PARTIE 03 - LE VIDE DE LA TRAHISON
L'AMOUR NE SE COMMANDE PAS !
Couchée sur mon lit, je ressasse les derniers événements de ma vie, mes larmes ne cessent de couler en repensant à tout ce qu’ils m'ont fait subir. Découvrir du jour au lendemain que les personnes que je croyais sincères ne sont que de parfaits hypocrites est un coup de massue. Où vais-je trouver la force de leur pardonner ? Comment oublier une telle infamie ?
Je commence à me reconstruire petit à petit même si ce n'est pas le boulot de mes rêves, je remercie Dieu de m'avoir donné un toit pour dormir. Je n'ai jamais pensé devenir femme de ménage, c'est un travail comme un autre, que je fais très bien mais avec tous mes diplômes en poche, je n'aurais jamais cru finir ainsi dans un quartier résidentiel. La vie réserve décidément de sacrées surprises.
Heureusement, mes patrons ne sont pas difficiles, on ne se croise que la nuit car ils rentrent tard. En journée, je cohabite avec la nounou de la petite dernière et la cuisinière, le courant passe bien entre nous. Au début, l'intégration est difficile mais au fil du temps, je m'adapte au rythme, balayer, astiquer, dépoussiérer, nettoyer... le quotidien d'une employée de maison. Le salaire n'est pas fameux, 60 000 Fcfa mais c'est assez décent pour ne pas avoir à tendre la main.
L'obscurité enveloppe la chambre, Astou la cuisinière, dort de l'autre côté de la pièce. De mon côté, depuis ma sortie de l'hôpital il y a quatre mois, j'ai perdu le sommeil, je ne m'endors qu'à partir de trois heures du matin pour ouvrir les yeux dès six heures, je suis devenue insomniaque. Vous vous demandez où est passé mon bébé ? Eh bien, il n'a pas survécu, je n'ai même pas pu voir son visage, il était déjà mort avant de sortir de mon ventre.
Après mon évanouissement devant la porte du dispensaire, on m'a évacuée d'urgence à l'Hôpital Principal de Dakar, où j'ai passé une quinzaine de jours dans le coma. Ma tension avait grimpé en flèche, me faisant sombrer en pleine salle d'opération. Mon petit garçon était en souffrance fœtale et avait inhalé une grande quantité de liquide amniotique, en plus d'avoir le cordon enroulé autour du cou, à notre arrivée, il ne respirait plus. À mon réveil, le médecin m'a tout expliqué, j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps mais que faire face à la volonté divine ?
Le jour de ma sortie, l'Imam et sa femme sont venus me récupérer, j'ai versé la moitié de mes économies à la caisse du service social de l'hôpital, payant 275 500 Fcfa au lieu des 630 000 initialement prévus. La santé coûte cher mais par chance, j'avais de quoi régler la facture.
Par la suite, je me suis rendue à la maison pour récupérer mes affaires et exiger le divorce de ce traître de mari. Je suis entrée la tête haute, je me suis dirigée vers la chambre sans un regard pour les yeux braqués sur moi. La pièce était vide, dépouillée, j'ai ouvert le coffre même scénario, mes diplômes s'étaient envolés.
— Où sont mes affaires Demba Kane ? ai-je demandé calmement.
— La bonne les a confondus avec de vieux journaux et les a brûlés, a-t-il répondu sans ciller.
— Tu crois vraiment que je vais avaler ça ? ai-je hurlé, prête à lui sauter à la gorge.
— Tu sors de ma maison tout de suite ! a crié mon ex-meilleure amie.
— Hahaha laisse-moi rire ma vieille ! Ta maison ? Parce que tu l'as gagnée à la sueur de ton front ou parce que vous avez comploté pour la voler à une pauvre orpheline ? À ta place Fama Sow, je ne serais pas fière de savoir qu'on m'a épousée avec de l'argent volé. C'est de l'usure ma chère ! Vous vous êtes ligués pour me détruire Demba et toi mais je vous jure que je vous ferai payer chaque centime de vos coups bas, je serai mille fois plus impitoyable que vous ne l'avez été avec moi. Vous me connaissez assez pour savoir que je ne lâche rien, je vais me charger de vous détruire à petit feu ! Diambar dawoul dafa wouti dolé ! Demba, libère-moi !
— Que des mots ! La maison est à mon nom et tu n'y peux rien même devant un juge et je te libère avec grand plaisir ! ajoute l'autre imbécile.
— Pour l'instant, je te laisse croire à tes illusions, ai-je lancé avant de quitter les lieux, l'esprit en tempête.
Où aller sans mes diplômes ? Je suis restée une semaine chez l'Imam avant que son épouse ne me mette en contact avec une intermédiaire qui place des gouvernantes dans les quartiers huppés. J'avoue que la chance m'a souri, je n'ai pas galéré pour ce travail. En revanche, pour mes papiers, c'est une autre histoire, il me faut un courage monstre pour tout reconstituer. Je me suis déjà rendue à l'Office du Bac pour déclarer la perte de mon diplôme, on m'a délivré une attestation en attendant l'original qui doit être signé par le directeur. Je suis aussi allée à mon ancienne école de formation où heureusement, le directeur s'est montré très compréhensif en me remettant mes duplicatas un mois plus tard. J'ai enfin réuni tous mes diplômes et les documents nécessaires pour commencer à démarcher quelques entreprises. J'espère décrocher un entretien et pourquoi pas une embauche, je crois en Dieu et je sais qu'il entend mes prières.
Je n'ai jamais fait confiance à Rougui, la sœur de Demba, je reste persuadée qu'elle est impliquée dans la disparition de mes diplômes et qu'elle serait capable de les falsifier. Je suis paranoïaque, je le sais mais quand on vit entouré de caïmans, on se doute bien qu'ils ont tous les dents acérées. J'ai donc pris les devants en signalant la perte de mes documents au commissariat du quartier, au cas où quelqu'un tenterait de s'en servir.
...
Cela fait quatre mois que je travaille chez les Ndiaye, je me fais discrète dans la maison car il est hors de question pour moi de perdre ce job. Sur mes 60 000 Fcfa de salaire mensuel, 20 000 vont directement sur mon compte d'épargne, je donne 15 000 à la femme de l'Imam puisque je passe mes week-ends là-bas tous les quinze jours et le reste sert à mes besoins personnels. J'ai acheté quelques vêtements décents, au cas où un entretien d'embauche pointerait le bout de son nez.
J'essaie de garder la tête haute même si les regards des voisins me pèsent à chaque fois que je sors et que les « Ndeysane » de pitié fusent de partout. Ce menteur de Demba est allé raconter à tout le quartier que je lui avais vendu la maison avant de demander le divorce. Quel culot !
Malheureusement, un élément perturbateur vient bousculer ma tranquillité? Fama et Demba s'avèrent être des amis de mes patrons.
Un dimanche, alors qu'Astou a pris son week-end, je me charge de la cuisine. Ma patronne finit de dresser la natte et m'appelle pour partager le repas avec eux, mon sang ne fait qu'un tour lorsque je découvre Demba assis aux côtés de Fama.
— Waouh ma chérie, tu laisses des voleuses de mari travailler chez toi ? Tu n'as pas peur qu'elle te pique ton homme ? lance-t-elle sans vergogne.
— Mais de quoi tu parles Fama ? demande ma patronne, surprise.
— Ta boniche était mon employée ! Elle a essayé de me voler Demba, c'est pour ça que je l'ai chassée de chez moi ! Ment-elle effrontément.
— Écoutez Mme Kane, je ne vous permets pas de dénigrer mes employés, en tout cas pas devant moi, intervient calmement Monsieur Ndiaye.
— Mais c'est la vérité Aziz, cette fille est mauvaise ! renchérit l'idiot qui lui sert de mari.
— Ramatoulaye, vous pouvez disposer, s'il vous plaît, lance ma patronne, devenue méfiante.
— Laissez-moi juste éclaircir quelques points, réplique-je d'un ton glacial. Je suis Ramatoulaye Maréga, l'ex-femme de Demba votre ami, Monsieur Ndiaye ! Nous nous sommes croisés une fois chez moi et cette femme était ma meilleure amie, aujourd'hui mariée à mon ex ! S'il y a une voleuse de mari ici Fama, c'est bien toi !
— Mais c'est vrai ! intervient Monsieur Ndiaye. Je disais justement à Marianne que votre visage me parlait mais je n'aurais jamais imaginé que c'était vous ! Que faites-vous ici ? Je me souviens que vous m'aviez dit travailler au ministère des Affaires étrangères, comment avez-vous fini femme de ménage ?
— Votre ami ici présent m'a tout volé, ma maison, ma voiture, mes diplômes et même mon amie mais pour ce dernier point, je la remercie, non seulement elle m'a aidée à découvrir le vrai visage de ce crétin mais elle a aussi fait tomber son propre masque d'hypocrite, répondis-je avec ironie.
— Vous ne croyez tout de même pas ses mensonges ? hurle l'imbécile.
— Une femme ne ment jamais concernant son homme, tranche sèchement ma patronne.
— Demba on s'en va ! exige l'autre folle, hors d'elle.
— Vous allez où ? s'exclame Marianne ma patronne. Tu prétendais que Ramatoulaye avait volé ton mari alors que c'est vous deux qui l'avez dépouillée ? Dieu a bien fait de vous unir, vous n'êtes qu'une bande de malfrats ! Vous êtes là depuis tout à l'heure à vous vanter de vos biens alors que vous n'avez fait que voler une pauvre femme ! Yéné niak diom ! (Vous manquez de dignité !)
— Marianne ! tempère Aziz.
— Mais c'est vrai chéri ! Regarde-moi ces voleurs !
— Bon ça suffit !
— Vous ne remettrez plus jamais les pieds ici ! La guerre est déclarée, bande de traîtres, Tchiiip ! lance-je, dégoûtée.
— Waouh les querelles ne s'arrêtent donc jamais avec toi, Ramatoulaye ? plaisante ma patronne pour détendre l'atmosphère après leur départ.
— Excusez-moi madame mais ils m'ont poussée à bout !
— Mais pourquoi tu ne t'es pas présentée à moi dès le début Ramatoulaye ? Je t'aurais aidée, tu sais bien que je suis avocat ! intervient Monsieur Ndiaye.
— Nous ne nous sommes vus qu'une seule fois, Monsieur Ndiaye et j'avais complètement oublié votre visage. Je ne me suis souvenue de vous qu'en voyant Demba !
— Et tu vas abandonner ta maison comme ça ? On ne peut pas tenter un procès ?
— La maison est bel et bien à son nom, il a falsifié les papiers par je ne sais quel moyen. Je ne peux pas engager de poursuites judiciaires, je n'ai pas un rond et vous ne connaissez pas assez Demba, il est d'une malhonnêteté sans nom !
— Es-tu sûre que ses papiers sont authentiques Ramatoulaye ?
— Ma mère me les a remis la veille de sa mort mais je n'ai jamais vérifié leur authenticité auprès des autorités !
— Je vais me renseigner à la mairie des Parcelles Assainies en général, les mairies conservent toujours les registres authentiques des lotissements et les reçus des reliquats. Tu vas récupérer ton bien Ramatoulaye ! En attendant, donne-moi ton CV, je vais te donner un coup de pouce !
— Monsieur Ndiaye, c'est très gentil mais laissez-moi me débrouiller seule, dis-je avec fierté.
— Ah bon ? Dans ce pays, il faut être recommandé pour décrocher un CDI, sinon tu n'auras que des stages non rémunérés ! Fais la fière, tu n'es pas prête de quitter ce tablier ! ajoute ma patronne.
— D'accord monsieur, je vous l'apporte dès que j'ai fini mon ménage. J'ai déjà déposé des dossiers dans plusieurs entreprises mais je n'ai encore aucun retour !
— Et madame joue les orgueilleuses ! Allez mangeons, moi j'ai faim !
— Ndeysane, ils ont raté ce délicieux yassa au poulet ! Leur honte d'aujourd'hui, ils ne sont pas près de l'oublier, m bagne diam ! (Je ne supporte pas les traîtres), s'indigne ma patronne en riant.
...
Trois jours plus tard, je reçois un appel pour un entretien dans une entreprise de grande renommée. Marianne ma patronne, m'offre une tenue très chic et m'offre la veille une séance de coiffure dans le salon de beauté qu'elle fréquente, le résultat est superbe.
— Diank (ma belle) il ne faut surtout pas que mon mari te croise ainsi sinon il serait capable de t'épouser sur-le-champ ! Tu es canon ma chérie, Demba est vraiment un abruti fini !
— Votre mari est un saint madame, j'ai remarqué qu'il ne serre jamais la main d'une femme à part la vôtre, il n'y a aucune chance qu'il regarde ailleurs !
— Ah bon ? Aka nio beugeu djiguenn ! (Qu'est-ce qu'ils aiment les femmes, si tu savais !) Tu ne peux même pas imaginer !
— Hahaha, laissez tranquille ce pauvre serviteur de Dieu !
— En tout cas, qu'il ne te voie pas comme ça, il apprécie les tenues correctes et je n'ai pas envie de me disputer avec lui !
— Je ne comprends pas... vous êtes voilée et c'est vous qui m'achetez cette tenue ?
— Je l'ai choisie en connaissant tes goûts et elle te va à merveille. Allez, en route !
Nous sortons par la porte dérobée pour rejoindre la voiture de ma patronne lorsqu'un homme s'arrête net devant moi. Il me scrute, immobile comme s'il venait de voir un fantôme.
— Khadija... Khadija c'est toi ? dit-il, la voix nouée par l'émotion. On dirait presque qu'il va fondre en larmes devant moi !
— Non monsieur, vous vous trompez certainement, je ne suis pas Khadija, je m'appelle Tamara, répondis-je, intimidée par son air égaré.
— Mon Dieu, la ressemblance est frappante... Vous êtes sûre de ne pas connaître Khadija ? Khadija Maréga ma sœur ?
À cet instant, mon cœur rate un bond, mon sang ne fait qu'un tour et des frissons me parcourent tout le corps. Cet homme en face de moi pourrait être mon oncle, ma mère biologique s'appelait bel et bien Khadijatou Maréga.
— Chéri, tu vois bien que ce n'est pas elle, ne fais pas peur à cette jeune femme ! Allons-y, nous allons être en retard, intervient l'épouse du voisin.
— Oui excusez-moi, Madame Ndiaye... mais votre amie ressemble trait pour trait à ma sœur, disparue depuis des années. Bonne journée et encore pardon, dit-il d'une voix tremblante.
Je monte dans la voiture complètement bouleversée, cet homme semblait sincèrement brisé par la disparition de sa sœur, il se pourrait bien qu'il soit mon oncle, je le pressens au plus profond de moi. Ya Allah, se peut-il que j'aie une famille ici à Dakar ?
— Qu'est-ce qui se passe Tamara ? On dirait que tu as vu un djinn, me demande Marianne. Tu connais ces gens ?
— Oui... enfin non ! Ils sont vos voisins ?
— Oui depuis bientôt cinq ans, la jeune femme est son épouse, ils sont vraiment adorables surtout ses parents !
— Ah bon ? Ses parents sont toujours en vie ?
— Mais ça va chez toi ? Ils ne sont pas si vieux que ça ! Qu'est-ce qui t'arrive, tu les connais ? Et puis, tu lui as dit que tu t'appelais Tamara Najadine...
— C'est possible... je t'expliquerai une prochaine fois, c'est une longue histoire !
...
Une fois arrivée dans l'entreprise, je patiente de longues minutes avant que mon tour n'arrive. Je me retrouve enfin installée en face d'un bel homme au sourire pour le moins particulier, un sourire de prédateur comme on en voit dans les films policiers.
— Mademoiselle Maréga, entame-t-il en parcourant mon dossier. Êtes-vous vraiment sûre d'être capable de gérer le poste qui vous sera confié ?
— Oui monsieur...
— Bien ! Dans ce cas, je peux vous aider à faire en sorte que ce poste soit définitivement acquis, me coupe-t-il sans me laisser le temps de développer mes arguments.
— Et comment cela Monsieur Fall ?
Il se lève de son siège, contourne son bureau, se glisse derrière moi et pose brutalement ses mains sur ma poitrine. Je me lève d'un bond, le sang bouillant.
— Mais qu'est-ce que vous faites ? demande-je, outrée.
— Vous voulez ce travail oui ou non ? Laissez-vous faire ! réplique-t-il en glissant cette fois sa main sous ma jupe.
Sans réfléchir, je lui décoche une violente gifle qui lui fait siffler l'oreille droite.
— Sale garce ! hurle-t-il en se jetant sur moi pour me rendre mon coup.
Je l'esquive de justesse.
— Vous me laissez sortir d'ici ou je hurle à la mort ! m'époumone-je pour alerter l'étage.
— Mais qu'est-ce qui se passe ici ? tonne une voix puissante qui fait résonner toute la pièce.
— Cet homme a exigé que je couche avec lui pour obtenir le poste ! Je vais porter plainte pour harcèlement et tentative de viol ! m'écris-je, tremblante mais déterminée.
L'homme qui vient d'entrer fixe le recruteur d'un regard noir.
— Attendez madame s'il vous plaît, monsieur Fall, ramassez vos affaires et quittez cette entreprise sur-le-champ ! Vous êtes licencié ! Madame, suivez-moi tout de suite dans mon bureau pour la suite de l'entretien, dit-il les traits serrés.
— Et vous êtes qui pour me donner des ordres ? questionne-je, encore sur la défensive.
— Abdou Rahîm Diop, le directeur général de cette entreprise ! Alors, grouillez-vous !
Je le suis dans le couloir sous les murmures indiscrets des secrétaires qui observent la scène.
— Damako nob ba dof comme Tangual ! (Je suis folle de lui, c'est un vrai bonbon !), chuchote une employée à sa collègue en regardant le patron s'éloigner.
— C’est vrai qu'il est magnifique, répond l'autre. Mais il a l'air tellement hautain... Tchiiip !
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