PARTIE 06 - LE MIROIR DES ORIGINES
L'AMOUR NE SE COMMANDE PAS !
Je me lève d'un bond de mon lit, le corps ruisselant de sueur, je viens encore de rêver de ma mère, la véritable je veux dire, celle qui m'a mise au monde. Dans mon sommeil, elle me suppliait de lui accorder mon pardon mais au lieu de l'écouter, j'ai détalé comme un lapin, j'ignore ce que ce songe présage mais cela n'augure rien de bon. Et d'ailleurs, qu'a-t-elle bien à me dire, vingt-sept ans après m'avoir abandonnée ? Je n'ai plus besoin de personne dans mon existence, mère, père, mari... je refuse de ressentir le moindre attachement sentimental envers quiconque. L'amour n'est pas fait pour moi, je m'y suis résignée, je ne laisserai plus jamais personne briser mon cœur, quitte à mourir seule, sans âme qui vive pour m'assister, je suis très bien ainsi et je finirai mes jours de cette manière.
Il n'est que cinq heures du matin, je me prépare, prends ma douche et fais mes wirds d'avance pour gagner du temps. J'attends patiemment l'heure de la prière de Fajr pour accomplir mon premier devoir matinal, avant de lire quelques versets du très Saint Livre d'Allah. Cette lecture apaise mon âme au plus profond même si les subtilités de la langue m'échappent encore. Soubhan'Allah, la clémence de Dieu est infinie, le Coran est révélé en arabe, une langue que beaucoup de fidèles ne maîtrisent pas et pourtant, dès que les versets résonnent à la radio ou qu'une voix s'élève pour les réciter, le cœur s'emplit d'une bouffée d'air pur. On ressent immédiatement que ces paroles ne proviennent ni d'un être ordinaire, ni d'un djinn mais qu'elles émanent de la Vérité, de la Lumière et d'une sagesse incommensurable. Ya'Allah, faites que la splendeur du très Saint Coran illumine nos âmes jusqu'à la fin des temps et que nos cœurs continuent de vibrer au rythme de chaque verset. Hasbiy'Allahou Lahilâla Illa Houwa 'Aleyhi Tawwak'Kaltou Wa Houwa Raboul 'Archil 'Azîmi. Amiin Ya Rabbi.
Je quitte mon appartement en priant pour que la journée soit clémente. Lorsque je pénètre dans le hall de KAD EXPORT, je ne manque pas de saluer la réceptionniste et quelques collègues comme d'habitude, ces demoiselles me répondent du bout des lèvres avec un air dédaigneux. Je ne m'en formalise pas, ce sont des gamineries de bureau et je n'ai pas de temps à perdre avec elles. En revanche, les hommes se montrent particulièrement sympathiques et toujours prompts à me rendre service. Je leur ai fait comprendre dès mon arrivée que je ne cherche aucune aventure et que le célibat me convient parfaitement, le message est passé.
Je pose mes effets personnels à mon poste avant de filer saluer mon directeur, Cheikh Tidiane Diop.
— Bonjour patron ! lance-je en me servant une tasse de café chaud à sa machine.
— Bonjour Tamara ! Ton frère d'armes t'attend de pied ferme dans son bureau à neuf heures trente précises et gare à toi si tu es en retard. Profites-en pour me servir mon café !
— Kone dangay nane ! (Tu risques de le boire toi-même !) Shiiip, je sens que ma journée va être détestable... Qu'est-ce qu'il fait déjà de retour ? Il ne devait pas séjourner en Chine ?
— Je plains ton futur époux ma pauvre ! Une femme se doit d'être douce et prévenante mais avec toi, c'est peine perdue ! Mon frère va se charger de te dresser à sa manière, attends-toi à l'avoir sur le dos pendant au moins un mois, c'est moi qui le remplace désormais pour les déplacements à l'étranger. Je suis navré ma chérie mais tu vas devoir composer avec ton intraitable patron !
— Putain quelle poisse ! Pourquoi le remplaces-tu pour les voyages ? Et pour répondre à tes piques, sache que je ne serai plus jamais la soumise de qui que ce soit, je ne serai plus jamais la femme d'un homme pour que les choses soient bien claires entre nous !
— Ah oui ? Nous en reparlerons un de ces quatre, sourit-il, sceptique. En tout cas, il est là et il est plus exigeant que jamais mais s'il te plaît, sois indulgente avec lui, il traverse une période extrêmement difficile en ce moment, alors évite de chercher la confrontation, je te préviens sérieusement Cheikh !
— Tout le monde traverse des zones de turbulences ici mais on laisse nos problèmes au pas de la porte ! Qu'il ne s'avise pas de décharger ses nerfs sur moi, parce que mes soucis dépassent largement les siens !
— C'est ce que tu t'imagines, pauvre chérie, c'est ton célibat endurci qui te rend si défensive mais tu finiras par comprendre ! Allez file, il est déjà neuf heures !
— On déjeune ensemble ce midi ? demande-je en me dirigeant vers la sortie.
— Tu es encore fauchée ?
— Laisse tomber gros radin !
— Je déjeune avec ma copine Kiné, avoue-t-il.
— Wakhnala nga bayi kokou noboula ! (Je t'ai déjà dit de laisser cette fille, elle ne t'aime pas !)
— De toute façon, elle n'est pas du genre « épousable », juste « sortable ». Je cherche une soxna (une épouse vertueuse), pas une simple conquête. Kay ma takkla yaw tamit (Viens, je n'ai qu'à t'épouser toi) !
— Jamais de la vie ! m'écris-je dans un grand éclat de rire. Tout ce temps que tu perds avec elle, tu ferais mieux de le consacrer à dénicher une véritable soxna !
— Hum... Je n'y songe même pas, sinon quelqu'un finira par m'étreindre le cou ! Tamara, ce fut un plaisir de t'accueillir ! Bonne journée, conclut-il en me raccompagnant gentiment vers la sortie.
En pivotant pour sortir, je percute de plein fouet mon adorable patron qui entrait au même instant. La journée commence sous les meilleurs auspices...
— Mais bon sang, regardez un peu devant vous quand vous marchez ! hurle-t-il en se dégageant brusquement comme pour éviter tout contact prolongé.
— Oh ça va ! C'est vous qui m'avez rentré dedans avec votre grosse tête !
La réplique m'a échappé avant que je ne puisse la retenir.
— Pardon ? fait-il, le visage rouge de fureur.
— J'ai dit que c'est vous qui m'avez heurtée ! répété-je sur le même ton, refusant de me laisser intimider par son statut.
— Dans mon bureau, immédiatement !
— Ay Tamara wagnil sa galathie niou diam la ! (Diminue ton tempérament !) me gronde doucement Cheikh Tidiane.
— Ce n'est pas de ma faute si ton frère est profondément insupportable !
Abdou Rahîm me décoche un regard glacial, c'est à cet instant que je réalise que l'intégralité du plateau de bureaux a les yeux rivés sur notre altercation.
— Tiens ta langue si tu tiens à conserver ton poste et présente tes excuses, ordonne-t-il d'une voix sans réplique.
— M'excuser ? Jamais !
— Dans ce cas, fais tes valises tête de mule, lance-t-il en me tournant le dos pour s'enfermer chez lui.
Je réajuste ma tenue avant de frapper à sa porte.
— Entrez ! bougonne-t-il.
Je pénètre dans la pièce et reste plantée au milieu de la pièce, attendant qu'il daigne m'inviter à m'asseoir. Au lieu de cela, monsieur se lève et vient se poster juste devant moi.
— Ne vous avisez plus jamais de me parler sur ce ton et encore moins devant mes employés, si vous tenez à ce travail, stipule-t-il, ses yeux plantés dans les miens.
Je ne suis pas impressionnée pour un sou mais je tiens à mon salaire. Je soutiens son regard pour lui signifier que ses menaces ne m'effraient pas.
— C'est bien noté monsieur ! Autre chose ?
— Oui ! Nous avons un séminaire qui s'étale sur toute la semaine à l'hôtel King Fahd ! Je vous prie de m'y accompagner, je vous donne quinze minutes pour vous rafraîchir, on se retrouve au parking souterrain !
— Bien !
Je sors du bureau sous les regards inquisiteurs des collègues, elles s'attendaient sans doute à me voir brandir ma lettre de licenciement. Je saisis mon sac et file aux toilettes pour raccorder mon maquillage, un quart d'heure plus tard, je le retrouve au rez-de-chaussée. À ma grande surprise, il m'ouvre la portière de la berline avec une galanterie inattendue, une fois installée, il referme, contourne le véhicule et prend place à ma droite avant d'ordonner au chauffeur de démarrer. Monsieur sait se tenir, quelle surprise !
...
KHADIJATOU MAREGA
Nous avons débarqué au Sénégal hier soir, nous logeons à Ngor, dans la demeure de ma belle-famille. Ma belle-mère a manifesté une immense joie en nous revoyant et notre chambre était déjà prête mais Moustapha a exigé qu'on lui prépare les appartements d'invités. J'ai éprouvé une honte indicible, devant le refus catégorique de sa mère de cautionner cette séparation sous son toit, mon mari a préféré quitter les lieux pour s'installer à l'hôtel. Ma belle-mère m'a immédiatement demandé ce qui causait ce fossé entre nous et je lui ai promis de lui livrer toute la vérité le lendemain matin.
Vers dix heures, ma belle-mère vient me cueillir à la salle à manger pour m'annoncer que Moustapha exige la tenue immédiate d'une réunion de famille. Je traîne mes pas vers le grand salon, l'esprit las. L'assemblée est solennelle, ses parents sont installés sur les fauteuils, tonton Hakîm et de son épouse, tata Rokhaya de l'autre côté, mon mari se tient un peu à l'écart. Je prends place après avoir salué respectueusement les aînés.
— Je vous ai réunis ici pour aborder un sujet d'une extrême délicatesse, commence Moustapha d'une voix blanche. Il y a deux jours, Khadija m'a fait une révélation qui me glace encore le sang. Je n'aurais jamais cru, après plus de vingt ans d'union, qu'elle soit capable de me dissimuler un fait aussi crucial. Je ne me sens pas la force de lui pardonner et c'est la raison pour laquelle j'ai pris la décision de la libérer de ses liens matrimoniaux aujourd'hui même !
— Un divorce ? Quel divorce ?! s'insurge mon beau-père en se redressant. Divorcer après deux décennies de vie commune et trois enfants ? Tu traverses l'océan pour venir nous parler de séparation ? Expose-nous d'abord les motifs réels de ta colère et nous verrons ensuite comment ramener la paix dans votre foyer !
— Maman, papa, vous vous rappelez certainement que Khadija et moi nous fréquentons depuis l'époque du collège. Vous étiez informés de notre idylle, malgré notre jeune âge. De cette relation de jeunesse, nous avons commis une erreur... et de cette erreur est née une petite fille Ramatoulaye, khadija n'a pas hésité à l'abandonner à l'âge d'un an pour s'offrir une nouvelle vie aux États-Unis, confiant notre enfant à une parfaite inconnue. Elle l'a privée de l'affection de ses parents et de ses grands-parents même si sa propre famille l'avait rejetée à l'époque, mes parents à moi étaient présents à Dakar et auraient été honorés de chérir et d'élever leur petite-fille ! Tu n'avais pas le droit de me voler mon enfant Khadija, non, je ne peux pas te pardonner cela ! Khadija meunoumalako ball ! ajoute-t-il, les larmes perçant sous sa voix brisée.
— Ay Khadija ! soupire ma belle-mère, les mains portées à la bouche.
— Tu ne nous as jamais soufflé mot de l'existence de cette enfant, Khadija... s'indigne à son tour tonton Hakîm, le regard lourd de reproches.
Mes larmes constituent ma seule défense, la honte me paralyse au point que je ne trouve plus aucun mot pour justifier l'injustifiable.
— Où se trouve cette enfant à l'heure actuelle ? demande mon beau-père d'un ton d'autorité.
— Nous avons réussi à la localiser papa, nous comptons aller à sa rencontre ce soir même, In Shaa Allah. Aux dernières nouvelles, elle est employée dans une entreprise de la place et réside à Liberté 6 Extension, à quelques encablures de ses grands-parents maternels !
— C'est une excellente chose, je veux la voir et la serrer dans mes bras. Quant à ce divorce, que je n'en entende plus parler, mettez votre orgueil de côté et œuvrez à votre réconciliation. Khadija, ton tort est immense d'avoir occulté cette naissance durant toutes ces années mais lou Ya'Allah toudou kenn meunou ci dara (ce que Dieu a décrété, nul ne peut s'y soustraire). C'était la destinée de cette petite, tout comme c'était la vôtre, Moustapha, accorde ton pardon à ton épouse, la mère de tes enfants. Pardonne mon fils, insiste le patriarche !
Je me laisse glisser à genoux sur le tapis devant lui, implorant sa clémence les mains tendues, mais il détourné son visage vers la fenêtre.
— Moustapha je t'en supplie...
— Non Khadija... c'est au-dessus de mes forces pour le moment. Accorde-moi du temps, lâche-t-il avant de s'excuser auprès des anciens et de quitter précipitamment le salon.
Les vieux me sermonnent de longues minutes durant, me plongeant dans un embarras total. Tonton Hakîm me demande de l'aviser avant ma visite chez mes propres parents, puis l'assemblée se disperse.
...
Vers seize heures, je termine de me préparer et prends congé de mes beaux-parents. Je décide de rendre visite à mon frère Mansour à son bureau, il occupe un poste de cadre dans une grande banque de la capitale. Je recopie l'adresse consignée dans mon agenda sur un morceau de papier avant de héler un taxi. Trente minutes plus tard, je pénètre dans l'établissement financier, je m'adresse à l'hôtesse d'accueil qui m'oriente vers l'étage de la direction où sa secrétaire m'invite à patienter le temps de l'annoncer.
— Monsieur Maréga, une dame au nom de Madame Benjelloun souhaite s'entretenir avec vous, dit la secrétaire dans l'interphone.
Après un court instant, elle relève la tête vers moi.
— C'est d'accord vous pouvez y aller madame !
— Je vous remercie !
Je toque doucement à la porte massive, une voix rauque et familière m'ordonne d'entrer. J'ouvre la porte, les jambes flageolantes comme du coton et m'avance lentement dans la pièce.
— Muhammadou Mansour Maréga... tu es devenu un homme magnifique, dis-je en refoulant les larmes qui menacent de déborder.
Il lève les yeux de ses dossiers et me fixe, son regard s'illumine, ses traits se crispent sous le coup de l'émotion. Une larme s'échappe, suivie d'un sanglot puissant, de ces pleurs profonds que les hommes cachent d'ordinaire.
— Khaaaadijaaaa ! murmure-t-il, cloué à son fauteuil de direction.
— Sama Rakk dji ! (Mon petit frère !) m'exclame-je en lui tendant les bras.
Il se lève d'un bond et se jette contre moi, le visage inondé de larmes, nous nous serrons à en perdre le souffle, laissant nos sanglots exprimer tout ce que vingt-sept ans de séparation ont muté en nous. Nous demeurons ainsi, enlacés au milieu du bureau, durant dix longues minutes.
— Khadija fane nga nékone ? (Où étais-tu passée, Khadija ?) Papa et maman ne vont pas en croire leurs yeux s'ils te voient... Oh mon Dieu, c'est le plus beau jour de mon existence ! s'exclame-t-il avant de se prosterner au sol pour un Soudjud de gratitude envers le Très-Haut.
— J'étais aux États-Unis Muhammad !
— Aux États-Unis ? Mais que faisais-tu là-bas toutes ces années ?
— Je voulais fuir tout ce qui pouvait me rappeler ce jour funeste où j'ai déçu nos parents mais je voulais aussi garantir l'avenir de mon enfant... Hélas, je n'ai jamais su honorer cette promesse. Dis-moi, comment se portent papa et maman ?
— Ils vieillissent, rongés par le remords, ils éprouvent d'immenses regrets même s'ils s'enferment dans le silence. Maman s'est complètement repliée sur elle-même depuis ton départ, elle n'a plus jamais pu avoir d'autre enfant. Je leur en ai voulu terriblement, au point de couper les ponts avec eux durant des années. C'est avec le temps, en plongeant dans leur regard, que j'ai compris qu'ils souffraient bien plus que moi mais le mal était déjà fait. Et toi, qu'es-tu devenue ? Et cet enfant ?
Je m'assois en face de lui et lui déballe l'intégralité de mon histoire, il écoute mon récit, oscillant entre la stupeur et la compassion mais m'apporte un soutien indéfectible. Il m'apprend qu'il est lui aussi marié et père d'une fillette qui porte mon nom, Khadijatou. Il me montre fièrement les clichés de sa famille et je lui présente en retour les photos de mon époux et de mes trois anges restés à Washington. C'est alors qu'il me confie avoir croisé ma fille par pur hasard dans le quartier et qu'il nous avait confondues tant la ressemblance est frappante.
Soudain, mon téléphone vibre, Moustapha m'appelle via WhatsApp pour m'informer qu'il est temps de se mettre en route pour aller à la rencontre de notre fille. Je lui indique que je me trouve en compagnie de mon frère et lui propose de nous retrouver sur le parking de la boulangerie qui fait face à l'immeuble de Ramatoulaye.
Quelques minutes plus tard, nous descendons du taxi devant la boulangerie de Liberté 6 Extension. Je présente mon frère à mon époux, les deux hommes se saluent chaleureusement avec le respect dû à leurs rangs respectifs. J'insiste auprès de Moustapha pour que nous rendions d'abord visite à mes parents puisque nous sommes dans le secteur et après une brève hésitation, il finit par abdiquer.
C'est précisément cet instant que choisit le destin pour frapper, une luxueuse berline noire de fonction vient se garer le long du trottoir, juste devant l'immeuble d'en face. La portière arrière s'ouvre et Ramatoulaye en descend, vêtue de sa superbe tenue de bureau. Nos regards se croisent à travers l'avenue, se figent une seconde, suspendus dans le vide. Puis sans ciller, elle se retourne pour s'adresser au jeune homme élégant et autoritaire qui descend à son tour du véhicule pour l'escorter.
M'a-t-elle reconnue ? Je n'en ai aucune idée mais une chose est absolument certaine, elle est le portrait craché de notre jeunesse, le miroir vivant de ses parents.
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