PARTIE 10 - LE RETOUR
ENTRE FEU ET PASSION - SALMA
Dix-neuf heures. La voiture est garée devant mon ancienne maison et je ne bouge pas.
Je porte une robe en pagne simple avec un voile et j'ai l'impression que mes jambes ne m'appartiennent plus. Oh mon Dieu si je pouvais m'enfuir et me cacher je le ferais sans hésiter. J'ai peur que papa me rejette encore et Tidiane mon grand frère, il va me tuer c'est certain.
Je regarde Imam pour lui signifier que je n'ai aucune envie de quitter cette voiture. Mais il sort avant de venir m'ouvrir la portière. Je me dirige vers la porte d'entrée et sonne les mains tremblantes, Khalifa derrière moi comme un rempart.
— J'ai peur Oustaz ! je dis la voix tremblante.
— Dangama khamé wakhantou ? T'ai-je une fois menti ?
— Non mais si mon père me chasse encore ?
— Fais-moi confiance Hadjara, tout va bien se passer In Shaa Allah !
La maison a beaucoup changé. Il y a deux niveaux maintenant alors qu'avant il n'y en avait qu'un et un jardin fleuri à l'entrée, c'est l'œuvre de maman, elle a toujours adoré les fleurs. Je reconnais ses rosiers rouges le long du mur, ses hibiscus, ses petits pots de basilic alignés comme des soldats. La vie a continué ici sans moi.
C'est Coumba ma belle-sœur qui vient ouvrir.
— As-Salamou 'Aleykum soxna ci nanga def ? dit soudainement Khalifa comme je tarde à parler.
— Wa 'Aleykum Salam serigne bi sante rek ! répond Coumba.
— Imam déh lanouy sett ! Nous sommes venus voir Imam !
— Entrez il est à l'intérieur, propose ma belle-sœur.
— Coumba, je souffle, le cœur battant.
Elle me dévisage plus d'une seconde mais ne me reconnaît pas. Il fait noir dehors et je ne suis plus la même.
— Soxna ci gagné ngama déh ! Vous m'avez gagné jeune dame !
— C'est moi Salma...
Pour seule réponse elle met sa main sur sa bouche et pousse un léger cri de surprise.
— Hiiiii Salma ? dit-elle en me prenant dans ses bras, déclenchant aussitôt mes larmes.
On reste là debout devant le salon à pleurer de chaudes larmes toutes les deux. Coumba est ma belle-sœur mais elle a toujours été bien plus que ça. Elle me glissait de l'argent en fin de mois pour m'acheter des habits et à chaque fois que je rentrais ivre elle le cachait à la famille pour m'éviter des ennuis. Elle aime profondément mon frère malgré son sale caractère, malgré ses cris et ses colères. Je ne l'ai jamais vue se défendre et quand je lui disais de ne pas se laisser faire elle me répondait de ne pas m'en mêler, que c'est son mari. Parfois je l'entendais pleurer dans sa chambre et quand je lui demandais ce qui se passait elle me disait que tout allait bien, que c'est des problèmes de couple. Je l'adore.
— Mais qu'est-ce qui se passe ici ? dit une voix derrière nous et je reconnais celle de Tidiane.
Je serre la main de Coumba et me cache derrière elle au cas où il se jetterait sur moi. Il est fou et imprévisible.
— Chéri on a de la visite, tu peux appeler papa s'il te plaît ? répond Coumba en se tournant vers son mari.
— C'est qui ? demande-t-il en me regardant.
— Tu ne la reconnais pas ?
— Non mais son visage ressemble beaucoup à celui de Sal... Mon Dieu, Salma ?
Je me cache cette fois derrière Imam. Je ne sais pas ce qu'il va me faire.
— Ay Salma fane nga nékone ? Où étais-tu Salma ? Deux ans qu'on te cherche ! dit-il l'air ému mais je ne suis pas du tout convaincue.
— Rentrez je vais vous expliquer, répond Khalifa qui s'est déjà installé dans le salon.
— Va appeler papa et maman Tidiane, suggère Coumba.
— D'accord j'arrive !
Tidiane prend ma main et entre avec moi dans le salon. J'ai failli courir tellement il me fait peur.
Une minute après j'entends des bruits dans les escaliers. Je vois maman se précipiter avant d'entrer en trombe dans le salon son foulard et son chapelet tombant en même temps.
— Ayway sama thiate bangi... ay Allah dieuredieuf ba ma féké lii ! Alhamdoulillahi Rabbil 'Alamin ! Ma petite dernière est là ! Dieu merci de m'avoir permis de voir ce jour ! dit-elle en pleurant.
— Prunelle de mes yeux, dit mon père.
À ces mots j'éclate en sanglots et me lève pour me loger dans ses bras. Dieu il m'avait tellement manqué, lui aussi pleure et tout le monde s'y met même Tidiane qui ne laisse jamais paraître ses émotions. On finit par se calmer et s'asseoir à la demande de Khalifa.
— As-Salamou 'Aleykum Imam ! Siby mangi ziar boubakh di la diégualou aussi ci dérangement bi mais lou meunoul niak fawmou am ! Je m'appelle Khalifa Aboubakr Sow, maître de votre fille Salma. Elle était avec moi à Dagana vingt mois aujourd'hui. Un ami en commun nous avait présentés et il a voulu que je l'aide à sortir de la situation qu'elle vivait à l'époque. Aujourd'hui Ma Shaa Allah je peux dire qu'on a atteint notre objectif. Salma n'était pas mauvaise, elle était juste perdue. Vous allez devoir m'excuser pour ce que je vais dire, je ne suis pas là pour vous apprendre votre rôle de parents mais il faut que je vous dise que vous aviez eu tort de la laisser à la merci de la rue car ça n'a fait qu'aggraver son état. Vous auriez dû la garder chez vous et l'aider du mieux que vous pouviez, c'était votre devoir. Salma était juste perdue mais Alhamdoulillah Dieu a mis sur sa route un dénommé Rachid et c'est lui qui a tenu à l'emmener jusqu'à moi pour que je l'aide. Ce n'était pas facile mais tout s'est bien passé et on ne peut qu'en remercier notre Seigneur de l'avoir guidée jusqu'à nous, explique Imam les yeux baissés.
Papa baisse la tête un long moment avant de répondre.
— Alhamdoulillah Sow ! Wallahi tu as raison sur tous les points. J'ai commis l'erreur de chasser ma Salma de chez moi. J'étais aveuglé par la colère et la honte, moi l'imam de ce quartier... Ses mots se perdent dans un sanglot fort.
J'ai mal de voir papa comme ça. Je me blottis encore dans ses bras et on pleure ensemble.
— Alhamdoulillah vous reconnaissez votre faute, maintenant c'est fini, votre fille vous est revenue saine et sauve Ma Shaa Allah !
— Mais où étais-tu Salma ? Quand Penda est revenue de Belgique pour les vacances elle nous a poussés à te chercher. On est allés aux Almadies chez ta copine Raky et elle nous a dit que tu étais allée vivre avec un homme et qu'elle ne savait plus où tu habitais. Où étais-tu vraiment ? demande Hamidou mon autre frère.
J'entends dans sa question des reproches. Ils veulent peut-être que je confirme les dires de Raky. Comme je disais quoi que je puisse faire maintenant on jugera toujours.
— Oui j'étais partie de chez Raky mais pas pour aller vivre chez un homme. Cet homme dont elle parlait c'était Rachid. Il m'avait prêté un appartement après mon accident et je vivais là-bas avant d'aller à Gaya chez Khalifa, j'explique, mal à l'aise.
— Accident diam ? crie maman, affolée.
— Oui maman. Tu te rappelles de ce soir où on s'est croisés à l'hôtel, Tidiane ? C'est ce soir-là que j'ai eu cet accident. J'ai été percutée par une voiture en sortant d'une boîte de nuit, ivre. Je suis restée vingt-quatre heures dans le coma. C'est ce Rachid qui m'avait renversée et après il a voulu m'aider et vous savez la suite...
— Alhamdoulillah ! dit papa. Comme ça vous êtes de Gaya, Sow ?
— Oui Imam, répond Khalifa.
— Lo bokou ak Ousmane Sow bou Gaya ? Tu as quel lien avec Ousmane Sow de Gaya ?
— C'est mon grand-père !
— Comme le monde est petit mon fils ! Sache qu'Ousmane Sow moma dallal Daara ! Ousmane Sow m'a appris le Coran. Je suis le petit-fils de Ousseynou Siby ancien notable de Gaya !
— Bien sûr que je connais la famille Siby de Gaya, d'ailleurs le benjamin de ma famille porte le nom de Mame Ousseynou !
— Ça alors ! Bienvenu dans ta famille mon fils et j'aimerais voir ce Rachid pour le remercier de l'aide qu'il a apportée à ma fille !
— In Shaa Allah Imam. Je passe chez lui et je vous promets de vous rendre visite avant de retourner à Gaya. Je m'impatiente déjà à l'idée de rencontrer Rachid !
— Alors terminons avec des prières. Dirige-les mon fils, demande papa.
Khalifa ferme les yeux et commence à réciter. Sa voix grave et posée emplit le salon et tout le monde baisse la tête. Je ferme les yeux aussi et pour la première fois depuis très longtemps je me sens vraiment chez moi.
Je suis chez mes parents depuis deux semaines et toujours pas de nouvelles de Rachid. J'en ai conclu qu'il m'a peut-être oubliée. Khalifa est passé une seule fois me disant qu'il avait beaucoup de travail. Moi qui pensais qu'il sauterait dans sa voiture dès qu'il apprendrait que je suis rentrée. Je me sens vraiment mal et stupide d'avoir espéré.
En même temps tout le monde est aux petits soins avec moi. Tidiane m'a offert un téléphone, Ciré une tablette. Maman me demande chaque jour ce que je veux manger et papa m'emmène partout où il va comme quand j'étais petite. Parfois je me dis qu'ils en font trop. Moi qui pensais qu'ils allaient encore me rejeter. Mais non, je suis la princesse maintenant.
Je suis dans ma chambre avec Coumba quand elle me pose la question.
— Wa mais yaw Tidiane a beaucoup changé ou je me fais des idées ?
— Sou changé woul xam ! J'en avais marre d'être sa chose et plus je le laissais faire plus il devenait intraitable. J'ai crié un de ses scandales !
— Qu'est-ce que tu as fait ? Avant il passait son temps à te crier dessus mais depuis que je suis là j'entends à peine sa voix quand il te parle, lou xew entre temps ? On dirait qu'il a peur de toi. Je ne parle même pas des petits noms, chérie, bébé... alors qu'avant souné Coumbeuh rek ma beugeu déh. Aucune douceur mon frère !
— Ya rew déh ! Non un jour il s'en est violemment pris à moi parce que j'étais sortie avec des collègues après le travail sans sa permission. Je ne sais pas comment il a fait mais il m'a retrouvée au restaurant !
Elle s'arrête un moment, les yeux dans le vide comme si elle revivait la scène.
— Il m'a hurlée dessus devant tout le monde. Mes collègues, les autres clients, tout le monde a entendu. La honte je ne te dis même pas. Dans la voiture c'était encore pire et quand on est rentrés à la maison je me suis sentie tellement humiliée que quelque chose en moi a décidé que c'était la dernière fois !
— La dernière fois ?
— Oui ! J'ai commencé à me défendre. Touché dans son orgueil il m'a entraînée jusqu'à la chambre et a voulu me corriger selon ses dires mais dès qu'il a fermé la porte je me suis enfermée dans la salle de bain, trois heures. Il a fallu l'intervention de papa pour que je daigne sortir !
Elle sourit, d'un sourire qui dit tout.
— Quand je suis sortie j'ai commencé à faire mes bagages en faisant un bruit d'enfer. Touti mou saw tank yi. Il a failli faire pipi sur lui ! Il est allé chercher maman pour qu'elle me parle et tu connais maman. Elle me dit, démal danga sonou, mou melni kou yoré xadiam. Retourne chez toi, tu es belle et tu es jeune tu auras un bon mari ma fille, je te donne ma bénédiction et elle est repartie comme si de rien n'était !
Je la regarde, bouche bée.
— Tidiane était choqué et quand il est rentré dans la chambre il pleurait. Cet homme-là qui ne montre jamais rien pleurait comme un enfant. J'ai compris ce jour-là que les hommes qui crient fort sont souvent ceux qui ont le plus peur de perdre. Je suis restée une semaine sans lui accorder le moindre regard, je dormais même sur un matelas à côté du lit !
— Et après ?
— Après j'ai repris ma vie. Je sortais les week-ends, je me faisais belle, je riais, je respirais. Et la nuit wala ma sani sama kaw benn ferr rek dougou ci soufou mbadji bi mouy beugeu déh fimou nék, une seule ceinture de perles sous la couette. Il mourait sur place, elle rit franchement. Un homme qui ne respecte pas sa femme le jour n'a aucun droit sur elle la nuit. Il a fini par comprendre ça. Il m'a offert une voiture pour se faire pardonner et depuis la nekk nitt !
Je l'écoute en riant mais quelque chose me serre le cœur en même temps. Coumba a dû se battre pour exister dans son propre foyer. Elle a dû ruser, souffrir, tenir bon avant que Tidiane comprenne qu'elle n'est pas sa chose. Combien de nuits a-t-elle pleuré avant d'arriver à ce point ?
— Yaye bandit ! Mais sérieux il en faisait trop le frère et toi aussi tu te laissais trop faire. Il était temps way !
— Mo takhit !!! Légui déh comme un ange mais parfois mou tangal ba ma daw bayiko ak nekk bi !
— Comme quoi chasser le naturel, il revient toujours au galop !
— Alors tu sors avec ce Khalifa ? demande-t-elle, curieuse.
— Quoi ? je crie morte de rire.
— Lane ? Il t'a aidée comme ça comme ça rek ?
— Bien sûr ! Qu'est-ce que tu crois ? Il est marié et il a des enfants !
— Et alors il n'a pas droit à quatre femmes ?
— Va dire ça à Tidiane ! Non ce n'est pas lui mon amoureux !
— Parce qu'il y en a un ?
— Oui mais c'est très compliqué !
— Humm dou Rachid bi Khalifa done wakh ? Ce n'est pas ce Rachid dont parlait Khalifa ?
J'acquiesce en sentant mon cœur se contracter. Au même moment la bonne frappe à la porte et me dit qu'on me demande en bas. Je commence aussitôt à transpirer.
— C'est qui ? demande Coumba en tirant le rideau de la fenêtre.
— Je ne sais pas dall, je dis la gorge nouée.
— Regarde il y a une voiture devant la maison !
Je me dirige vers la fenêtre et vois Salih, le chauffeur de Rachid, adossé contre la voiture. Il nous aperçoit et nous fait signe de la main.
— Oh mon Dieu c'est lui !!! je crie, le cœur qui s'emballe.
— Qui ça ?
— Rachid !!!
Je cours sortir une robe en coton rouge bordeaux avec une ceinture en cuir dorée et un foulard noir assorti. Mes mains tremblent tellement que j'arrive à peine à nouer le foulard, je recommence trois fois. Je me regarde dans le miroir et je ne reconnais pas tout à fait cette femme en face de moi, plus posée, plus lumineuse, avec quelque chose dans les yeux qui n'existait pas avant Gaya. Je me mets un peu de maquillage, juste ce qu'il faut, une touche de parfum sur le poignet et dans le cou et j'enfile mes sandales plates dorées.
Je reste une seconde immobile devant la porte de la chambre.
Vingt mois... vingt mois sans l'avoir vu, vingt mois à imaginer ce moment en me disant que c'était impossible, qu'il m'avait oubliée, qu'il avait refait sa vie. Et là il est en bas de ces escaliers à quelques mètres de moi et mon cœur bat comme si j'avais couru un marathon.
Je descends lentement, chaque marche est une éternité. J'entends les voix dans le salon, celle de Khalifa et puis la sienne. Cette voix, grave et posée et tellement familière que quelque chose en moi se dépose immédiatement comme si cette voix avait toujours été la maison où je voulais rentrer.
Il se retourne au moment où je franchis le seuil du salon.
Il est là en face de moi, toujours aussi beau, toujours aussi bien habillé avec ce port altier qui lui est propre. Mais ce soir il y a quelque chose de différent dans son regard, quelque chose de plus doux comme un homme qui vient de retrouver quelque chose qu'il croyait avoir perdu pour toujours. On se regarde sans ciller. Le salon entier disparaît, les voix s'estompent, il ne reste plus que cet espace entre lui et moi chargé de tout ce qu'on ne s'est jamais dit. Il sourit et moi aussi et ce sourire-là je ne pourrai jamais l'expliquer à personne, c'est le sourire de quelqu'un qui rentre chez lui.
J'avais tellement envie de sauter sur lui mais...
— Doyna ! Si un simple regard pouvait engrosser tu porterais des quadruplés ! Craignez votre Seigneur et baissez vos regards !!! crie Khalifa.
Honteuse je me fais toute petite dans le fauteuil et Rachid éclate de rire, ce rire que j'avais presque oublié, chaud et franc et tellement lui.
Juste... magique.
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