PARTIE 08 - SOUS LE MANGUIER DE GAYA
ENTRE FEU ET PASSION - SALMA
Je suis restée plus d'une heure à pleurer le départ de Rachid. Je ne crois pas le revoir. Une fois à Dakar il continuera sa vie et trouvera certainement une femme plus chaste et plus belle que moi. J'ai mal, énormément mal. J'ai l'impression que mon cœur s'est brisé en mille morceaux et que personne ne pourra jamais les recoller.
— Salma nopil, tu reverras bientôt ton beau Rachid, dit la femme qui nous a accueillis tout à l'heure.
Je lève mon visage et la regarde. Elle est belle avec un visage d'ange, une douceur dans les yeux qui désarme immédiatement.
— Je suis Oumou Salamata, la femme d'Imam. Je suis très heureuse de t'accueillir chez moi et je suis certaine qu'on sera de très bonnes amies In Shaa Allah, dit-elle tout sourire.
J'essuie mes larmes avec mon voile et lui tends la main.
— Salma Siby !
— Enchantée ma chérie !
Elle me sert un verre d'eau fraîche et s'assoit sur le banc en face. La cour est silencieuse, traversée par le souffle sec du vent du nord. Des fleurs d'hibiscus rouge sang longent le mur blanchi à la chaux.
— Il fait très chaud ici mais tu t'y habitueras bientôt In Shaa Allah !
— J'espère bien ! Tu es très belle Oumou, Ma Shaa Allah ! je ne peux m'empêcher de dire.
— Nimou rafété nonou la xol bi rafété ! Elle est encore plus belle à l'intérieur ! entends-je derrière moi.
Je me retourne et vois Imam. Il s'avance vers sa femme, lui dépose un baiser sur le front avec une tendresse naturelle et prend place à côté d'elle. Ils sont beaux ensemble, d'une beauté qui n'a pas besoin de se montrer.
— Salma comme tu le sais déjà voici Oumou Salamata, mon épouse, la mère des orphelins, la gardienne de cette maison et la propriétaire de mon cœur, déclare Imam les yeux rivés sur ceux de sa femme.
— Ayoo !
Je tends encore ma main à Oumou.
— Je t'aime déjà Oumou et je sais que je vais apprendre beaucoup de choses à tes côtés. Et toi Imam je suis certaine que tu es un homme merveilleux pour avoir une épouse aussi merveilleuse !
— Allah dit dans la Sourate An Nour, verset 26 : « Les mauvaises femmes aux mauvais hommes et les mauvais hommes aux mauvaises femmes. De même les bonnes femmes aux bons hommes et les bons hommes aux bonnes femmes. Ceux-là sont innocents de ceux que les autres disent. Ils ont un pardon et une récompense généreuse. » C'est un homme merveilleux, un bon mari et excellent père de famille Ma Shaa Allah ! rétorque Oumou, amoureuse.
Je baisse la tête, je ne trouverai jamais un bon mari. Je suis mauvaise et j'aurai un mauvais mari.
— Salma tu n'es pas mauvaise, tu es perdue comme beaucoup de filles de ton âge. Je ne juge jamais une femme. Quand on parle de mauvaises personnes c'est celles qui connaissent le bien, celles qui ont appris leur religion et l'ont reniée pour les plaisirs de ce bas-monde, ces personnes qui n'hésitent pas une seconde à faire du mal à leur prochain sans aucun regret. Toi Salma je ne pense pas que tu fasses partie de ce genre. Je vais t'aider à t'améliorer et tu seras bluffée par le résultat, me rassure Imam avec un sourire d'une sincérité totale.
— Amine Imam qu'Allah t'entende !
— Ça ne sera pas facile mais on y arrivera avec l'aide du Tout-Puissant. On commencera le traitement demain In Shaa Allah ! Oumou aide-la à s'installer et encore bienvenue chez toi Salma !
— Merci Imam je me sens déjà chez moi !
Oumou m'installe dans la chambre de sa fille aînée Zahra, une jolie petite fille de dix ans aussi belle que sa mère avec les mêmes yeux profonds et le même sourire doux. Elle m'aide à ranger mes affaires dans l'armoire en bois sculpté qui occupe tout un mur et nous ressortons ensemble pour aider Oumou à la cuisine.
La première chose qui me frappe c'est comment elles font pour supporter cette chaleur. Ici on ne cuisine pas dans la cuisine pourtant spacieuse et bien équipée, mais dans l'arrière-cour à ciel ouvert avec deux mbana, ces grosses marmites pouvant contenir vingt-cinq kilos, posées sur des feux de bois. La fumée monte en volutes grises dans l'air sec et l'odeur du bois brûlé se mêle aux épices. Au menu ce soir du riz à la viande de mouton, deux gros béliers ont été égorgés pour l'occasion.
Oumou supervise tout avec une rigueur tranquille. Elle veut que ce soit impeccable pour les enfants, elle ne laisse rien au hasard.
— Salma Imam tient énormément au bien-être des enfants. Ils viennent des quatre coins du monde et il veut qu'ils soient dans les meilleures conditions. Quand on dit daara on imagine souvent un endroit où l'on maltraite les enfants mais ce n'est pas partout comme ça. Il existe de vraies écoles coraniques avec d'excellents maîtres qui n'ont qu'un seul objectif, partager leur savoir avec ceux qui veulent apprendre. Ici on veut que les enfants se sentent chez eux, ils ne doivent manquer de rien. L'éducation islamique est rigoureuse oui mais on ne prive jamais ces enfants de leurs droits. Tu verras comment l'école fonctionne. Pour l'instant c'est du thiébou yapp pour te souhaiter la bienvenue !
— Oh il ne fallait vraiment pas. Ça me touche beaucoup, merci pour cette attention !
J'aide à couper les légumes. Je transpire comme jamais de ma vie. La chaleur est écrasante, presque solide, mais elles vaquent à leurs occupations avec une aisance qui me laisse bouche bée pendant que moi je fonds sur place comme une bougie oubliée au soleil.
Le lendemain matin on frappe à la porte de la chambre vers cinq heures.
— Diouk lenn diouli ! Levez-vous pour la prière !
Je me lève. Zahra aussi, sans hésiter, comme si se réveiller avant l'aube était la chose la plus naturelle du monde. Je la regarde, cette petite fille de dix ans qui se lève dans le noir pour prier et quelque chose en moi se serre de honte et d'admiration à la fois.
Je me dirige vers la salle de bain et prends une douche. Je transpire déjà malgré le ventilateur, mon corps colle de partout. Je fais mes ablutions et m'habille en tenue de prière. La mosquée est collée à la grande maison, il suffit de passer par une petite porte dans le mur pour s'y retrouver.
Après la prière j'assiste au Wazifa du matin même si je ne suis pas encore disciple de la Tarîqa Tîjâniyya. Il m'arrivait d'y assister autrefois les matins ou les soirs quand je n'étais pas ivre bien sûr.
Je m'apprête à regagner la chambre quand Oustaz Khalifa me demande d'attendre.
— Assalamou 'Aleykum soxna Salma comment tu vas, j'espère que tu as bien dormi ?
— Waleykum Salam Imam, Alhamdoulillah j'ai très bien dormi Ma Shaa Allah ! je réponds en lui rendant son sourire.
— Alhamdoulillah alors. Je t'avais dit hier qu'on commencerait le traitement aujourd'hui. Suis-moi dans la chambre s'il te plaît !
Je le suis dans une petite pièce à l'entrée de la maison. Elle est sobre, une natte au sol, une bibliothèque chargée de livres et de manuscrits anciens et une fenêtre étroite par laquelle entre un filet de lumière dorée. Je m'assieds sur la natte. Il prend une bouteille derrière la bibliothèque et me la tend avec un gobelet.
— Tu bois juste une tasse. Mais je te préviens tu vas vomir à t'en fendre les côtes. C'est un processus normal, tu vas expulser tout le poison accumulé dans ton corps. Tu auras l'impression d'être très malade mais ça passera d'ici quelques semaines In Shaa Allah !
J'acquiesce en souriant. Je veux guérir. Je dois guérir même si les vomissements me font un peu peur.
Je me verse une tasse et la bois en trois gorgées. Le liquide est amer, tiède, avec un arrière-goût d'herbes séchées et de quelque chose d'indéfinissable. Quelques minutes après je comprends ce qu'Imam voulait dire. Des contractions violentes me tordent le ventre, je me roule en boule sur la natte en espérant que ça passe. Ça ne passe pas. Les nausées montent irrépressibles. Je cours vers la salle de bain et vomis comme jamais je n'ai vomi de ma vie. Quand je ressors je n'ai plus de forces. Je me couche à même le sol et ferme les yeux.
Je me réveille dans la même pièce. Un courant d'air frais, la climatisation. Je comprends que c'est la salle de consultation d'Imam.
— Comment tu vas néné touti ?
Je lève la tête. Oumou est assise à côté de moi, un bol isotherme posé sur ses genoux. Ses mains sont douces quand elle touche mon front.
— Je vais bien... un peu faible mais ça va. J'ai dormi combien d'heures ?
— Il est seize heures ma chérie, tu as dormi dix heures. Tu risques de ne pas dormir cette nuit, dit-elle en étalant devant moi une nappe blanche immaculée sur laquelle elle pose le bol et une cuillère enroulée dans un torchon propre.
— C'est de la soupe de veau. Tu dois manger léger pour le moment...
Mais je ne l'écoute déjà plus. Je plonge la cuillère dans le bol, je meurs de faim.
— Hum... Oum... hummm...
— On ne parle pas la bouche pleine Salma, tu risques de t'étouffer et la soupe est encore chaude !
— Un pur délice !
Elle sourit. Je vide le bol jusqu'à la dernière goutte en essuyant l'intérieur avec le reste de mon pain. Oumou me regarde, les yeux écarquillés.
— Salma !
— J'en prendrais volontiers s'il en reste, je dis en lui tendant le bol.
Elle éclate de rire, un rire franc et généreux, et se lève avec le bol. Elle revient quelques minutes plus tard, le bol fumant.
— Je vais prendre du poids avant de retourner à Dakar, je souffle, toute contente.
— Hum sou boba Rachid dafa gueneuy dof ci yaw. Rachid risque d'être encore plus fou de toi !
— Tu crois qu'il va m'attendre Oumou ?
— Mais bien sûr, khana tu ne l'as pas vu quand vous vous êtes quittés hier ? Il avait autant mal que toi !
— Oui mais je ne suis pas du tout son genre !
— L'amour ne connaît pas de genre ma belle ! Dieu est grand. Concentre-toi sur toi d'abord, guéris, retrouve-toi et laisse le reste entre les mains d'Allah. Défaroul ba paré !
— In Shaa Allah j'essaierai de ne pas penser à Rachid !
Oumou sourit sans rien dire. Nous savons toutes les deux que c'est plus facile à dire qu'à faire.
Les soirs qui suivent les vomissements reprennent, violents et épuisants. Mais le traitement porte ses fruits. Semaine après semaine le manque s'estompe. L'envie de drogue s'efface d'abord en sourdine puis vraiment. J'ai maigri, je ressemble à une ombre d'elle-même, mais je respire mieux. Je dors mieux. Je mange mieux. Mon corps lentement réapprend à vivre sans béquille.
Il y a ce matin de novembre où pour la première fois depuis des années je me réveille avant l'appel du muezzin. Spontanément. Sans y être forcée. Je reste allongée un moment, les yeux ouverts dans le noir, à écouter le silence de Gaya et je réalise que je n'ai pas envie d'autre chose que de me lever et de prier.
Il y a ce jour de ramadan vers le seizième jour où la faim et la chaleur conjuguées me font presque craquer. Je suis assise sous le manguier les genoux contre la poitrine les yeux fermés quand Zahra vient s'asseoir à côté de moi sans un mot et pose sa petite main sur la mienne. Cette petite fille de dix ans qui jeûne sans se plaindre sans faiblir. Je ravale mes larmes et je tiens.
Il y a cette lettre que je commence à écrire à Rachid un soir à la lueur d'une bougie. Rachid je voulais juste que tu saches... Je n'arrive pas plus loin. Je plie la feuille, la glisse sous mon matelas et je ne l'envoie jamais.
Il y a ce matin où Imam me demande de réciter seule devant lui la sourate que j'ai mémorisée la semaine précédente. Ma voix tremble au début puis s'affermit puis coule naturellement comme si ces mots avaient toujours été en moi attendant juste qu'on les libère. Imam hoche la tête en silence. C'est tout. Mais ce hochement de tête vaut tous les compliments du monde.
Une année passe.
Alhamdoulillah je suis guérie. Imam et Oumou ont tout donné pour que je me reconstruise. Je ne dis pas que je suis devenue une sainte, loin de là, mais je me suis rapprochée de mon Seigneur d'une façon que je n'aurais jamais cru possible. Il y a en moi une paix intérieure que je ne savais pas que j'étais capable de ressentir. Je ne rate plus aucune prière. J'ai jeûné tout le mois de ramadan malgré la chaleur implacable. J'ai mémorisé la moitié du Livre Saint. Je suis fière de moi et de ce que je suis en train de devenir.
Mais je ne suis pas guérie de Rachid. Je ne l'ai pas revu depuis ce jour à Dagana. Je n'ai pas entendu sa voix. Et pourtant il continue de s'occuper de moi en silence, tous les trois mois une valise arrive contenant des effets de toilette, des habits, tout ce dont une femme peut avoir besoin. J'aurais aimé entendre sa voix. Juste ça. Imam me donne de ses nouvelles de temps en temps, il va bien c'est tout ce que je sais de lui.
Un soir je suis seule sur la terrasse. Le ciel de Dagana est d'un bleu profond piqué d'étoiles, immense comme nulle part ailleurs. Le fleuve miroite au loin sous la lune. Le silence ici a une texture, il n'est pas vide il est plein de quelque chose qu'on n'entend qu'avec le cœur.
— Hadjara qu'est-ce que tu fais seule sur la terrasse ?
Je me retourne. Imam et Oumou arrivent ensemble, ces deux-là sont toujours ensemble.
— Elle pense à son amour à Dakar, lâche Oumou avec un clin d'œil complice.
— Tu n'as toujours pas oublié Rachid ? Tu sais qu'il s'est marié ? laisse-t-il tomber en regardant sa femme du coin de l'œil.
Mes yeux se remplissent de larmes instantanément. J'essaie de les retenir, impossible. Elles coulent sur mes joues avant que j'aie pu détourner la tête.
— Ya Rabi ki déh sunu ko mayul Rachid Bathily dina déé ! Si on ne scelle pas ton mariage avec Rachid Bathily tu risques d'en mourir !
— Salma, dit la voix douce d'Oumou. Oustaz dalay togne rek, il plaisante. Rachid ne s'est jamais marié. Ne pleure pas ma chérie, ajoute-t-elle en essuyant mes larmes.
Je relève la tête le visage encore mouillé. Je vois Oustaz masquer difficilement son amusement derrière un air sérieux.
— Je te conseille de te concentrer sur toi et de laisser Rachid là où il est. Tu n'es pas ici pour penser à lui Salma, tu es là pour apprendre !
— Je sais Oustaz mais...
— Pas de mais Salma ! S'il est vraiment à toi il t'attendra In Shaa Allah ! Bon je vous laisse. À tout à l'heure Habiba, dit-il en lançant un baiser du bout des doigts à Oumou avant de disparaître dans la maison.
— Salma yaw nop nga Rachid déh ! Tu es folle amoureuse de lui ! Mais qu'est-ce qu'il t'a fait ? demande Oumou en riant.
— Je ne sais pas ! Je suis tombée amoureuse de lui dès que nos regards se sont accrochés !
— Le coup de foudre ! Thiey lii !!! Tu sais entre Imam et moi c'était un mariage arrangé par la famille. Nous sommes cousins, son père est le grand frère de ma mère. On s'est mariés quand j'avais quinze ans et lui dix-neuf, peu avant qu'il ne parte en Égypte pour ses études. Il est parti en me laissant avec une grossesse d'un mois mais il ne m'a jamais lâchée. La communication était difficile à l'époque, il n'y avait que le téléphone fixe, mais il appelait tous les jours pour prendre de mes nouvelles. Je suis tombée amoureuse de lui naturellement et lui aussi je crois. Il est revenu trois ans après, on était tous les deux plus matures et on s'est promis cette nuit-là qu'on serait un et indivisible. Dix ans après nous en sommes toujours là, confie-t-elle, les yeux perdus dans un souvenir doux.
— C'est quoi votre secret ? Quand je vous regarde j'ai l'impression que vous venez juste de vous marier. Vous vous aimez d'une façon tellement sincère !
— On s'est dit que le mariage est une adoration divine comme la prière et les autres actes d'adoration. Tu sais que la prière a des conditions qu'il faut respecter pour qu'elle soit valide ? Le mariage aussi a ses conditions et la plus fondamentale c'est la crainte du Très-Haut. Cette crainte guide tous tes actes et cultive l'amour et la miséricorde entre les époux. Chaque geste que je pose entre mon mari et moi je sais qu'Allah me regarde et je m'acquitte de mes devoirs avec humilité, d'abord envers mon Seigneur Soubhanahou wa Ta'Ala et ensuite envers celui avec qui Il m'a liée.
— Oh Oumou tu es une femme exceptionnelle ! Tu es mon modèle !
— Tout ce que je suis je le dois à mon mari parce que c'est lui qui m'a montré la bonne voie ! dit-elle simplement, avec une humilité qui me désarme.
Je la regarde longtemps dans le silence de cette nuit de Dagana. Je n'ai encore jamais rencontré une femme aussi forte qu'Oumou Salamata. Elle est la bonté incarnée, d'une pureté extraordinaire, naturelle, sans effort. Elle m'a appris plus en un an que toute ma vie ne m'avait enseigné. Et elle ne cesse de m'épater de jour en jour.
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