PARTIE 05 - LES VOILES DU PASSE
L'AMOUR NE SE COMMANDE PAS !
Les semaines passent vite et se transforment en mois. Cela fait déjà trois mois que je collabore avec Monsieur Diop et je peux dire que tout se déroule pour le mieux, Alhamdoulillah. Je m'épanouis pleinement dans mes fonctions, au point d'oublier mes années de calvaire. KAD EXPORT est une puissante entreprise d'import-export administrée par mon patron, Abdou Rahîm Diop, et son frère, Cheikh Tidiane Diop, ce dernier occupe le poste de directeur et remplace presque constamment mon incorrigible supérieur, lequel assume également la présidence du conseil d'administration de deux autres firmes dans la sous-région. À croire qu'il ne connaît jamais la fatigue, monsieur vit littéralement entre deux avions. Depuis mon embauche, nous ne nous sommes croisés qu'à quatre reprises, la première fois, j'ai bien failli lui jeter mes dossiers à la figure. À peine entrée dans son bureau pour lui soumettre mes rapports, il m'a lancée d'un ton d'une arrogance rare...
— De tous les patronymes qui existent dans ce pays, il a fallu que vous portiez celui de MA-RÉ-GA, Madame Kane ?
J'ai écarquillé les yeux en l'entendant insister sur ce nom.
— Ne m'appelez plus ainsi Monsieur Diop ! C'est Mademoiselle Maréga pour vous comme pour le reste du monde, ai-je répliqué, piquée au vif.
— Ce n'est pas le nom de votre époux ?
— Ce ne sont pas vos affaires monsieur ! Contentez-vous de juger le travail que je vous fournis et ayez l'obligeance de ne pas vous immiscer dans ma vie privée !
Cette mise au point a coupé court à la conversation et depuis ce jour, monsieur se contente de me saluer d'un simple hochement de tête auquel je réponds à l'identique. En revanche, je noue une belle amitié avec son frère, Cheikh Tidiane. Quelques rumeurs commencent d'ailleurs à circuler dans les couloirs, nous prêtant une relation amoureuse. Les gens et leur manie de voir des idylles partout, c'est un phénomène hallucinant.
Grâce à mon salaire confortable, j'ai pu troquer ma petite chambre contre un studio spacieux comprenant une chambre, un salon, une salle de bain et une kitchenette que j'ai aménagée selon mes goûts. L'entreprise met également une voiture de fonction à ma disposition pour mes déplacements professionnels, je ne cesse de remercier le Très-Haut pour les grâces qu'il répand sur moi. Divorcée à vingt-six ans, je m'étais retrouvée sans un sou, sans toit, dépouillée de tout et aujourd'hui, Ma Shaa Allah, je ne peux que glorifier Allah. Je gagne dignement ma vie et je parviens peu à peu à panser mes plaies. Le plus difficile reste le pardon, j'essaie de cheminer vers cela mais il est évident que je ne pourrai jamais oublier le mal qu'ils m'ont fait.
J'ai confié la procédure de mon divorce à mon ancien patron, Monsieur Ndiaye, qui exerce comme avocat, il m'assure qu'à la prochaine audience, le jugement sera définitivement prononcé. J'ai hâte d'y être, je ne souhaite plus avoir le moindre lien avec cette famille de vautours.
Ce soir, je me rends chez l'Imam, sa demeure fait face à l'ancienne maison que Demba et Fama m'ont volée. J'ai choisi de m'y rendre de nuit pour éviter les regards indiscrets du quartier. Lorsque je lui montre mon véhicule, il formule de ferventes prières à mon intention et m'assure que le meilleur reste à venir. Je lui dois tellement, à lui et à son épouse, ils m'ont ouvert leur porte sans jamais rien attendre en retour parfois, je me demande ce qu'il serait advenu de moi si mon chemin n'avait pas croisé le leur le soir de mon agonie. Alhamdoulillah, la protection divine est infinie.
Je regagne mon nouveau logement à Liberté 6 Extension, une zone résidentielle non loin de chez ma nouvelle amie et ancienne patronne, Marianne. Épuisée par ma journée, je gare la voiture au pied de l'immeuble et salue le gardien, qui s'occupe aussi de laver mon véhicule chaque matin.
— Bonsoir patronne ! me lance-t-il gaiement avec son accent peulh prononcé.
— Bonsoir Alpha. Naka journée bi ? (Comment s'est passée la journée ?)
— Ça va, patronne ! Un homme est venu roder ici pour me poser des questions sur vous aujourd'hui, me confie-t-il à voix basse.
— Ah bon ? Il n'a pas laissé son nom ?
— Non madame ! Il avait l'allure d'un policier mais le gardien de la concession d'en face m'a assuré que c'était un détective privé. En tout cas, ses questions étaient bien étranges...
Mes pensées se tournent immédiatement vers mon crétin d'ex-mari, il est tellement déséquilibré qu'il reste capable de tout.
— La prochaine fois qu'il se présente, dis-lui de m'attendre. Je me ferai un plaisir de répondre moi-même à ses interrogations. Tiens, prends ça pour ton thé, dis-je en lui tendant un billet de 1 000 Fcfa.
— Ah merci infiniment, madame ! Que Dieu fasse que vous deveniez la directrice générale de votre entreprise et pourquoi pas ministre de la République, ou même Première dame ! s'exclame-t-il, ravi.
— Amine Ya Rabbi ! Continue de prier pour moi Alpha, j'en ai grandement besoin, réplique-je, prise d'un fou rire.
...
Cela fait plus d'une semaine que le détective m'a annoncé avoir retrouvé ma fille. D'après ses rapports, elle a traversé de terribles épreuves depuis le décès de sa mère adoptive. Dieu, j'ai tellement pleuré la mort de maman Hafiza Najadine, j'aurais tant voulu la revoir, lui exprimer toute ma gratitude et la remercier d'avoir veillé avec tant d'amour sur mon enfant durant toutes ces années. Mes larmes coulaient devant mon mari et mes enfants qui ne comprenaient pas mon chagrin, je leur ai simplement prétexté la perte d'une tante éloignée, bien qu'elle ait été bien plus que cela pour moi.
Je regrette amèrement d'avoir attendu si longtemps avant d'entreprendre ces recherches. Le sort de ma fille me brise le cœur, savoir qu'elle a été chassée de sa propre demeure par son ex-mari et sa meilleure amie me révolte. Mon Dieu, la vie se montre parfois d'une cruauté sans nom.
Mon billet d'avion est déjà réservé, la seule chose qui me retient encore ici, c'est l'annonce de cette vérité à mon époux. L'avenir de mon mariage est en jeu, je sais qu'il aura beaucoup de mal à me pardonner mais je ne peux concevoir de partir sans lui avouer la vérité, sans lui donner le motif réel de ce voyage. Je pourrais feindre de partir voir mes parents restés au pays mais il insisterait à coup sûr pour m'accompagner.
Il est grand temps de lever le voile sur ces secrets, il a le droit de connaître l'existence de sa fille aînée. Je ne peux plus reculer, il me faut avancer. Louma am ma dieul, j'assumerai toutes les conséquences qui en découleront, ce sera le prix à payer pour mon long silence.
Je le retrouve au salon, absorbé par le journal télévisé, mes membres se mettent à trembler avant même que je n'aie prononcé le premier mot.
— Sangue-bi, pouvons-nous discuter un instant ? demande-je, l'angoisse nouant ma gorge.
— À chaque fois que tu emploies ce titre, c'est que la situation est grave, répond-il en me fixant d'un œil méfiant.
— Oui, elle l'est ! Montons dans la chambre, je ne souhaite pas que les enfants entendent notre conversation !
— Je te suis !
Une fois la porte de la chambre refermée, je me sens sur le point de fléchir mais les dés sont jetés, il faut que tout sorte. Je commence par prendre ses mains dans les miennes, les serrant de toutes mes forces pour me donner de la contenance.
— J'aimerais que tu me promettes, avant toute chose, de ne pas te mettre en colère et de ne pas hurler face à ce que je vais t'avouer, mon amour, supplie-je d'une voix chevrotante.
— Qu'as-tu fait Khadija ? Tu me connais assez pour savoir que je ne promets jamais rien à l'aveugle ! Dis-moi ce qui se passe s'il te plaît !
— Ce que je m'apprête à te révéler va bouleverser notre existence... je sais que tu vas me haïr mais à l'époque, je pensais agir pour le mieux et...
— Tu as rencontré un autre homme Khadijatou ? hurle-t-il soudain en se levant d'un bond.
— Non mon amour ! Comment peux-tu imaginer une chose pareille ?
— Khadija dis-moi ce qui se passe, nom de Dieu ! Arrête de tourner autour du pot ! tonne-t-il à nouveau.
— Pardonne-moi... Je te mens depuis le premier jour de notre rencontre !
— Mais de quoi parles-tu enfin ?
Je veux en finir, ce secret dévore mon quotidien et je n'en peux plus.
— Mes parents m'ont reniée et chassée parce qu'ils avaient découvert ma grossesse. J'étais enceinte de toi lorsque j'ai été bannie !
— Quoi ? Enceinte ? De quoi parles-tu ? Où est cet enfant et pourquoi m'avoir caché ça ? C'est une mauvaise plaisanterie Khadija ?
— Non mon amour... j'étais bel et bien enceinte de tes œuvres à l'âge de seize ans. Mes parents n'ont même pas cherché à connaître l'identité du père, ils m'ont jetée dehors comme un déchet. J'ai été recueillie par une sainte femme nommée Hafiza Najadine et c'est sous son toit que j'ai mis au monde notre fille, Ramatoulaye Maréga. Je n'ai pas osé t'en parler à l'époque car tu planifiais ton départ pour les États-Unis, je me suis bêtement dit qu'un jeune homme aussi brillant que toi refuserait de reconnaître cette responsabilité. S'il te plaît Moustapha, essaie de me comprendre ! supplie-je en fondant en larmes.
Pour unique réponse, une violente gifle claque sur ma joue. Aussitôt, les larmes et les sanglots s'emparent de mon mari.
— Qui es-tu pour décréter si j'étais capable ou non de assumer la chair de ma chai Khadijatou ?! Qui es-tu pour prendre une telle décision à ma place ? Où se trouve ma fille ?!
Moustapha hurle, hors de lui, alertés par le vacarme, les enfants se précipitent dans la pièce et nous découvrent terrassés par les larmes.
— Maman pourquoi papa pleure-t-il ainsi ? Que se passe-t-il ? s'inquiète Muhammad, l'aîné.
— S'il vous plaît, laissez-nous seuls. Nous vous expliquerons plus tard, réponds-je tant bien que mal.
— Où est ma fille Khadijatou ?! hurle-t-il à nouveau, faisant sursauter les enfants.
— Quelle fille ? demande Muhammad, perdu.
— Sortez de cette chambre tout de suite ! m'époumone-je à mon tour pour les faire sortir.
La porte se referme sur eux, je me tourne vers mon époux, suppliante.
— Ah chéri, soutouralma (épargne-moi cette honte)... Comment puis-je avouer à mes enfants que j'ai eu un enfant hors mariage ?
— Si tu ne réponds pas à ma question immédiatement, je te jure, Khadijatou, que tu vas découvrir mon vrai visage ! Où est ma fille ? Quelle que soit la manière dont elle est venue au monde, elle reste notre enfant, le fruit de notre amour innocent ! Nous étions si jeunes, nous ne mesurions pas la portée de nos actes ! Khadija, tu m'as causé un tort immense dont tu répondras devant Dieu ! Khadija togne ngama ba ci kanamou Ya'Allah !
— Après mon accouchement, je l'ai confiée à cette dame pour aller travailler en ville, je ne revenais qu'un week-end sur deux. C'est ensuite que tonton Hakîm m'a proposé de s'installer ici avec sa famille, je l'ai donc laissée à maman Najadine, en lui promettant juré de revenir la chercher. Avec les années, la rancœur envers mes parents m'a submergée et j'ai perdu le fil de sa vie... jusqu'à ce que je mandate ce détective privé, il m'a appelée la semaine dernière pour m'annoncer qu'il l'avait retrouvée. Je suis tellement désolée Moustapha !
Il ne répond rien, il pleure comme un enfant, prostré à même le sol.
— Tu as abandonné mon enfant pour t'offrir la vie facile que tu mènes ici pour ensuite décider de réapparaître vingt-sept ans plus tard ? dit-il d'une voix blanche. Dis-moi, qu'est-ce qu'elle va penser de nous ? Crois-tu vraiment qu'elle voudra de nous dans son existence ? As-tu seulement mesuré le préjudice que tu lui as causé en la privant de l'amour d'un père ? Même si tu refusais d'assumer ce rôle, tu aurais pu la confier à mes propres parents ! Ils auraient été tellement honorés de chérir leur petite-fille ! Non Khadijatou, je ne peux pas te pardonner une telle trahison ! C'est terminé entre nous ! Je m'en vais, je ne veux plus rien avoir à faire avec toi, j'informerai tonton Hakîm moi-même de notre divorce. Donne-moi ses coordonnées, je m'envole dès demain pour le Sénégal afin de retrouver ma fille !
— Non Moustapha, ne me fais pas ça ! m'écris-je en m'accrochant à lui. Pense à tout ce que nous avons traversé ensemble ! Moustapha kholo founou diar yeup ?
— Il fallait y réfléchir avant de bâtir notre vie sur un mensonge ! C'est fini ! Donne-moi cette adresse, je quitte cette maison, tranche-t-il en jetant des vêtements à la hâte dans une valise.
— Soit tu pars avec moi, soit je ne te donne rien, Moustapha ! réplique-je, acculée.
— Ne me pousse pas à bout Khadija !
— Si tu dois aller à la rencontre de notre fille, nous irons ensemble, je ne te laisserai pas t'envoler seul à Dakar !
— Comme tu veux mais garde bien en tête que notre mariage est terminé !
— Nous n'en sommes pas encore là, murmure-je. Fofou agagouniou fa !
— Tu oses me défier en plus ?
— Prends-le comme tu le souhaites mais avant d'aborder ma fille, je veux d'abord rendre visite à mes parents, il s'avère qu'ils résident tous dans le même secteur, expliqué-je dans l'espoir de fléchir sa colère.
— C'est ton problème, seule ma fille m'importe à présent !
— Tu m'avais pourtant promis ton soutien le jour où je me déciderais à affronter ma famille...
— C'était le Moustapha d'avant qui avait promis cela. Bonne nuit, conclut-il en quittant la chambre, sa valise à la main.
Yacine et Leila font irruption dans la pièce, le visage baigné de larmes, réclamant des explications sur le départ précipité de leur père.
— Je suis désolée, mes chéries... vous allez devoir séjourner chez Tante Raïssa pour quelques semaines. Votre père et moi devons nous envoler pour le Sénégal dès demain !
— Non maman, nous voulons vous accompagner ! s'exclame ma petite Leila.
— Non mon cœur, ce n'est pas envisageable avec vos cours. Ce ne sera pas long, nous serons vite de retour, promets-je en tentant de masquer ma détresse.
Elles acquiescent d'un signe de tête avant de s'éclipser, je me retrouve seule face à mon chagrin. Je savais pertinemment qu'en révélant la vérité, je mettais mon mariage en péril mais malgré la douleur, je me sens libérée d'un poids immense. Il ne me reste plus qu'à prier pour que mon époux ne mette pas ses menaces d'une rupture définitive à exécution. Bien que le divorce soit moralement enclenché par sa parole, la période de viduité islamique m'accorde trois mois, trois mois de sursis pour tenter de lui faire entendre raison et sauver notre foyer.
En attendant, direction le Sénégal pour affronter mon passé et retrouver ma fille, je sais pertinemment que l'accueil de Ramatoulaye sera loin d'être chaleureux mais j'espère de tout mon cœur qu'elle parviendra à comprendre mon histoire.
Cette histoire vous a plu ?
Commentaires
Connecte-toi pour commenter