Depuis sa sortie, la vie d’Iba avait pris l’allure d’un entre-deux flou, sans contours.
Chaque jour glissait dans le suivant avec une lenteur morne. Les matins se levaient sans hâte, tièdes, sans urgence. Kayra préparait les repas en interdisant à son fils de poser un pied dans la cuisine.
Chaque geste semblait chorégraphié, comme pour rappeler qu’elle était le chef, la gardienne, la maîtresse de tous les paramètres de leur vie.Mais surtout : pour contrôler qu’il ne fasse rien qui lui rappelle ses habitudes d’avant.
Iba l’observait sans vraiment la voir.Il était là, physiquement présent, mais tout en lui criait qu’il n’appartenait pas à cette histoire-là.Leurs échanges se réduisaient à des phrases fonctionnelles.Les gestes répétés devenaient des rituels sans sens.
Kim représentait sa seule respiration.
Avec elle, l’air redevenait respirable. Dès qu’ils étaient ensemble, Iba sentait son corps s’ancrer. Elle ne le regardait pas comme un patient. Elle le voyait comme une âme qui se relevait.
Ils parlaient, riaient, parfois s’enveloppaient de silence — mais ces silences-là avaient du sens. Kim lui tendait une corde invisible vers quelque chose de vivant, et Iba s’y accrochait.
Kayra, elle, réécrivait son fils.Elle modifiait les parties du passé qui l’avaient frustrée.Elle parlait de ses études “abandonnées” au lieu d’études “jamais envisagées”.Le droit, qu’elle avait toujours voulu pour lui, devenait soudain une évidence qu’elle lui répétait comme une prière.
Mais Iba ne voulait pas être structuré. Il voulait se retrouver. Il avait 32 ans et ne ressentait aucun élan pour replonger dans une salle de cours.Il savait, au fond, que s’il avait quitté ce chemin, ce n’était pas un accident.
Bijou, elle, passait presque chaque jour.
Au début, il y avait eu de la tendresse.Elle posait sa main sur son ventre, lui parlait à mi-voix, avec des mots qui attendrissaient Iba.Puis, lentement, quelque chose s’était grippé.
Elle avait glissé dans ses habitudes.Dans ses exigences.Les phrases revenaient en boucle :“Tu es toujours dans ton monde quand j’ai besoin de toi.” “Je porte ton enfant, tu me dois ça.”
Elle brandissait sa grossesse comme un droit.Une carte maîtresse.Les demandes s’étaient transformées en injonctions affectives.
Un jour, elle avait exigé qu’il annule sa séance avec Kim pour une “crise hormonale”.Iba avait tenté de garder son calme, mais une colère sourde avait bouilli.Pas contre elle, mais contre l’impression d’avoir déjà vécu ce scénario.
D’avoir déjà prononcé cette phrase : “Tu te crois le centre du monde et tu ne te remets jamais en question.”
Il ne savait pas d’où ça venait.Mais c’était là. Une mémoire fantôme.
Quelques jours plus tard, le même épisode se reproduisit. C'était un après-midi, le salon semblait figé dans une pause irréelle. L’air était lourd, presque palpable. Une lumière tamisée filtrait à travers les rideaux, dessinant des ombres lentes sur les murs.
Dans l’encadrement de la porte, Kayra, silhouette discrète, restait figée dans l’obscurité. Elle était témoin, invisible mais présente.
Bijou était là, sa robe de maternité fluide épousant ses gestes, sa valise posée près d’elle comme une déclaration.Elle ne s’assit pas.Elle s’ancra au sol.
Iba, assis dans le fauteuil, bras croisés, les yeux sombres, encaissait déjà les mots qu’il n’avait pas encore entendus.
BIJOU (la voix chargée d’une chaleur maîtrisée) : Je reste ici, Iba. L’accouchement est proche, et ce que je veux… c’est ta présence. Entière. Pas de visites. Pas d’éclipses. Toi. Vraiment.
IBA (la voix basse, affûtée comme une lame) : Tu ne me proposes pas, tu veux m'imposer ta volonté. Tu veux faire de ma vie une scène à aménager selon ton scénario, en fait.
BIJOU (sans détour, les yeux fixés) : Tu vas être père, bon sang ! Il est temps de l'être dès maintenant. Pas demain. Pas à moitié. Maintenant.
IBA (se leva, chaque geste mesuré, son regard transperça Bijou) : Être père, c’est construire un socle familiale, sur des bases d'amour, de respect, de tolérance et de bienveillance. C’est porter tout ça pas le subir. Je ne suis pas ton outil de maternité, ni ton émotion sur commande. Si tu veux bâtir quelque chose, commence par me respecter. Ne compte pas sur mon amnésie pour tout accepter.
Dans le couloir, Kayra tressaillit. Une mémoire ancienne s’éveilla dans ses doigts tremblants. Ce ton. Ce regard. Cette force presque oubliée. C’était le Iba d’avant. Celui qui résistait aux silences étouffants et aux mots déguisés en caresses.
BIJOU (piégée entre douleur et colère) : Tu veut que je m’efface jusqu'à la naissance de notre fils ?
IBA (une flamme froide dans les yeux) : Toi même tu m’effaces à chaque fois que tu déguises ton contrôle en amour. Tu brandis ton ventre comme une arme de persuasion. Tu veux me dominer, m'acculer…
BIJOU : non, ce n'est pas ça…
IBA: et pourtant c'est comme ça que je le ressens…
Un silence fragile s'installa. Comme si les murs retenaient leur souffle. Bijou chancela. Une fissure dans son masque. Un éclat d’humanité.
IBA (plus doux, presque triste) : Chaque fois qu’on se heurte, j’ai cette impression… comme une boucle invisible. Une dispute déjà vécue. Et toujours, on se dit les même choses.
Kayra, dans l’ombre, laissa échapper un souffle. Son cœur cognait, tres fort. Ce qu’elle croyait enfoui était juste là, vivant. Son fils n’avais rien oublié. Sa mémoire ne demandait qu'a revenir, il suffirait d'un rien.
BIJOU (en dernier recours, la voix cassée) : Tu veux que je parte ? Je peux. Mais je pars avec ton enfant dans le ventre.
IBA (un calme glacial, plus tranchant que la colère) : Cette menace ne m’effraie pas. Je serai là pour mon enfant au moment opportun, c'est certain. Mais toi attention à comment tu vas sortir de cet appartement aujourd'hui, et les mots que tu vas laisser derrière toi.
Un silence lourd enveloppa la pièce. Bijou baissa les yeux, confuse, déboussolée. Quelque chose se figea en elle. Elle pensait pouvoir entrer dans la vie d'Iba comme on entre chez soi à cause de son amnésie. Mais ce dernier venait, pour la première fois, de fermer la porte d'entrée malgré les clefs que Kayra avait mis entre ses mains.Dans le couloir, cette dernière avait tout entendu. Sans intervenir. Et pourtant, elle avait compris. Elle avait reconnu son fils. Ses doigts tremblaient. Elle reconnaissait ce ton, cette posture, cette lumière dans les yeux. C’était le Iba d’avant. Celui qui ne pliait pas. Celui qu’on ne faisait pas taire avec la tendresse ou la pression...
Le lendemain, lors de leur rendez-vous au centre de rééducation, Kim observa Iba, assis en tailleur sur le tapis.Il ne bougeait pas, les yeux dans le vague, après lui avoir raconté sa dispute.
KIM : Tu as tenu bon, dit-elle doucement. C’était pas parfait... mais tu as dit “non”. Et tu l’as dit sans hurler. (Iba avait baissé les yeux, surpris par lui-même.)
IBA : Je crois qu’elle m’avait jamais vu comme ça. Même moi, je m’étais surpris.
Kim s’approcha, son sourire à peine visible genre "oh non mon coco, t'inquiète même pas, ce n'est pas la première fois".
KIM: Tu veux que ton fils te respecte ? Alors commence par être quelqu’un de respectable. Poser des limites... mais sans violence.
IBA: Tu crois qu’elle va réellement me quitter si je ne la laisse pas venir vivre à la maison ? demanda-t-il (Kim secoua la tête)
KIM: Non. Elle voulait te tester. Mais pour la première fois, elle a senti que le confort qu’elle avait avec toi à cause de ton état... n'était pas garantit à vie. C'est elle qui a besoin de toi, Iba. (Elle vint s'asseoir à côté de lui, calmement.) T’es pas son esclave affectif. T’es un alpha. Laisse ton instinct parler. Pas ta culpabilité.
IBA: D’accord, souffla-t-il, plus fort cette fois.
Kim se releva subitement avec entrain.
KIM: Ça te dit une petite sortie ce soir ? Je te change les idées !
IBA: Je ne dis pas non. En ce moment, tous les moyens sont bons pour m’éloigner de cet appartement qui m’étouffe.
KIM : Parfait ! Je passe te prendre ce soir.
Cette histoire vous a plu ?
Commentaires
Connecte-toi pour commenter