PARTIE 02 - AICHA MARIANNE

MIEL DE MON COEUR

Je m'appelle Aicha Marianne Sow. J'ai vingt ans et je suis en deuxième année de licence informatique à l'université Cheikh Anta Diop. Fille aînée de la famille, j'ai une petite sœur Hawa, seize ans, et deux frères jumeaux Ousseynou et Hassane, douze ans.

Nous vivons dans une maison en construction dans un quartier résidentiel de Dakar. Ce n'est pas grand, ce n'est pas luxueux mais c'est chez nous et on y est bien. Baba est imam et maître de l'école coranique de la mosquée du quartier. Maman tient un petit étal de légumes devant la maison, chaque matin sans exception, peu importe la chaleur ou la fatigue. C'est elle qui nous nourrit autant que lui, à sa façon silencieuse et constante.

On n'a pas beaucoup mais on est dignes, c'est Baba qui nous a appris ça avant tout le reste.

Mon père n'a jamais mis les pieds dans une école française mais il a tenu à ce que tous ses enfants soient scolarisés. Il nous encadrait lui-même pour le Coran, maman prenait le relais pour le français. Il avait l'air sévère, Baba mais ceux qui le connaissent vraiment savent qu'il aime sa famille d'un amour profond et silencieux. Il ne le dit pas avec des mots, il le dit avec ses actes. Il le dit quand il rentre fatigué et qu'il s'assoit quand même pour écouter les devoirs des jumeaux. Il le dit quand il refuse qu'on manque d'essentiel même quand c'est difficile. Il le dit quand il me regarde parfois avec cette fierté qu'il essaie de cacher et qui me donne envie de ne jamais le décevoir.

C'est notre seul tonton Hamidou, le frère jumeau de Baba qui vit en Allemagne, qui nous aide régulièrement. C'est lui qui nous a prêté cette maison. Ses enfants nous offrent des habits à chaque rentrée scolaire. Le reste de la famille fait comme si on n'existait pas, trop pauvres pour mériter une invitation à un mariage ou un baptême. Ça faisait mal au début, aujourd'hui ça ne me touche plus.

Je suis en deuxième année, parmi les meilleures de ma promotion, Alhamdoulillah. Mes camarades me disent que je suis sérieuse, trop sérieuse parfois. Ils ont raison, je n'ai pas le luxe de ne pas l'être. Je suis l'aînée et je sais ce que ça veut dire, je n'ai pas le droit à l'erreur. La réussite n'est pas une option pour moi, c'est une obligation que je me suis imposée bien avant que quiconque me la demande. Je veux réussir pour Baba qui n'a jamais rien demandé pour lui. Je veux réussir pour maman qui se lève avant tout le monde et se couche après tout le monde. Je veux réussir pour les jumeaux qui me regardent comme si j'étais capable de décrocher la lune.

Les jeunes du quartier me trouvent coincée, ça fait longtemps que j'ai arrêté de m'en offenser. Ils s'assoient au coin de la ruelle qui mène chez nous et quand je passe ils murmurent Aka modé, qu'elle est démodée. Je les entends, je continue mon chemin. Les garçons sont pires, il y en a toujours un pour essayer même des pères de famille qui devraient avoir honte. Certains sortent leurs billets comme si mon respect avait un prix... s'ils savaient.

Ce soir-là je descendais à la boutique Diallo finir mes courses, il me manquait juste des pâtes et de l'huile pour terminer le dîner. Dalanda, la femme du boutiquier, était là comme d'habitude derrière son comptoir.

— As-Salamou 'Aleykum wa Rahmatullah ! lance-je en entrant.

Un homme se retourne en répondant à mon salut, son regards se croisent le temps d'une seconde, peut-être moins. Je baisse les yeux immédiatement mais ce regard-là, je ne saurais pas l'expliquer. Quelque chose d'étrange me traverse, léger et rapide comme un souffle, je n'y prête pas attention.

Un autre homme profite de l'occasion pour tendre vers moi un billet de 10 000 FCFA tout neuf. Ce n'était pas la première fois qu'il essayait, je le connaissais de vue, un habitué du quartier qui se croyait tout permis parce qu'il avait de l'argent. Je lui dis ce que j'avais à lui dire, calmement, sans le regarder et je pris mon sachet.

En rentrant je raconte la scène à maman, elle rit d'abord puis elle me met en garde comme elle le fait toujours avec une douceur ferme. Certains hommes n'acceptent pas qu'on leur résiste, me dit-elle, la prochaine fois il vaut mieux ignorer et passer son chemin. Je l'écoute sans répondre, je sais qu'elle a raison mais quelque chose en moi ne sait pas se taire face à l'injustice.

Le soir, allongée sur mon lit avec Hawa endormie à côté de moi, je ferme les yeux et le visage de l'homme à la boutique revient, pas celui qui avait sorti le billet, l'autre, celui dont le regard m'avait traversée sans me toucher vraiment. Je rouvre les yeux dans le noir.

C'est qui cet homme ?

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