Ils firent d'abord une promenade sur la rue des Gravilliers, à Paris.

Iba marchait derrière Kim, décalé, hors du rythme.Elle avait remis ses fameuses baskets à LED. À chaque pas, la semelle clignotait en rose vif. Elle dansait presque dans la rue, comme une ado sortie d’un clip K-Pop.

Iba, lui, portait des converses à LED vertes. Il ne savait pas comment elle l’avait convaincu.

J’ai l’air ridicule, marmonna-t-il.

Non. T’es en train de te purifier. Nuance, lança-t-elle sans se retourner.

Purifier ?

T’as trop de poids invisible sur le dos. Faut que ça sorte. Parfois on guérit pas avec des mots… mais avec des lumières, des sprints ou des bêtises.

Elle s’arrêta devant un glacier — en plein hiver — et commanda une triple boule citron-basilic-piment.Iba ouvrit la bouche pour protester, mais Kim le devança :

— C’est pour réactiver ton feu digestif. Ton estomac est traumatisé par toutes les vérités qu’on t’a jamais dites.

Il leva les yeux au ciel, mais il souriait.Elle avait ce don : le faire rire même quand il voulait hurler.

Tu sais ce que je traverse… t’étais là au tout début, souffla-t-il en prenant sa glace. La première fois que mes orteils ont bougé après le coma… tu m’as crié dessus pendant vingt minutes en coréen.

Pas en coréen. En esprit.

C’est quoi ça encore ?

J’ai parlé avec mes ovaires, beau gosse. C’est universel.

Il éclata de rire.Elle non.Elle le regarda avec une intensité silencieuse.Trop forte pour une simple amie.Elle lisait son âme.

Parfois je me dis que t’es pas réelle.

Pourquoi tu crois qu’ils sont tous jaloux de moi ? Je suis ton bug du système. Ton glitch cosmique.

Elle s’éloigna, légère, sa veste flottant comme une cape. Iba resta figé, hypnotisé. Il ne savait toujours pas ce qu’elle était exactement.Mais il savait qu’il ne serait pas là aujourd’hui sans elle.

Et comme si Paris voulait les garder dans sa bulle, la ville les guida vers un refuge. Ils atterrirent dans le petit studio de Kim, dans le 6ᵉ arrondissement.Iba s’assit par terre, dos contre le canapé, les yeux perdus sur un coin du mur.

Kim, pieds nus, chauffait du lait avec du gingembre et du miel.

Tu veux un peu de chaleur liquide pour calmer ton cerveau ?

Si ça peut faire taire mes pensées, je prends une bassine.

Elle rit doucement, puis revint avec deux mugs brûlants.Elle s’assit en tailleur, juste en face de lui.Le silence fit son nid.La ville semblait loin.Seule la lampe tamisée les enveloppait.

Est-ce que… toi aussi tu sens parfois que t’es une version incomplète de toi-même ?

Kim baissa les yeux.Son sourire resta, mais ses épaules se contractèrent.

Je crois qu’on l’est tous. Des puzzles sans la boîte d’origine.

Iba soupira, prit une gorgée de lait chaud.

J’ai des rêves étranges. Des visages. Des gens qui m’appellent autrement. Mais le jour, je suis juste “IBA MICHEL”. Un gars paumé, qu’on regarde avec pitié.

Kim glissa sa main dans la sienne.Il frissonna.Sa chaleur à elle… semblait plus vraie que le reste. Il reconnaissait inconsciemment la chaleur de Korka.

T’es pas perdu. T’es juste en train de revenir à toi. Et parfois, faut se perdre longtemps avant de retrouver ce qui compte.

Iba la regarda.Dans ses yeux, il y avait un secret ancien.Une douleur retenue.Un mystère qu’elle ne pouvait pas dévoiler.

Tu sais des choses que tu ne dis pas.

Kim sourit, avec assurance.

Et toi, tu cherches des réponses que t’as déjà senties.

Tu me fais flipper quand tu parles comme ça.

Elle le fixa longtemps.

T’as pas à avoir peur de qui tu étais. Ni de ce que tu vas devenir. Moi, je suis là pour te maintenir debout entre les deux.

Il ne répondit rien.Il serra simplement sa main plus fort.

Ils restèrent là.Deux âmes au milieu d’un salon parisien.Dans le silence, une vérité les observait, déguisée en tendresse.

Mais pendant que la lumière revenait chez Iba, l’ombre avançait ailleurs.

Kayra prenait une décision radicale.

Elle ne voulait pas que la mémoire d’Iba renaisse.Ce qu’elle avait entendu entre lui et Bijou l’avait suffoquée : trop d’assurance,trop de réminiscences, le retour progressif du vrai Iba.

Pour elle, c’était un danger.

Un glissement vers une vérité qu’elle ne pouvait concevoir.Elle préférait le garder enfermé dans la version inoffensive qu’elle avait façonnée, plutôt que de le laisser suivre une lumière… qui ne lui appartenait plus.

Vers 23h, installée toute seule dans son bureau, elle avait pris sa décision sur la démarche à poursuivre. La pièce baignait dans une lumière pâle.Sur le bureau : un carnet ouvert, son vieux Samsung, des dossiers entassés.Tout ici semblait porter le poids de secrets bien rangés.

Elle était assise, dos droit, mâchoires serrées. Son regard ne cherchait pas à comprendre. Il jugeait.

Elle composa un numéro.Sans hésitation.Avec une volonté froide.

La voix qui décrocha était grave, rocailleuse.

VOIX : Kayra ? Ça fait longtemps…

KAYRA : Oui… Colonel Diaw. J’aurais voulu que cet appel ait un autre goût.

Un silence avait suivi. Dense. Coupant.

KAYRA : Tu bosses encore avec les militaires ?

COLONEL DIAW : À mi-temps. Je soutiens les survivants, les agents abîmés. Pourquoi ?

KAYRA : C’est mon fils. Iba Michel. Tu te souviens de lui ? Il a perdu la mémoire. Cinq mois de coma. Et depuis qu’il s’est réveillé… Il se reconstruit, mais... il avance trop vite.

Sa voix s’était faite plus basse. Presque fragile.

KAYRA : Je pense qu’il faut le ralentir. Le stabiliser. Le poser sans l’obliger à creuser ce qu’il ne doit pas retrouver.

COLONEL DIAW : Tu me demandes un brouillage mental ?

KAYRA : Je demande un encadrement. Comme pour vos agents. Je veux qu’il se sente cohérent… Sans avoir besoin de fouiller sa mémoire. Juste des techniques douces. Des détours mentaux. C’est ton domaine, Diaw.

Le silence était revenu. Plus lourd. Puis la réponse avait glissé, tranchante.

COLONEL DIAW : Je suis dans le village de Morbier dans le Jura en Franche Comté. Il faut que vous veniez me retrouver et je m'en occupe. Mais sois lucide, Kayra… Ce genre d’intervention se paie. Pas en argent, mais en conséquences…

Kayra avait acquiescé et raccroché.Elle n’avait pas de doutes dans son esprit. Mais pourtant son regard, lui, s’était brisé sans qu'elle s'en rende compte…

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