PARTIE 07 - LES VAGUES DU PASSE

L'AMOUR NE SE COMMANDE PAS !

Je n'ai pu empêcher mes larmes de couler quand j'ai vu ma fille en face de moi si belle, elle est le portrait craché de sa maman même regard intense, même démarche altière. De moi, elle ne tient que son teint clair et ses cheveux bouclés, je me suis retourné précipitamment pour essuyer mes yeux mais quand j'ai voulu ancrer mon regard dans le sien une seconde fois, elle avait déjà disparu à l'intérieur de l'immeuble.

Elle dégage l'aura d'une femme extrêmement sûre d'elle, on sent tout de suite qu'elle possède un tempérament de feu, je devine que le dialogue ne sera pas de tout repos. Ce caractère bien trempé, elle le tient sûrement de mon sang, car Khadija elle, est la douceur incarnée, elle ne s'énerve que très rarement.

MOUSTAPHA BENJELLOUN

Je sais pertinemment que je suis allé trop loin en réclamant le divorce ce matin mais je l'ai fait sur le coup de la colère pour lui faire comprendre qu'elle n'avait pas le droit de décider à ma place. Nous avons commis une erreur de jeunesse, certes mais cela ne m'aurait jamais empêché de reconnaître mon sang et si aujourd'hui notre fille nous rejette, la faute lui incombera entièrement. Je ne parviens toujours pas à assimiler comment elle a pu, durant toutes ces années, couver un secret d'une telle gravité. Comment a-t-elle pu porter ce fardeau sans jamais rien laisser transparaître ? Vingt-sept ans... c'est la moitié d'une vie. Non, je ne serai pas capable de lui pardonner si ma fille nous tourne le dos, je ne le pourrais pas même si je l'aime comme au premier jour.

Oui, Khadija reste l'unique femme de ma vie, nous partagions le même quartier à Dakar avant que ma famille ne déménage à Ngor. Plus tard, nous nous sommes retrouvés dans le même établissement scolaire, elle usait les bancs de la classe de quatrième secondaire tandis que je préparais mon terminal. Peu de temps après, nous avons commencé à sortir ensemble, elle était magnifique, d'une insouciance et d'une naïveté désarmantes, elle ignorait tout de l’existence.

La première fois que nous avons fait l'amour, c'était chez un camarade qui logeait seul à l'époque, un certain Ousmane, je m'en rappelle comme si c'était hier.

Quelques mois plus tard, elle s'est volatilisée sans donner de nouvelles, je n'ai même pas effleuré l'éventualité d'une grossesse, d'autant plus que nos rapports n'étaient absolument pas protégés. J'ai pris mon envol vers le pays de l'oncle Sam pour y poursuivre mes études avec la ferme intention de revenir diplômé pour faire d'elle mon épouse mais Dieu en avait décidé autrement. Nous ne nous sommes croisés que cinq ans plus tard et c'est ainsi que nous nous sommes mariés.

Khadija s'est comportée comme un ange tout au long de notre vie commune. C'est elle qui a redressé mon comportement et m'a éloigné de mes fréquentations de l'époque, qui étaient loin d'être saines. Du côté de la religion, son influence fut spirituelle, j'étais un musulman non pratiquant, je buvais, je fumais, je consumais mes nuits dans les clubs de Washington. Elle m'a livré une guerre sans merci pendant des mois, chaque fois que je franchissais le seuil de la maison en état d'ivresse, elle se mure dans un silence glacial et refusait catégoriquement que je l'approche. C'est grâce à cette fermeté que j'ai tout abandonné pour me focaliser à fond sur mes examens, la seule pratique que je ne parvenais toujours pas à ancrer en moi, c'était la prière. J'avais pourtant étudié les préceptes de notre religion mais une barrière invisible s'interposait entre le tapis et moi, ses mots résonnent encore dans ma tête...

— Moustapha, sais-tu qu'on s'est marié ci farata Ya'Allah ak sunnah kou tedd ki (sur les obligations d'Allah et la tradition du noble Prophète, Sallalahu 'Aleyhi wa Salam) ? Tu es mon Kilifeu, mon Mahram, c'est toi qui devrais te mettre à me sermonner si je négligeais mes devoirs et non l'inverse ! Moustapha, nous vivons dans une ville où la communauté sénégalaise est restreinte, si aujourd'hui j'accouche, qui donnera un nom béni à mon bébé ? Qui lui inculquera les piliers de l'islam ? Si je rends l'âme dans cette chambre, qui accomplira sur moi les premiers soins mortuaires ? Vas-tu laisser un étranger le faire alors que tu es mon époux, le seul habilité à me voir dans cette intimité ? Et si toi, tu meurs aujourd'hui, que répondras-tu à ton Seigneur ? Moustapha, la prière est le fondement de la foi quand elle est soignée, toutes tes actions le sont, quand elle est délaissée, tout le reste s'effondre. Un homme qui passe trois jours sans prier s'éloigne des rives de l'islam, il lui faut réciter la Shahada pour y revenir. Or, tu as déserté les tapis depuis trop longtemps... À mes yeux, tu ne te comportes plus en musulman, tu n'es plus digne d'être mon époux ! Je le jure devant Dieu, à partir d'aujourd'hui, tu ne me toucheras plus et je ne partagerai plus ton lit tant que tu refuseras de te prosterner !

Pendant des semaines, elle m'a mené la vie dure, j'ai fini par plier le genou, j'ai repris la prière et c'est moi qui dirige notre prière familiale chaque jour depuis cette époque, Alhamdoulillah. Je sais que me séparer d'elle me déchirera le cœur mais la pilule de ce secret reste impossible à avaler...

Nous sommes attablés depuis de longues minutes dans le salon de mon beau-frère Mansour. Khadija, rongée par l'anxiété, ne cesse de se tortiller sur son fauteuil. Mansour nous a priés de patienter le temps qu'il aille préparer le terrain auprès de leur père, c'est une démarche prudente, le vieux souffrant d'une grave hypertension. Nous sommes restés dans l'appartement en compagnie de sa charmante épouse, qui nous a accueillis avec tous les honneurs. L'attente s'étire sur plus d'une demi-heure et la tension monte d'un cran à chaque seconde.

Finalement, mon beau-frère réapparaît pour nous faire signe, nous pouvons avancer. Le vieil homme est déjà informé de la présence de Khadija, j'avais initialement soutenu que je ne l'accompagnerais pas dans cette épreuve mais l'instinct a été plus fort que ma rancœur. Je sais pertinemment à quel point elle a saigné de l'intransigeance de ses parents par le passé mais en dépit des blessures, son amour pour eux est resté intact. Quoi qu'ils aient pu faire, ils demeurent ses géniteurs...

Nous découvrons le patriarche installé dans le séjour, assis sur son tapis de prière. Khadija agrippe ma main de toutes ses forces, les larmes traçant déjà des sillons sur ses joues. À notre vue, sa mère se lève d'un bond et la fige dans une étreinte passionnée, les mots s'effacent, balayés par des sanglots étouffés qui emplissent la pièce. Je frictionne doucement le dos de ma femme pour lui signifier que, malgré nos tempêtes, elle n'est pas seule face à son passé.

— Je rends grâce au Très-Haut de m'avoir accordé le souffle de vie nécessaire pour te revoir et implorer ton pardon Khadijatou ! prononce Papa Ousmane, la voix noyée par les pleurs. Dome dina amal waydiour akk wayei tamit waydiour dina amal dom akh tei Khadija nioune niola amell akh balniou sama dome. (L'enfant peut causer du tort à ses parents mais les parents aussi peuvent pécher envers leurs enfants... Et Khadija, c'est nous qui t'avons offensée, pardonne-nous ma fille).

Nous nous installons au salon pour mettre à plat les non-dits du passé, Khadija me présente officiellement à ses parents avant que tonton Hakîm et tata Rokhaya ne se joignent à l'assemblée. L'émotion est générale, les larmes coulent sur tous les visages, mon beau-père dirige ensuite la prière de Timiss (Maghrib) avec une ferveur solennelle avant de nous accorder sa bénédiction paternelle. Il prend le temps de remercier chaleureusement tonton Hakîm d'avoir veillé sur sa fille et de l'avoir maintenue sur le droit chemin.

C'est sur ces notes de paix retrouvée que nous prenons congé. Moins d'une heure plus tard, nous nous retrouvons au pied de l'immeuble de Ramatoulaye mais cette fois, la peur nous paralyse au moment de presser l'interphone...

TAMARA MAREGA

J'ai traversé une journée de séminaire absolument exténuante, mon patron n'a pas arrêté de me traîner dans son sillage durant toute la rencontre au King Fahd. Nous sommes restés vissés sur nos chaises pendant six heures à écouter des chefs d'entreprise chanter les louanges des nouveaux systèmes de dédouanement mis en place par l'État pour fluidifier les transactions. Chacun rivalisait d'arrogance pour démontrer que sa structure possédait plus d'expertise et de fiabilité que les autres. Je ne me suis pas privée de leur clouer le bec en démontrant que KAD EXPORT ne boxait pas dans leur catégorie, nos résultats parlent pour nous et notre suprématie dure depuis plus de trente ans au service de nos clients.

Après ce marathon, il a fallu faire un crochet par l'école de la fille de Monsieur pour la récupérer avant qu'il ne me raccompagne à l'entreprise où j'avais garé mon véhicule. J'ai été grandement surprise de découvrir que mon patron était marié, il n'en possède absolument pas les traits et Cheikh Tidiane ne m'avait jamais glissé le moindre mot à ce sujet. Abdou Rahîm s'est montré d'une tendresse infinie avec sa fillette de cinq ans, enchaînant les câlins et les baisers, un léger pincement au cœur m'a enserré la poitrine en repensant à l'enfant que j'ai perdu...

Sa fille est d'une malice adorable et d'une beauté qui fait honneur à son père. Elle m'a immédiatement baptisée « Tata assistante de papa » et comme si cela ne suffisait pas, elle a cru bon d'ajouter « Maman va encore être jalouse, papa ! Ta secrétaire est super jolie ! »

J'ai écarquillé les yeux, stupéfaite par la maturité qui s'échappait de cette petite bouche mais j'ai préféré garder le silence.

— Tu parles beaucoup trop, Aïcha ! l'a réprimandée son père, l'air sévère.

— Mais c'est la vérité papa ! Maman est un vrai radar ! a insisté le petit bout de chou.

— Ça suffit, on se tait maintenant !

Qu'a-t-il bien pu faire pour que son épouse développe une telle paranoïa à l'égard de ses collaboratrices ? Pff... les hommes ! Inutile de chercher plus loin, ils sont tous logés à la même enseigne.

Je gare enfin ma voiture au bas de ma résidence à Liberté 6 Extension. En posant le pied sur le goudron, je me retrouve braquée par trois paires d'yeux qui me fixent intensément. Un frisson d'angoisse me parcourt l'échine, je murmure immédiatement quelques invocations pour me placer sous la protection du Tout-Puissant. J'ai la troublante impression de connaître ces visages, d'ailleurs, l'un des messieurs ressemble étrangement à l'individu qui m'avait interpellée la dernière fois. C'est peut-être des amis, je feins l'indifférence, me retourne pour échanger quelques mots avec Alpha le vigile, avant de monter dans mon appartement pour me détendre.

Quelques heures plus tard, la sonnerie retentit, étrange, je n'attends aucune visite à cette heure. Je décroche le combiné de l'interphone en pensant à ma copine Marianne...

— Oui !

— Ramatoulaye Maréga ? tonne une voix masculine, profonde.

Mon cœur rate un battement, s'emballant au-delà de la normale.

— C'est qui ? demande-je pour obtenir confirmation.

— Monsieur et Madame Benjelloun. Nous sollicitons quelques minutes de votre temps, c'est d'une urgence capitale s'il vous plaît !

— Je suis navrée monsieur mais vous m'êtes parfaitement inconnus. Je ne reçois pas d'étrangers chez moi !

— S'il vous plait Ramatoulaye... Ce que nous avons à vous révéler est d'une importance vitale pour notre existence. Nous ne serions pas au bas de votre porte à vous implorer si ce n'était pas le cas. Écoutez-nous, je vous en prie §

Un long silence s'installe.

— C'est bon, attendez-moi dans le hall, je descends, lâche-je avant de raccrocher brutalement.

Je passe une robe enfilée à la hâte et descend. En débouchant dans le hall, je fais face au couple qui m'observait tout à l'air à ma descente de voiture. Qu'est-ce que ces gens me veulent ?

— Oui ? dis-je en croisant les bras.

— Bonsoir Ramatoulaye. Je me nomme Moustapha Benjelloun et voici mon épouse... Khadija Maréga Benjelloun !

Khadija Maréga ? KHADIJA MARÉGA ? Mon sang se glace. La femme qui m'a portée dans ses entrailles avant de m'abandonner lâchement aux mains du destin ? Non c'est impossible. Elle n'aurait jamais l'audace de se dresser devant moi, vingt-sept ans après.

— Écoutez-moi bien Khadija Maréga, commence-je, la voix venimeuse, mes yeux ancrés dans les siens. Je sais parfaitement qui vous êtes, la génitrice qui m'a abandonnée à l'âge d'un an dans les bras d'une sainte femme qui, elle, m'a TOUT donné ! Je dis bien absolument tout ! Alors comme vous pouvez le constater, je n'ai pas de place pour une mère dans ma vie et je ne souffre d'aucun manque d'affection, maman Najadine a largement comblé ce vide ! Qu'attendez-vous de moi ? De l'argent ? Vous n'arracherez pas un seul centime de ma poche, car vous ne le méritez pas ! Quoique... peut-être un dédommagement pour m'avoir simplement expulsée au monde ! crache-je avec une haine viscérale.

— Ramatoulaye ! Vous n'avez pas le droit de vous adresser sur ce ton à votre mère ! s'époumone l'homme qui l'accompagne, le visage déformé par la colère. Vous n'avez pas la moindre idée des épreuves qu'elle a dû surmonter ces dernières années dans l'unique but de remonter jusqu'à vous. Je conçois que votre amertume soit légitime mais je vous interdis de vous montrer insolente envers votre aînée !

— Et pour qui vous prenez-vous pour me hurler dessus de la sorte ? Elle ne récolte que ce qu'elle a semé, alors restez en dehors de ça ! réplique-je sur le même ton de fureur.

— Je suis son époux et je suis votre père ! tonne-t-il, me coupant le sifflet. Si vous daignez nous accorder une chance de vous exposer les faits, vous comprendrez notre trajectoire. Dans le cas contraire, nous rebroussons chemin et chacun continuera à consumer sa propre souffrance dans son coin. Oui, nous sommes venus chercher notre fille mais nous n'avons que faire d'une enfant qui choisit d'humilier ses parents sur la place publique, même si nos erreurs le justifient. Ramatoulaye, votre mère a déjà payé un tribut bien assez lourd pour que vous veniez en rajouter. Quant à moi, j'ai découvert votre existence il y a à peine quarante-huit heures et pourtant, j'ai remué ciel et terre pour vous faire face. Si vous refusez de nous entendre, c'est votre droit le plus strict mais par grâce, épargnez-nous vos insultes. Car voyez-vous, nous n'avons nullement besoin de votre argent ! Viens ma chérie, on s'en va, conclut-il en agrippant fermement le bras de sa femme pour l'entraîner vers la sortie.

Un grand vide me tord l'estomac en les regardant s'éloigner dans la nuit. Les larmes silencieuses qui inondaient le visage de cette femme me terrassent de l'intérieur. Au moment de refermer la lourde porte vitrée, la voix d'Alpha, le vigile, s'élève de sa guérite.

— Patronne... waydiour loumou bone bone, waydiour la ! (Une mère reste une mère, quels que soient ses torts). Si le Tout-Puissant me faisait la grâce de voir mon père ou ma mère franchir ce portail pour me chercher, je me prosternerais à leurs pieds pour les chérir comme Allah nous l'ordonne mais hélas... je n'ai plus personne ! Pensez à nous, les orphelins, patronne...

Je m'enferme à double tour dans mon appartement, les larmes explosant enfin. Je pleure toutes les larmes de mon corps une bonne partie de la nuit, incapable de dire à quelle heure le sommeil a fini par cueillir ma détresse, je suis profondément malade de mon attitude. La honte me submerge et je réalise que j'ignore totalement où les retrouver pour réparer ma faute. J'aurais dû m'asseoir et les écouter, cela ne m'aurait rien coûté, j'ai mal... si mal.

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