Iba était assis dans un fauteuil trop rigide, le dos voûté comme sous un poids invisible. Il triturait une balle anti-stress que personne ne lui avait demandé de garder. Depuis son réveil, les gens lui parlaient comme à un survivant : avec gratitude, avec prudence, avec cette légèreté feinte qu’on offre à ceux qui ont frôlé l’abîme.

Mais lui, il était vide.Et dans ce vide, il y avait du bruit.Des phrases creuses.Des visages qu’il ne savait plus distinguer : l’amour ou la surveillance ?

Seule Kim arrivait à percer la brume.Par son absurdité.Par ses costumes impossibles.Par cette étincelle dans ses yeux — un feu ancien, familier, impossible à nommer.

Elle débarqua ce jour-là comme un rayon dans un placard trop fermé : veste oversize jaune citron, lunettes assorties, sac rempli de petites cloches. Elle se planta devant lui, alors qu’il somnolait dans son fauteuil incliné.

— Mich Mich. Arrête de faire semblant d’être une plante verte. Il ouvrit un œil.— Je ne suis pas une plante. — Oh pardon. T’es plutôt un caillou décoratif. Mais en moins expressif.

Un sourire. Faible. Mais réel.

Kim s’assit à côté de lui. Pas trop près. Juste assez pour déranger sa torpeur.

— T’as l’impression que t’as tout oublié, hein ? Que tout le monde sait qui tu es sauf toi ? — J’ai pas “l’impression”. J’ai… le vide. Et des voix qui me racontent un film où je suis censé être le héros mais je ne connais même pas mon texte.

Elle acquiesça, calme.

— Ta mère t’a refait ton passé version Deluxe. Bijou joue la bande-son sentimentale. Et toi t’es là : “Merci mais tout ce que vous dites ne me touche pas…”

Un silence.Puis Iba murmura :

— Y a un truc. Un manque. Quelque chose que je dois sentir mais… ça veut pas venir. J’ai des flashs. Des boucles étranges. Des phrases qui veulent sortir. Mais ça se bloque.

Kim se pencha, soudain sérieuse.

— Peut-être que ta mémoire est une diva. Elle fait sa grande entrée quand elle a décidé. Et en attendant, t’es censé faire quoi ? Te battre avec des fantômes qui ne semblent pas t’appartenir ? — Il n’y a que le ventre de Bijou qui me fait réagir. Peut-être que ce gosse va m’offrir un souvenir…

Les yeux de Kim brillèrent un peu trop.

— Ce bébé ne te rend pas entier. Il t’oblige à exister. C’est pas pareil.

Il ne releva pas. Elle enchaîna :

— Aujourd’hui : rituel de dégivrage spirituel. Parce que monsieur Mich Mich est encore gelé du cœur. — Quoi encore… ? — Laisse parler ton aura. J’ai besoin de voir si elle a des trous.

Elle agita une cloche au-dessus de sa tête.Iba soupira, presque amusé.

— T’es insupportable. — Minimum syndical pour une Djiniya réincarnée en humaine. On doit être soit irritantes, soit divines. Moi j’ai choisi un peu des deux.

Elle le fixa.

— Tu veux qu’on recommence ton passé à zéro ?

Il ne répondit pas.

— On peut dire que t’étais choriste de Pape Ndiaye Thiopet. Chante un peu pour voir si t’as la voix d’un tassoukat ! — Comment tu parles wolof ? — Je suis sénégalaise dans l’âme, mon chou à la crème. Lébou pirrrr !

Ses lèvres tremblèrent.Presque un sourire.

Kim lui tendit une feuille pliée comme par magie.

— Liste officielle des souvenirs de secours pour Mich Mich, validés par la République des Êtres Blessés.

Il lut.

💖 Tu aimes les grosses fesses💖 Tu as déjà participé à une partouze💖 Tu as mis le feu à la cabane de ton grand-père en voulant fumer💖 En seconde, tu as failli être viré pour avoir organisé un boom dans ta salle de classe

Iba éclata de rire.Pour de vrai.

— T’es tarée. — Correct. Mais ici, t’as besoin de folie. Sinon tu vas te fossiliser comme les murs.

Il continua :

💖 Tu faisais le meilleur yassa poulet du monde💖 Ton cœur battait plus vite quand quelqu’un te regardait comme si tu existais vraiment💖 Tu étais le meilleur ami qu’une fille pouvait espérer, et le meilleur frère qu’un homme souhaiterait avoir💖 Tu es un grand romantique, même si tu ne dis pas non à une partie de jambe en l’air rapide avec une bombe atomique choco-caramel

Ses doigts tremblèrent. La fin l’avait touché, comme un miroir ancien. Il sentit une chaleur dans sa nuque. Un pincement au cœur. Un vertige minuscule.

Il leva les yeux vers Kim.

— Où t’as eu ça ?

Elle haussa les épaules.

— La République des Êtres Blessés. Je suis leur ambassadrice officieuse. Reconnue dans trois dimensions et demie.

Il la fixa.Longtemps.

— Des fois… quand tu me regardes… j’ai l’impression que je t’ai déjà vue. Pas ici. Ailleurs.

Kim se figea. Puis sourit, lentement.

— Peut-être que dans une vie antérieure… j’étais ta fiancée Djinn. Une sirène des mangroves. Une gardienne du feu. Ou juste celle qui te retenait au bord du gouffre.

— Et maintenant ? — Maintenant je suis ta coach cosmique. Ton bug du système. Ton trampoline affectif.

Elle se pencha, front presque contre le sien.

— Et si tu regardes bien… je ne suis jamais loin de toi.

Une image traversa Iba : Une mer chaude. Une promesse. Un rire d’eau.

Kim se redressa. Elle savait qu'il ne se souvenait pas encore mais il ressentait son passé.Et c’était déjà une traversée.

Et pendant que ce lien invisible se retissait dans le cœur d'Iba, un autre cœur cherchait son équilibre dans les couloirs de l'hôpiltal.

Bijou marchait lentement, le ventre lourd, les yeux perdus. Elle s’arrêta près de la fontaine, posa une main sur la rambarde, respira profondément.

Kim la rejoignit, thé citron dans une main, sucette multicolore dans l’autre.

— Ça fait deux jours que t’as la tête de quelqu’un qui écoute les réponses sans avoir posé la bonne question.

Bijou la regarda.

— Tu m’observes ? — Je t’écoute avec mes yeux. Et tu cries des choses que tu ne dis pas.

Silence.

— Tu veux vraiment le sauver, hein ? — Je ne sais pas. Peut-être juste l’attraper avant qu’il coule. Même s’il se débat.

Kim hocha la tête.

— T’as pas l’arrogance que je craignais. Tu trembles quand il ne te regarde pas. C’est pas du calcul. C’est du bricolage affectif.

Bijou rit, nerveusement.

— Je n’ai jamais été son grand amour. Mais depuis qu’il est réveillé… il est vide. Et moi, j’ai le ventre plein. Tu comprends ?

— Oui. Il n’y a pas d’amour entre vous. Mais il y a une vie qui arrive. Parfois, c’est ça le socle. Pas les sentiments. Juste un refuge commun.

Bijou baissa les yeux.

— Je veux juste lui donner un endroit où respirer sans avoir à se souvenir.

Kim lui tendit une sucette.

— Tiens. Tu vas avoir besoin de sucre. Construire sans ciment, ça demande de l’endurance.

Puis :

— Je peux t’aider. À t’approcher sans illusions. Juste pour qu’il ne sente pas seul.

Bijou accepta sans hésitation.Une alliance silencieuse se forma. Les deux femmes ajustèrent leurs forces pour ouvrir la porte de l'intimité sucrée entre Bijou et Iba.

Ce dernier, ne se doutant de rien, était assis sur son lit, feuilletant une brochure médicale qu’il ne lisait pas. Son regard flottait.

Bijou, nouvellement armée, entra sans frapper, les joues en feu d'excitation anticipée.

— Tu veux goûter ? dit-elle, cuillère de glace au chocolat tendue.— C’est sucré ? — Trop. Comme toi quand t’es à poil.

Il sourit, gêné. Elle s’assit au bord du lit.

— Je crois qu’il t’entend. — Qui ? — Le bébé. Il bouge toujours quand t’es près de moi.

Iba baissa les yeux.Bijou prit sa main, la posa sur son ventre.

— Ce que tu as en toi… c’est encore là. Même si ton passé est flou. T’es vivant, Iba.

Ses doigts tremblèrent.Un battement enfoui.

— Tu ne te rappelles pas des souvenirs. Alors… on pourrait en créer des nouveaux ?

Il leva les yeux. Il n'y avait pas d’amour. Mais on y décelait de la paix et un besoin de chaleur brute.

Il l’attira sur ses jambes. Leurs corps se collèrent, comme deux mémoires qui se reconnaissent sans mots.

— Je suis là pour t’accompagner… même si ta mémoire ne revient jamais.

Il posa son front contre son cou.Sa main glissa vers sa poitrine gonflée.Sa bouche trouva la sienne.

Pendant quelques minutes, le passé n’eut plus d’importance.

Kim observait depuis le couloir, murmurant :

— Allez Trump… tu as besoin de câlins pour l'instant.

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