C’était une heure sans nom, dans un lieu sans boussole.
Kumba flottait entre deux mondes : au-dessus d’elle, le ciel inversé des esprits, constellé d’algues phosphorescentes ; en dessous, l’océan des mémoires, noir comme la pupille d’un nouveau-né. Elle se tenait sur une racine de baobab plongée dans l’eau salée, nue d’identité, suspendue entre terre et mer.
Le silence vibrait autour d’elle, tissé de cloches de nacre et de larmes jamais versées.
Une voix ancienne fendit soudain les courants invisibles.
— Kumba, ma petite-fille… qu’es-tu venue chercher ici ? — Mame Leuk Daour, j’ai besoin de toi. Il faut que j’aide mon ami, Iba Michel. — Ton idée est dangereuse, petite. — Mais nécessaire.
Un tourbillon s’ouvrit dans le ciel d’eau. Une silhouette se forma dans les bulles : Leuk Daour, dans sa forme originelle, vieux comme les coquillages du commencement, les yeux sombres comme deux lunes d’obsidienne.
— Tu comprends ce que tu veux faire ? Quitter la mer ? Te réduire au souffle bref des mortels ? Tu sais ce que tu risques ?
Kumba hocha la tête. Sa voix tremblait, non de peur, mais de certitude.
— Si je fais ça… je perds mes ailes. Mais Iba dérive dans son propre corps. Korka et Ahmada ne peuvent rien pour lui. Ils ont besoin de moi. Ensemble, ils tenaient bon. Séparés, ils se perdent.
Le vieillard gronda, sa barbe devenant écume.
— Les Djinns de la mer ne se laissent pas submerger par la douleur des hommes. Tu vas souffrir. Le sel de ton sang deviendra acide. Tu pourrais oublier ton vrai nom. Tu deviendras souffle si tu ne finis pas ta mission à temps. Un djinn qui veut devenir humain, c’est une étoile qui veut apprendre à marcher. Tu es folle. — Je le sais. — Et si tu échoues ?
Elle sourit. Une larme ronde glissa le long de son cou.
— Alors j’aurai la conscience tranquille. Je n’ai pas besoin d’être vue. J’ai besoin d’être utile.
Leuk Daour baissa les yeux. Son corps commença à se dissoudre.
— Fais ce que tu veux, Kumba. Mais si tu te perds, je ne te sauverai pas. — Je prends le risque, Mame Leuk. — Pff ! Détruire mon héritage pour des humains… Va sous le baobab, lève les bras, et laisse la nature faire.
Kumba se précipita avant qu’il ne change d’avis. Elle leva les bras. Les eaux montèrent.
Son dos se couvrit de runes d’écaille. Son souffle ralentit, comme si la gravité humaine s’invitait déjà. Son corps s’alourdit, s’arrondit, se plomba de chair.
Elle hurla.Pas de douleur.Mais un arrachement. Une rupture.
Une spirale tourna sous ses pieds. Elle plongea dans le vortex, pieds en avant, comme un enfant entrant dans le monde, les paumes ouvertes.
Et pendant que la mer refermait le métamorphose de Kum, un souffle traversait Dakar. Dans une chambre bien réelle, loin des eaux et des esprits, un amour vibrait plus fort.
Leur cocon était encore tiède du tumulte de leur gymnastique matinale.
Le drap glissa sur l’épaule nue de Korka, qui reprenait son souffle, les yeux mi-clos. À côté d’elle, Ahmada dormait, lourd et paisible, la main encore posée sur son sein.
Mais Korka n’était plus là.
Quelque chose venait de bouger au loin.Une onde.Un souffle froid sur sa nuque.
Ses paupières se soulevèrent.
— Mame Kumba… murmura-t-elle, entre rêve et prière.
Elle se redressa, drap autour des hanches, pieds au sol, cœur battant à contre-rythme du silence. Elle n’avait pas mal. Mais elle savait.
Un changement.Une traversée.Un lien rompu.
Elle ferma les yeux et vit un éclat de lumière sombre. on aurait dit un vert de mangrove déchiré d’argent.La mer.Le sel.Le serment.
Kumba avait sauté. Elle avait brisé l’équilibre. Elle était entrée dans la chair.
Korka porta une main à sa poitrine.
— Tu l’as fait… Tu as traversé seule.
Ahmada grogna dans son sommeil mais ne se réveilla pas. Korka resta droite, suspendue, l’esprit ailleurs.
Elle voyait la Seine.Elle sentait l’eau glacée entre les cuisses de sa sœur d’âme.Elle ressentait la fatigue, la stupeur, la renaissance.
Et au milieu… un rire.Celui de Kum quand elle venait de faire une bêtise colossale et qu’elle l’assumait, tête haute.
Korka sourit malgré elle. Une larme roula.
— Tu es dingue… mais tu as réussi.
Oui, Mame Kumba avait réussi. A des milliers de kilomètres, là où la Seine porte les aurores, elle renaissait en temps qu'humaine.
La nuit reculait. Le jour hésitait encore.
Sur les quais de la Seine, le froid piquait les joues. La brume flottait en nappes fines autour des péniches. Les lampadaires jetaient des reflets d’or tremblants sur l’eau. Un cygne glissait, souverain.
Un joggeur passa. Un camion gémissait au loin. Paris s’éveillait doucement.
La surface de l’eau se déchira.
Une silhouette émergea.Nue.Ruisselante.Magnifique.
Les cheveux collés aux tempes, les jambes vacillantes, comme si elle apprenait à marcher. Une mouette cria au-dessus d’elle, annonçant sa naissance.
— Dieu du ciel ! Mademoiselle, ça va ? Vous allez attraper la mort ! Prenez mon manteau !
Elle sourit au jeune homme qui descendait de sa péniche.
— Kim. Appelez-moi Kim.
Trois jours plus tard, dans un autre coin de la ville, une porte automatique grésilla.
Kim entra comme une comète : sweat trop large, lunettes fluo, chewing-gum en bulle.
Bijou qui veillait Iba, sursauta.
— Vous êtes la nouvelle kiné remplaçante ? Kim Min Ho ? — Non. Kim, spécialiste en réhabilitation psycho-énergétique à impulsion karmique. Les mortels appellent ça “coach de réveil”. — De… quoi ? — Donne-moi dix minutes avec Iba Michel Sarr et il te parlera en wolof lébou pirr.
Bijou la fixa comme une météorite tombée dans une bassine de bissap.
— Vous êtes… coréenne ? — Coréenne d’adoption spirituelle. Mais mon âme est née à Yoff, Ouakam ou Ngor, avec option K-Drama. Maintenant, laisse-moi travailler.
Elle entra dans la chambre d’Iba et posa sa main sur son front.
— Allez, Mich Mich… On a des galaxies à reconstruire.
Une vague de chaleur traversa la pièce.
Kim s’installa, sortit un vieux Walkman, lança un jazz coréano-mandingue impossible à identifier.
Depuis ce jour-là, Mame Kumba — alias Kim Min Ho — devint une ombre lumineuse dans la vie d’Iba et Bijou.Une étrangère familière.Une guide qui riait trop fort.Une faille dans le réel par où passaient les guérisons invisibles.
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