour toujours. Oh Hadjara Salma Siby... comme je te désire !
Je sais que c'est absurde, ne pas vouloir la toucher et la désirer jusqu'au plus profond de moi. Mais je suis un homme avec tout ce que ça implique. Avec Salma c'est devenu presque insupportable. Je me suis même demandé si elle ne m'avait pas ensorcelé, comment peut-on tomber aussi éperdument amoureux en si peu de temps et d'une femme qui n'est pas du tout ce qu'on imaginait ?
Son mode de vie me trouble profondément. Je ne cherche pas une femme cachée derrière une burqa qui passe son temps à juger celles qui ne portent pas le voile. Mais il y a le minimum, une vie saine, un cœur en ordre. Je préfère mille fois une femme au cœur pur sans voile qu'une femme voilée qui ne respecte pas ce qu'elle porte. Wolof néna niit loumou gueuné moromam souy solou douko sim. Ce qu'un homme possède de plus que son prochain, il ne l'enlève pas au moment de s'habiller devant lui. et c'est le cœur. Mais nos actes reflètent souvent ce que nos cœurs contiennent.
Je sais que son cœur est pur mais elle est appelée à devenir mère, la mère de mes enfants si Dieu le veut. La femme est le miroir de la société, une école à elle seule et Salma aujourd'hui est loin d'être cette maîtresse exemplaire. Comment pourrait-elle tenir un foyer dans ces conditions ? Être une bonne mère ? Je ne cherche pas la perfection mais j'aimerais que mes enfants puissent présenter leur mère la tête haute. Je ne pourrai jamais faire d'elle mon épouse... même si je l'aime à en perdre la raison.
Je l'observe couchée sur ce canapé et une partie de moi la voit comme une femme à sauver mais une autre partie, plus froide, plus lucide, se demande déjà ce que ça va me coûter. Pas en argent, en dignité, en réputation, en paix intérieure. Je n'ai jamais rien fait sans calculer le retour sur investissement et l'amour ne fait visiblement pas exception. C'est ça mon vrai problème avec Salma, elle est la première chose de ma vie que je ne peux pas contrôler.
C'est ça mon problème, cet amour qui me brûle de l'intérieur. Elle m'a volé mon cœur sans même le savoir. Sama seytané bima done weur moy Salma. La femme que je cherchais c'était elle depuis le début. Mais pour l'instant il faut que je l'aide sinon elle va commettre une folie.
Je compose le numéro de Khalifa.
— Allô, As-Salam 'Aleykum wa Rahmatullah...
— Wa'aleykum Salam Bathily, répond Imam.
— Sow, diakhlé rek motakh ma wola ! Je suis inquiet c'est pour ça que je t'appelle !
— Je sais tout Rachid. Emmène-la demain matin In Shaa Allah. Le reste du travail c'est moi qui m'en charge avec l'aide du Tout-Puissant !
— Ah oui et qu'est-ce que tu comptes faire ?
— Ce qu'Allah a recommandé à chaque serviteur. Attends-toi à ne plus revoir ta belle Salma pendant au moins deux ans. Lima wara def ci mom mo beuri, j'ai beaucoup à lui apprendre et il faut qu'elle soit loin de toi. Si je la laisse encore une journée à tes côtés vous allez commettre l'irréparable, dit-il en riant.
— Khalifa !!! je réponds, choqué. Tu me crois vraiment capable de...
— Mo yaw tu ferais pire que ça ! Tout ce que je sais c'est qu'elle n'est pas encore ta femme alors arrête de penser à toutes ces choses que t'as envie de lui faire. Fala yam !
Je ris nerveusement, pris en flagrant délit.
— Yaw do nit ! Tu es incroyable !
— May sa serigne Bathily Sempera boulko fatei ! Je suis ton guide, ne l'oublie jamais !
— Bakhna ! Je te l'emmène demain après la prière du Fajr In Shaa Allah !
— Bien. Ma'Salam !
Je ne sais pas si je pourrai supporter cette séparation mais je sais que c'est la seule solution, pour elle et pour moi aussi. Je décide de lui en parler.
Je rejoins le salon, Salma est toujours sur le canapé, les genoux remontés contre la poitrine. Elle lève les yeux vers moi dès que j'entre dans la pièce.
— Salma arrête de pleurer et lève-toi. On va parler sérieusement !
Elle se lève et essuie ses larmes avant de se mettre en tailleur en ramenant le plaid sur ses jambes.
— Je veux t'aider Salma mais sache que douma sa golo, je ne suis pas ton jouet. Je t'avais dit la dernière fois que tes manipulations ne fonctionnent pas avec moi. Tu ne peux pas me manipuler !!!
— Je ne sais pas comment ils ont eu l'adresse de l'appartement !
— Qu'est-ce qui s'est réellement passé ce matin ?
Je m'adoucis en voyant qu'elle tremble légèrement, les mains crispées sur le plaid.
— Je te jure Rachid j'étais là tranquillement devant la télé quand on a sonné. J'ai cru que c'était Marième mais non c'était eux. J'ai essayé de fermer la porte, ils étaient plus rapides. Moulaye m'a frappée avant de me forcer à m'asseoir et à boire avec eux. Il était armé, je ne pouvais pas refuser. Moulaye est violent, tu ne le connais pas !
Un silence lourd s'installe. Je la crois.
— D'accord. Maintenant c'est terminé. Et je ne veux plus jamais t'entendre parler de suicide ou de quoi que ce soit de ce genre. Compris ?!
Elle hoche la tête et essuie ses larmes.
— Bien. Demain tu iras vivre à Gaya dans la région de Dagana !
Elle me regarde, les larmes recommencent à couler.
— Tu veux m'abandonner ? Je te jure que je ne te mens pas Rachid !
— Non Salma ce n'est pas du tout ce que tu crois. C'est chez un ami, une ville apaisée loin du bruit et de tout ce qui te détruit ici. Je sais que tu vas penser que je veux m'éloigner de toi mais ce n'est pas ça. Je veux juste que tu redeviennes celle que tu étais. Je veux que tu guérisses de ta dépendance, que tu sois en paix avec toi-même et que tu retrouves tes parents entièrement guérie pour qu'ils soient fiers de ce que tu seras devenue. Je veux que tu me reviennes meilleure. Tu es partante pour être comme ton homonyme Hadjara ?
— Oui Rachid c'est tout ce que je désire. Je veux juste trouver la clémence de mon Seigneur et Sa miséricorde infinie. Mais je ne veux pas être loin de toi, avoue-t-elle en hoquetant.
— C'est pour toi que je fais ça Salma. Moi aussi... moi aussi je ne veux pas me séparer de toi. Mais il le faut pour ton bien. Alors es-tu prête ?
Je voulais lui avouer mes sentiments, les mots étaient là au bord des lèvres mais je n'ai pas eu le courage. Mieux vaut garder ça pour moi pour l'instant.
— Oui, dit-elle en s'essuyant les yeux une dernière fois. Je veux changer !
— In Shaa Allah Salma. Je te fais entièrement confiance. Sois prête demain après la prière du Fajr, on prendra l'hélicoptère de l'entreprise !
— D'accord. Merci pour tout Rachid !
— Je t'en prie mon am... ma belle je voulais dire, je me reprends maladroitement.
Je la vois esquisser un sourire coquin. Elle est dangereuse cette femme, elle a un charme auquel aucun homme ne peut résister.
— Hey ne me refais plus jamais ça tu m'entends ! J'ai cru faire une crise cardiaque dans la voiture !
— Et qu'est-ce que j'ai fait ? demande-t-elle, malicieuse.
— Ta tentative de suicide si je peux l'appeler ainsi ! Ne recommence plus jamais !
— Ça a marché non ? Je suis toujours là avec toi ? dit-elle en se levant sans ciller.
— Alors c'était une mise en scène ?
— Non ! J'avais vraiment l'intention d'en finir avec cette vie !
— So harou wone déh nala lerr sa doundou guiy moy geuneu sedd lingay féki ! Si tu avais réussi sache que ta vie d'ici-bas aurait été infiniment plus douce que ce qui t'attendait sous terre ! je réplique, énervé.
— Soubhan'Allah !
— La prochaine fois tu réfléchiras avant de prononcer ces mots. Bon j'y vais. À demain !
J'ouvre la porte et la referme derrière moi sans me retourner.
Nous arrivons à Dagana dans la région de Saint-Louis vers sept heures du matin.
Le soleil est déjà haut et impitoyable. L'air sec et chaud enveloppe tout comme une étreinte de braise. La lumière du Sahel, blanche et aveuglante, fait scintiller la poussière en suspension. Au loin le fleuve Sénégal dessine une ligne d'argent entre les rives ocre et les touffes de végétation. C'est une terre ancienne, lourde de mémoire et de foi, une terre qui a vu passer les plus grands.
Je sais que ça va être difficile pour Salma, elle qui n'a connu que le bitume de Dakar et le bruit des Almadies. Mais elle s'habituera. Ici il n'y a pas de soirées ni de tentations, il y a le silence, la prière et la science. Beaucoup de grands maîtres coraniques du pays et même de la sous-région y ont forgé leur savoir.
Khalifa nous attend à l'aérodrome, appuyé contre sa voiture, un sourire serein sur le visage. Nous faisons le reste du chemin jusqu'à Gaé, Gaya, fenêtres ouvertes, le vent chaud nous fouettant le visage.
Il nous emmène d'abord au cimetière. Nous nous arrêtons sur la tombe de la mère du vénéré Seydi Hadj Malik Sy, Mame Fawade Wellé, et de ses oncles dont Alfahim Mayoro Wellé, celui qui avait accueilli sur cette terre le mystérieux Khalife de l'islam au Sénégal, El Hadj Cheikhou Oumar Al Foutiyou Tall. C'est une sorte de pèlerinage, silencieux, solennel. Les tombes sont simples, blanchies à la chaux, entourées d'un silence presque sacré que même le vent semble respecter.
Je n'ai jamais été autant saisi par l'histoire d'un lieu. J'ai fait les plus grandes villes du monde mais ici quelque chose d'invisible me touche au plus profond.
— Prochaine destination Porokhane chez Mame Diarra Bousso, In Shaa Allah, je souffle à Salma en sortant du cimetière. Tu vois ce sont elles vos références, danou diamou senn borom ba déh motakh diour niou nieup beugone diour ! Elles ont adoré leur Seigneur avec une foi absolue et Il leur a accordé des enfants que toute femme rêverait d'avoir. Je veux que tu deviennes comme elles, des femmes pleines de lumière et de vertus. Bats-toi Salma et tu t'en sortiras In Shaa Allah !
— Je ne pourrai jamais être comme elles, elles étaient pures. Mais je tâcherai de suivre leurs pas In Shaa Allah ! répond-elle, les larmes aux yeux.
— In Shaa Allah yalna lako Ya'Allah yomalal ! Qu'Allah te facilite et moi je crois en toi !
L'heure du départ arrive trop vite.
Le soleil commence à décliner, teintant le ciel d'une lumière dorée et cuivrée qui réchauffe les façades de terre. Autour de nous Gaya s'anime doucement, des enfants qui rentrent de l'école coranique, des femmes qui pilent le mil dans la cour d'une maison voisine, le murmure d'une prière qui s'élève quelque part. Tout respire la lenteur, la foi et la paix.
Et moi j'ai un poids de plomb dans la poitrine.
Le soleil descend sur Gaya avec cette lenteur majestueuse propre aux villes qui ont appris à ne pas se presser. Le ciel vire à l'orange brûlé puis au rose profond, teintant les murs de terre d'une lumière presque sacrée. L'odeur de la poussière chaude se mêle à celle du bois de chauffe et du thiouraye qui s'échappe d'une fenêtre entrouverte. Quelque part derrière nous une voix d'enfant récite le Coran, claire et pure comme une source, et ce son-là résonne en moi d'une façon que je n'attendais pas. Je regarde cette ville et je comprends pourquoi Khalifa l'a choisie pour Salma. Ici le monde ralentit. Ici on n'a pas le choix de se retrouver soi-même.
— Ne t'inquiète pas Rachid ta Salma est entre de bonnes mains, dit soudainement Khalifa.
— Oui je sais Khalifa mais prends soin d'elle, je t'en supplie Imam !
— Je ferai plus que ça mon frère. Vas-y et n'aie aucune crainte, elle te reviendra saine et sauve In Shaa Allah !
Je me retourne, le visage de Salma est baigné de larmes. Elle me regarde avec une intensité qui me prend aux tripes et me donne envie de tout annuler, de rester, de ne jamais partir.
— Salma denk nala Ya'Allah ! Je te laisse entre les mains de Dieu, je dis d'une voix qui tremble malgré moi.
— Nangounako Rachid ! Je l'accepte, dit-elle en sanglotant.
— Bon j'y vais alors !
Je fais un pas pour partir quand Salma bondit et me serre contre elle. Pas doucement. Avec toute la force de quelqu'un qui sait que c'est la dernière fois pour longtemps. Ses bras autour de mon cou, sa tête contre ma poitrine, son souffle chaud et saccadé contre ma chemise. Je sens son cœur battre contre le mien et pendant une fraction de seconde je ne suis plus Rachid Bathily le fils de Muhammad, le directeur de la banque Ar-Rahmane, l'homme aux principes. Je suis juste un homme qui tient dans ses bras la femme qu'il aime et qui ne veut pas la lâcher.
Je réponds à son étreinte. Mes bras se referment sur elle malgré moi et je ferme les yeux une seconde. J'en avais besoin moi aussi. Plus que je ne voudrais l'admettre.
— Goor ak djiguenn dounou diakhasso nak bayilenn lii ! Un homme et une femme ne devraient pas se mélanger ainsi ! sermonne Khalifa en nous séparant doucement mais fermement.
Je me dégage d'elle à contrecœur. Je refuse de laisser mes larmes tomber devant Salma. Je fais quelques pas, Khalifa dans mon sillage, quand j'entends sa voix dans mon dos.
— Rachid !
— Oui Salma, je réponds sans me retourner.
— Tu m'attendras ?
Je m'arrête. J'essuie discrètement les larmes qui ont déjà coulé malgré moi. Puis je me retourne pour la regarder une dernière fois, ce visage, ces yeux remplis d'une sincérité que rien ne peut feindre.
— In Shaa Allah... je t'attendrai Salma Siby.
Avant d'embarquer Khalifa m'entraîne à l'ombre d'un grand arbre devant sa maison. Le vent chaud fait frémir les feuilles au-dessus de nous.
— Écoute Bathily je veux que tu coupes tout contact avec Salma du moins tant qu'elle sera ici !
— Ne me demande même pas ça Khalifa. Lolou mom douma ko sakh nangou !!! Je ne peux pas l'accepter !!!
— Tu vas le faire nak. Je te jure que tu vas le faire ! Je ne veux rien qui la perturbe, dafa nieuw pour tarbiyou, elle est venue ici pour apprendre et se reconstruire. Je ne permettrai pas que tu l'en empêches même involontairement. Et je ne veux pas non plus que tu viennes la voir. C'est clair ?
Je le connais. Il ne cédera pas. Inutile de me battre contre lui.
— Oui... mais ça va être difficile !
— Je sais que danga ko nob ba dof, tu es fou d'elle. Mais c'est la seule solution pour qu'elle s'en sorte. T'inquiète pas elle est faite pour toi et tu es fait pour elle !
— C'est évident !!! Mom rek, mane rek !!!
Je dis cette phrase en souriant malgré moi et pour la première fois depuis ce matin quelque chose se desserre dans ma poitrine.
Je quitte Dagana le cœur lourd, les yeux encore tournés vers cette ville que je laisse derrière moi. Salma va terriblement me manquer. Mais j'espère de tout mon cœur qu'elle guérira et qu'elle me reviendra enfin elle-même.
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