PARTIE 04 - LES REGRETS

L'AMOUR NE SE COMMANDE PAS !

KHADIJATOU MAREGA

Combien je donnerais à cet instant précis pour être auprès de ma fille ? Il ne se passe pas un seul jour sans que je regrette d'avoir lâchement abandonné mon enfant et d'être restée toutes ces années sans lui donner le moindre signe de vie. Vingt-sept ans aujourd'hui ! Mon Dieu comment ai-je pu être si cruelle ?

Quand je l'ai laissée à maman Hafiza, la sainte femme qui m'avait recueillie sous son toit, je lui avais promis de revenir la chercher, j'aurais tellement voulu tenir cette promesse mais chaque démarche était un parcours du combattant, la vie n'a pas été tendre avec moi tout comme elle ne l'a pas été avec ma fille. Aujourd'hui, je peux dire que tout va bien pour moi, je rends grâce à Dieu même si ce lourd secret que je traîne depuis des décennies me pèse énormément.

J'ai quitté Dakar à l'âge de dix-huit ans, après mon accouchement, je travaillais chez un diplomate. Voyant que je m'occupais à merveille de ses enfants et que je les aidais pour leurs devoirs, il m'a prise sous son aile et m'a proposé de vivre pleinement avec eux. Sa femme et lui se montraient d'une gentillesse infinie à mon égard.

Quelque temps plus tard, mon patron a été muté à l'ambassade du Sénégal aux États-Unis, il m'a proposé de les accompagner pour y poursuivre mes études, j'ai évidemment accepté de les suivre dans le pays de l'Oncle Sam. Tout se passait pour le mieux au début seulement, deux ans après notre arrivée, il a été affecté dans une autre ville comme j'avais déjà entamé mon cursus dans une université locale et qu'il était extrêmement difficile d'obtenir un transfert, je ne pouvais pas les suivre à nouveau.

Mon patron m'a suggéré de rester pour terminer mes études, à condition que je parvienne à subvenir seule à mes besoins. Il m'a déniché un petit studio et a payé une bonne partie des premiers loyers pour le reste, je devais me débrouiller. Après leur départ, j'ai dû apprendre à vivre seule, ce ne fut pas de tout repos, j'enchaînais les petits boulots pour réussir à joindre les deux bouts. Il m'arrivait de rester toute une journée sans manger, simplement pour économiser de quoi remplacer mes vieilles chaussures usées ou m'acheter un manteau pour affronter le froid de l'hiver.

Deux ans plus tard, les choses ont commencé à s'améliorer, j'ai décroché des stages et des extras dans de grands hôtels et j'avoue que le salaire était très motivant. Un jour, lors d'un colloque des jeunes leaders africains, je faisais partie de la délégation qui représentait le Sénégal. Hasard ou coup du destin ? C'est là-bas que j'ai croisé la route de celui qui allait être à l'origine de tous mes tourments, Moustapha Benjelloun, le père de ma fille.

Je l'ai aimé au point de me donner entièrement à lui, c'est une chose que je ne regrette pas car il m'aimait follement en retour. Il est là, en face de moi, arborant un sourire béat. Au début, je ne l'avais même pas reconnu, je pensais bêtement avoir une tache sur ma robe blanche, ce n'est que lorsqu'il a ouvert la bouche que le choc m'a transpercée.

— Je vois que tu es toujours aussi belle ma très chère Khadija ! m'a-t-il dit en me déposant un baiser affectueux sur la joue.

— Mon Dieu... Moustapha ? Que fais-tu ici ?

— La même chose que toi ma chérie ! Pourquoi es-tu partie sans me prévenir et sans jamais me donner de tes nouvelles Khadija ?

Mes yeux ont commencé à me piquer, une chaleur intense m'a envahie alors qu'il faisait un froid de canard dehors. Comment lui expliquer que mes propres parents m'avaient chassée de la maison après avoir découvert ma grossesse ? Comment lui avouer que nous avions un enfant ensemble ? Comment lui crier qu'il était la cause de tous mes malheurs ?

Je me suis détournée, lui murmurant que notre séparation était préférable. Il m'a délicatement attrapé le bras, insistant pour que nous parlions, je lui ai finalement laissé mes coordonnées. Un soir, il est venu me rendre visite dans mon studio, nous avons longuement discuté, j'ai volontairement passé sous silence l'existence de ma grossesse. Pour justifier ma disparition soudaine, je lui ai simplement raconté que mes parents avaient découvert notre liaison et avaient décidé de me renier. Je lui ai déballé tout ce que j'avais dû traverser jusqu'à mon arrivée aux États-Unis.

Submergé par l'émotion, il s'est jeté à genoux pour me demander pardon en pleurant, nous avons fondu en larmes ensemble. Quelques mois plus tard, il m'a présentée à sa famille et notre mariage a été célébré quelques semaines après. C'est mon ancien patron, tonton Hakîm Sarr qui a joué le rôle de tuteur devant l'imam de la mosquée de Washington.

Aujourd'hui, cela fait vingt ans que nous sommes mariés. Nous avons eu trois magnifiques anges, Muhammad, l'aîné de 18 ans, Yacine, 14 ans et ma petite dernière, Leila qui a 10 ans. Pourtant, à chaque fois qu'ils m'appellent « maman », je ne peux m'empêcher de penser à ma Ramatoulaye, que maman Hafiza avait choisi de rebaptiser Tamara, elle doit avoir vingt-sept ans aujourd'hui et j'ignore tout d'elle.

Depuis mon exil, je n'ai jamais remis les pieds au Sénégal même si les enfants s'y sont rendus à trois reprises avec leur père. Si Moustapha venait à apprendre que nous avons eu une fille en secret, je suis certaine qu'il ne me le pardonnerait jamais. Je le connais trop bien, il est cruellement intransigeant sur ce genre de mensonge.

J'ai récemment engagé un détective privé, il m'a confirmé que mes parents sont toujours en vie et a même pu s'entretenir avec mon frère Mansour. En revanche, aucune trace de ma fille ni de maman Hafiza, le rapport indique simplement qu'elles ont déménagé il y a des années. Le détective m'a promis de me recontacter dans la semaine pour me donner de nouvelles pistes. Mon retour au Sénégal dépend entièrement de ses recherches et j'appréhende déjà le face-à-face avec mon époux. Je ne sais pas comment je vais lui annoncer la vérité, ce sera terrible.

— À quoi penses-tu mon amour ? me demande Moustapha en m'enveloppant de ses bras protecteurs.

— Rien de spécial... comment s'est passée ta journée ?

— Très bien ! Mon frère m'a appelé depuis Dakar, il m'a raconté qu'il a croisé une jeune femme dans son quartier qui te ressemblait comme deux gouttes d'eau ! dit-il négligemment, sans se douter du séisme qu'il provoque en moi.

— Ah bon ? m'étonne-je, la curiosité piquée au vif. Elle était comment ?

— Il m'a dit qu'elle avait exactement la même démarche que toi. On aurait dit ta propre petite sœur tellement la ressemblance est frappante !

— comme quoi... nous avons tous un sosie quelque part sur cette terre, répliqué-je pour masquer mon trouble.

— C'est bien vrai, je vais prendre ma douche avant de passer à table, conclut-il en m'embrassant sur le front.

Cette fille dont parle mon frère pourrait bel et bien être mon enfant, le temps passe mais les regrets restent tenaces. J'en veux toujours terriblement à mes parents, tout ce silence de mort depuis mon départ, c'est à cause d'eux. Je ne pourrai jamais oublier cette nuit tragique où ils m'ont jetée à la rue comme une malpropre, alors que je venais tout juste d'avoir seize ans.

J'étais livrée à moi-même, à la merci de la rue. Je suis sortie de cette maison sans un sou en poche sans même un vêtement de rechange. Ma mère avait découvert ma grossesse à cause de mes nausées matinales, elle m'avait traînée de force au dispensaire et c'est là que le diagnostic est tombé, enceinte de trois mois. Ce fut un choc immense pour elle comme pour moi, je me rappelle avoir pleuré toutes les larmes de mon corps mais j'étais loin d'être au bout de mes peines. Le soir, dès le retour de mon père, ma mère lui a tout déballé sans chercher à comprendre, ils m'ont bannie. Mon grand frère Muhammad Mansour a tenté de s'y opposer mais que pouvait-il faire face à la rage et à la détermination de mon père ?

Je suis sortie de la maison complètement égarée, j'ai erré dans les ruelles sombres de Dakar jusqu'à minuit passé. La faim et l'épuisement ont fini par avoir raison de moi et je me suis assoupie devant la porte de garage d'une concession. C'est là que Dieu a placé sur mon chemin cette bonne dame qui m'a sauvée sans même chercher à savoir qui j'étais. Je lui en serai éternellement reconnaissante. À présent, mon unique but est de les retrouver, elle et ma fille.

...

TAMARA

Je n'ai jamais rencontré un individu aussi arrogant et effronté que lui. Est-ce à cause de sa beauté insolente qu'il se croit tout permis ? Kanamam ni tomate farcie ! (Son visage ressemble à une tomate farcie !) Assis confortablement derrière son bureau de direction, monsieur se permet de me dévisager sans la moindre gêne avec un regard troublant qui me met hors de moi.

— On peut commencer l'entretien s'il vous plaît ? Je vous rappelle que je n'ai pas de temps à perdre ! lance-je, passablement irritée.

— Pardon ? fait-il, un sourcil levé.

— Je vous signale que je m'apprête à déposer une plainte pour tentative de viol. Alors soit on commence cet entretien, soit on l'annule sur-le-champ !

— Écoutez-moi bien Mademoiselle, dit-il en se redressant, le visage soudain très sérieux. Ce que Monsieur Fall a tenté de vous faire est d'une gravité absolue et c'est précisément pour cela que je viens de le licencier sur-le-champ ! C'est un grand malade et il répondra de ses actes criminels devant la justice si vous portez plainte ! Mais ne confondez pas tout, l'entreprise n'est pas complice de ce monstre, c'est moi qui viens de vous arracher à ses griffes, alors un peu de retenue !

— Ah ! Vous admettez enfin que votre recrutement est un repaire de prédateurs, Monsieur Faye...

— Monsieur Diop, rectifie-t-il avec un sourire amusé. Et vous, c'est Madame Malgache ou Marigot ?

— Mademoiselle MA-RÉ-GA ! Quel pauvre con... putain, ce qu'il peut m'énerver ! marmonne-je entre mes dents, au bord de l'explosion.

— Pardon ? Vous êtes sûre d'être venue ici pour un entretien d'embauche ou pour déclencher une bagarre générale ?

— Excusez-moi Monsieur Diop mais je crois que nous n'avons plus rien à nous dire ! Sur ce, je vous remercie de m'avoir reçue ! Bonne journée !

— Vous avez un caractère bien trempé à ce que je vois, Mademoiselle Marigot ! ironise-t-il alors que je saisis la poignée de la porte.

— Et vous, vous êtes tout simplement ridicule ! Tchiiip !

— Parfait ! Je vous attends lundi matin pour votre premier jour de travail et ne vous avisez pas d'être en retard !

Je m'arrête net, totalement stupéfaite par sa réplique, je me retourne vers lui, les yeux écarquillés.

— Attendez... comment pouvez-vous m'engager sans même m'avoir fait passer un véritable entretien ? Ne me dites pas que vous attendez des faveurs de ma part en guise de remerciement ? demande-je, outrée.

— Mais vous êtes complètement folle ! s'exclame-t-il en levant les yeux au ciel. Écoutez-moi bien, je vous demande simplement de faire correctement votre travail ! Votre solide expérience au ministère des Affaires étrangères me suffit amplement pour ce poste ! À lundi !

Il conclut notre échange en ouvrant un dossier posé sur sa table, m'ignorant superbement. Je sors de la pièce sans demander mon reste, j'ai un peu honte de lui avoir parlé sur ce ton mais avouez qu'il l'a bien cherché.

Je quitte le siège de l'entreprise et prends le bus pour rentrer. En cours de route, je consulte le solde de mon compte bancaire, il me reste 350 000 Fcfa. Ma situation commence enfin à se stabiliser et je compte bien en profiter pour louer ma propre chambre. Je me doute bien que mon nouveau patron n'est pas un tendre et nous n'avons même pas pris le temps de négocier le salaire mais peu importe même s'il me paye 200 000 Fcfa, cela me convient parfaitement. L'essentiel est que je retrouve enfin un emploi dans mon domaine de compétences, je sais d'avance que ma collaboration avec ce Monsieur Diop ne sera pas de tout repos, c'est un prétentieux de la pire espèce.

Le soir venu, j'attends le retour de mes deux patrons pour leur raconter le déroulement de mon entretien d'embauche rocambolesque. Ils n'arrêtent pas de se moquer de moi et de mes répliques assassines. Je les remercie chaleureusement pour leur aide précieuse durant ces derniers mois. Lorsque je leur fais part de mon intention de trouver un logement, Marianne me met immédiatement en contact avec un courtier immobilier de sa connaissance.

Deux jours plus tard, l'agent me déniche une chambre spacieuse avec salle de bain intégrée, ainsi qu'une cuisine extérieure à partager. Bien que le loyer soit un peu élevé pour mon budget, le quartier est d'un calme absolu, c'est exactement ce qu'il me faut. Je m'empresse d'aller acheter les équipements de première nécessité, un matelas, deux oreillers, des draps, une couette confortable, une bonbonne de gaz et quelques ustensiles de cuisine. Pour la première fois depuis des mois, je me sens enfin chez moi.

...

Le fameux lundi matin arrive enfin pour mon grand retour dans le monde de l'entreprise, je peaufine mon apparence, j'opte pour une robe noire trois-quarts élégante, une paire d'escarpins bleu nuit et un sac à main noir assorti.

Je grimpe dans le bus de sept heures et une heure plus tard, je franchis les portes vitrées des locaux de la société. Une secrétaire m'attend à l'accueil pour me guider et m'expliquer mes futures tâches et figurez-vous que le destin a décidé de se jouer de moi, je suis nommée assistante personnelle de Monsieur Diop en personne et mon bureau se situe juste en face du sien, séparé par une simple cloison vitrée. Ça commence vraiment bien...

Je m'installe à mon poste, lissant nerveusement ma robe. À travers la vitre, je vois la silhouette d'Abdou Rahîm Diop apparaître au bout du couloir, son éternel air hautain vissé sur le visage...

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