Kayra avait pris sa décision. Une décision froide, nette, irréversible. Elle ne laisserait pas la mémoire d’Iba remonter. Elle ne laisserait pas Kim continuer à l’ouvrir. Elle ne laisserait pas son fils redevenir celui qu’il avait été. Elle voulait le garder dans la version docile qu’elle avait façonnée, et pour ça, elle était prête à tout.
Le lendemain matin, elle entra dans la chambre d’Iba avec un sourire trop doux pour être sincère. Elle lui proposa des vacances à la montagne, quelques jours pour “se changer les idées”, respirer, se retrouver. Iba, épuisé par les tensions, confiant par habitude, accepta sans réfléchir. Il ne voyait pas le piège. Il voyait juste une mère qui voulait l’aider, même si elle s'y prenait mal desfois.
La route vers Morbier fut longue. Kayra lui offrait de temps en temps du thé à la menthe de son thermos rempli tout en discutant de tout et de rien. La montagne, blanche et silencieuse, semblait avaler le monde. Iba se sentait étrangement calme, presque anesthésié, comme si quelque chose en lui se refermait déjà sans savoir que la drogue que sa mère avait mis dans le thé commençait déjà à faire effet.
Kayra l’observait du coin de l’œil, satisfaite. Chaque minute qui passait renforçait sa conviction : il fallait le couper de Paris, de Kim, de tout ce qui pouvait réveiller son vrai lui.
Ils arrivèrent en fin d’après-midi dans un village suspendu dans le froid, trop tranquille pour être innocent. Kayra l’invita à visiter ses anciens collègues de l'armée sénégalais blessés à la guerre, dans un établissement discret, presque invisible depuis la route. Des hommes qu’elle avait commandés. Des hommes brisés, reconstruits, remodelés.
Iba entra, et quelque chose en lui se figea. Les murs étaient blancs. Les regards étaient vides. Les voix étaient basses. Tout semblait étouffé.
Kayra avançait avec assurance, comme chez elle. Elle lui expliqua que ces hommes avaient traversé des choses terribles, comme lui, et qu’ils avaient appris à se stabiliser ici, à ne plus chercher ce qui fait mal. Iba hocha la tête. Une lourdeur descendait dans sa poitrine. Une brume dans son esprit. Il ne savait pas que c’était voulu.
Elle frappa à une porte. Un homme massif, au regard sombre, ouvrit. Le colonel Diaw. Il invita Iba à entrer. La pièce était chaude, mais l’air y était froid. Il lui demanda de s’asseoir. Iba obéit. Diaw le fixa longuement, sans un mot, puis commença à lui poser des questions, jusqu'à ce qu'il ne sentit plus rien autour de lui. Le brouillard dans son esprit était devenu insoutenable.
Colonel Diaw parlait avec une précision chirurgicale. Il lui dit qu’il n’avait pas besoin de ses souvenirs pour être lui, qu’il n’avait pas besoin de comprendre ce qui l’avait blessé, qu’il n’avait pas besoin de chercher ce qui lui manquait. Qu’il devait juste accepter ce qu’on lui disait, ce qu’on lui montrait, ce qu’on lui construisait.
Les mots glissaient dans l’esprit d’Iba comme des aiguilles. Ils s’accrochaient. Ils s’enfonçaient. Ils prenaient racine. Diaw continua. Il lui dit qu’il n’avait jamais été en conflit avec sa mère. Qu’il n’avait jamais aimé une autre femme qu’elle n’avait pas approuvée. Qu’il n’avait jamais eu de vie qui lui échappait. Qu’il n’avait jamais eu de secrets. Qu’il n’avait jamais eu de colère. Qu’il n’avait jamais eu de Kim.
Le nom frappa Iba comme une gifle. Kim. Kim. Kim. Un vertige. Un trou. Un effacement. Diaw posa une main sur son épaule et répéta : il n’avait jamais eu de Kim. La phrase se répéta dans la tête d’Iba, encore, encore, encore, jusqu’à ce que le visage de Kim devienne flou, puis lointain, puis inexistant. Kayra observait, les yeux brillants d’un soulagement monstrueux.
Le lavage de cerveau dura deux heures. Deux heures où Diaw remodela les souvenirs d’Iba comme de l’argile. Deux heures où Kayra effaça Kim de son monde. Deux heures où Iba devint un homme amputé de sa lumière. Quand il sortit, il était calme. Trop calme. Kayra le prit dans ses bras et lui dit qu’ils allaient rester ici, près du colonel, pour l’aider, pour le stabiliser. Iba hocha la tête, sans résistance, sans question, sans mémoire.
En trois jours, Kayra organisa tout. Elle fit transférer leurs affaires. Elle trouva un logement près du centre. Elle fit venir Bijou, lui précisant que le moment était venu pour elle de jouer son role de femme, auprès d'iba. Bijou arriva, ravie, convaincue que c’était une chance. Elle ne comprit pas que c’était une prison.
Durant le mois qui suivit leur installation à Morbier, le temps sembla se dissoudre. Les jours se ressemblaient, l’air était froid, les montagnes immobiles, et Iba vivait dans une sorte de brouillard confortable, un cocon où rien ne lui demandait de réfléchir, de se souvenir, de se battre. Kayra veillait sur lui comme une sentinelle.
Bijou, elle, s’était installée avec Iba enfin comme elle le voulait, ravie d’être “prise en charge”, ravie d’être “proche du père de son enfant”, ravie d’être enfin le centre du monde de son amoureux.
Le bébé arriva un matin de neige. Un petit garçon, Karim, minuscule, chaud, fragile, qui pleura comme si le monde lui faisait déjà peur. Bijou pleura aussi, de joie, de fatigue, de soulagement. Iba, lui, regarda son fils avec une émotion étrange, comme si quelque chose en lui voulait remonter, mais n’y arrivait pas. Une sensation, un écho, une chaleur… puis plus rien. Le colonel Diaw avait fait son travail. Les souvenirs restaient bloqués derrière une porte invisible.
Kayra observa la scène avec une satisfaction froide. Elle avait réussi. Iba était à elle. Son fils ne reviendrait pas à lui-même. Ses souvenirs ne retourneraient pas vers Dakar, Ahmada ou Koko. Il ne retrouverait pas sa force. Il ne redeviendrait pas l’homme qu’elle ne pouvait pas contrôler.
Le soir même, alors que Bijou tenait Karim contre sa poitrine, Kayra proposa ce qu’elle préparait depuis des semaines.
Il est temps de vous marier. Sa voix était douce, presque tendre. Pour Karim. Pour la stabilité. Pour la famille. Pour que tout soit clair.
Bijou hocha la tête immédiatement. Elle n’avait jamais été aussi proche de son rêve. Elle ne voyait pas que Kayra ne faisait que l'utiliser. Elle ne voyait pas que ce mariage n’était pas une union, mais une manœuvre.
Iba, lui, accepta sans réfléchir. Il n’avait plus de repères. Plus de souvenirs.Plus de lumière. l suivait simplement ce qu’on lui disait, ce qu’on lui construisait, ce qu’on lui imposait.
Kayra organisa tout. Elle appela Rachid à Dakar pour organiser le bapteme et le mariage pour le même jour. Du coup, le soir du baptême, dans une maison dakaroise sans les personnes qui comptent réellement pour Iba, le mariage fut scellé.Simple.Rapide.Sans éclat.Sans amour.Sans mémoire.
Quand Rachid Aidara appela pour les informer que le mariage était scellé, Bijou souriait, les yeux brillants de bonheur.Iba regardait devant lui, calme, absent, docile, serrant bébé Karim endormi dans ses bras.Kayra observait la scène comme une reine qui vient de verrouiller son royaume.
Elle avait réussi.Elle avait tout verrouillé.Iba était marié.Bijou était installée.Karim était là.Kim était loin.Et Morbier, avec ses montagnes silencieuses, devenait leur nouvelle prison dorée.
Kim, elle, n'ayant reçut aucun message d'Iba, aucun appel, aucune explication depuis plus d'un mois, sentit qu'un fil s'était rompu. Un fil qu’elle avait tissé avec son âme. Dans son studio parisien, elle se leva brusquement. Son cœur se serra. Ses mains tremblèrent. Elle murmura le nom d’Iba. Elle savait. Elle sentit. Elle comprit.
Quelque chose venait de lui être arraché. Quelque chose qu’elle ne pouvait pas laisser disparaître. Elle attrapa sa veste, ses clés, son carnet, et murmura qu’elle allait le retrouver, même si on l’avait effacé.
Cette histoire vous a plu ?
Commentaires
Connecte-toi pour commenter