Il y a des matins où Dakar se réveille doucement, la brise de l’océan glisse entre les arbres, le muezzin appelle depuis la mosquée du quartier et les premiers vendeurs ambulants installent leurs étals dans la lumière encore rose de l’aube. Des matins où la ville prend son temps comme si elle savait que ce qui va se passer mérite qu’on s’y prépare correctement.

Dans la villa de fonction du quartier de Fann Résidence, Khadijatou Bilqis Seydi est debout depuis cinq heures, elle n’utilise plus d’alarme depuis des années, son corps a appris depuis longtemps à se réveiller tout seul. Elle aime ces premières heures de la journée, ce moment où Dakar est encore calme avant que la ville ne retrouve son bruit et son agitation.

La villa est sobre et bien entretenue, ce sont ces logements de fonction que l’armée sénégalaise a hérités des officiers français qui occupaient ce quartier résidentiel avant l’indépendance. Des murs blancs, des boiseries sombres, un petit jardin bien entretenu où le garde de nuit termine sa ronde avant la relève du matin pas de luxe juste ce qu’il faut, chaque chose à sa place, parfaitement ordonnée comme elle.

Dans la salle de bain carrelée de blanc, Bilqis fait ses ablutions après avoir pris sa douche, c’est un geste qu’elle accomplit depuis l’enfance, son père y tenait beaucoup. Elle avait reçu une éducation stricte, très stricte même, son père, ancien colonel de la gendarmerie aujourd’hui à la retraite, ne plaisantait pas avec la discipline. Bilqis était l’aînée de la famille et avait toujours été montrée en exemple à son petit frère. Depuis son enfance, elle savait qu’elle devait travailler dur et ne jamais se contenter du minimum.

Elle avait toujours été une excellente élève, à quinze ans, elle obtint son baccalauréat avec des résultats exceptionnels et termina meilleure élève du Sénégal. Cette réussite lui valut une bourse pour poursuivre ses études en France, elle intégra l’une des prestigieuses universités de Paris, la Sorbonne où elle étudia le droit avant de se spécialiser dans la sécurité publique et les questions liées à la défense.

Mais Bilqis ne comptait pas s’arrêter là, après ses études, elle intégra l’école militaire de Saint-Cyr. Là encore, elle dut travailler plus que les autres, être une femme, africaine et noire dans cet univers n’allait pas toujours être facile, elle le savait. Certains attendaient sûrement de la voir échouer mais elle ne leur donna jamais cette satisfaction, elle travailla sans relâche et sortit meilleure élève de sa promotion.

Rien ne lui avait été donné sur un plateau d’argent, chaque étape de sa carrière, elle l’avait gagnée à force de travail et de sacrifices. Après Saint-Cyr, elle suivit plusieurs formations et effectua des stages dans de grandes institutions militaires à travers le monde, elle se forma à la sécurité, à la défense, à la protection des hautes personnalités et à la gestion des situations à risque. Lorsqu’elle rentra au Sénégal, elle avait déjà le grade de lieutenant, elle gravit ensuite les échelons un à un, jusqu’à devenir colonel.

À quarante-cinq ans, Khadijatou Bilqis Seydi était devenue l’une des femmes les plus respectées de l’armée sénégalaise et depuis la veille, elle occupait un nouveau poste qui faisait déjà parler dans tout le pays, Conseillère militaire chargée de la sécurité du Président de la République et Commandante du Groupement de Sécurité Présidentielle.

Devant le grand miroir, elle se regarde, quarante-cinq ans, le chiffre ne la dérange pas, elle n’a jamais été du genre à cacher son âge. Bilqis est une très belle femme malgré toutes ces années passées dans l’armée, elle n’a jamais perdu sa féminité, elle est grande, très grande même avec une silhouette élégante et une allure qui attire naturellement les regards. Sa peau est d’un brun profond et lumineux, ses cheveux noirs et épais sont soigneusement entretenus et ses yeux en amande ont ce regard direct qui ne cherche jamais à plaire. Elle n’a rien d’un garçon manqué au contraire, elle dégage une féminité naturelle qui contraste avec la rigueur de son uniforme. Quand elle entre dans une pièce, les regards se tournent vers elle, qu’elle le veuille ou non et avec les années, elle a appris à ne plus y faire attention.

Elle commence à s’habiller, le rituel de l’uniforme est presque une cérémonie. Le pantalon bleu marine d’abord, parfaitement ajusté à ses longues jambes puis la chemise blanche dont elle ferme soigneusement chaque bouton jusqu’au col. La veste galonnée vient ensuite avec les insignes de son grade sur les épaules, ces ornements dorés représentent des années de travail, de sacrifices et de nuits sans sommeil. La ceinture marque sa taille et les petits talons sont sa seule concession à sa féminité dans cet uniforme conçu par et pour des hommes. Elle attache ensuite ses cheveux noirs en un chignon strict sous la nuque, quelques mèches s’échappent, elle les remet en place avant de poser sa casquette.

Elle recule d’un pas et se regarde une dernière fois, Colonel Khadijatou Bilqis Seydi, Conseillère militaire chargée de la sécurité du Président de la République et Commandante du Groupement de Sécurité Présidentielle depuis hier. Depuis cette cérémonie au Palais présidentiel où le Président de la République avait prononcé son nom devant les caméras, les dignitaires et les hommes en uniforme, les réactions avaient été nombreuses. Certains avaient applaudi sa nomination, d’autres avaient été surpris et quelques-uns n’avaient pas caché leur désaccord. Bilqis connaissait ce genre de réaction dans un monde où certains pensaient encore que certains postes avaient un genre, elle avait appris à ne jamais perdre son temps à répondre aux préjugés.

Elle prend son téléphone, un message de Yacine envoyé à deux heures du matin heure de Paris, attire son attention.

« Bonne nuit maman, je suis fière de toi ! Toute la diaspora sénégalaise parle de ta nomination ! Tu es partout sur les réseaux ! Je t’aime ! »

Bilqis sourit, c’est un sourire rare mais qui transforme complètement son visage. Ce sourire, elle le réserve à sa fille et à peu d’autres personnes dans ce monde, elle compose son numéro.

— Yacine !

— MAMAN ! répond la voix à l’autre bout. Tu es réveillée depuis combien de temps ?

— Depuis cinq heures comme d’habitude ! Toi, tu t’es couchée à quelle heure ?

— Tard… trois heures peut-être, on regardait les vidéos de ta cérémonie avec mes amies de la fac. Maman, tu sais que tu es devenue une icône féministe sur TikTok ? Il y a une vidéo de toi qui marche vers le président qui a fait des milliers de vues en une nuit !

— Des milliers de vues pour une marche ? demande Bilqis, amusée.

— Ce n’est pas juste une marche maman ! C’est ta façon de marcher comme si le sol t’appartenait, les gens sont fous de toi !

Bilqis prend son sac réglementaire et vérifie rapidement ses affaires.

— Comment vont tes études ?

— Bien ! L’examen de droit constitutionnel c’est vendredi et je révise !

— Tu as besoin de quelque chose ?

— Non maman, tu m’as tout donné… absolument tout !

— Appelle-moi après ton examen !

— Promis ! Et maman, félicitations encore, tu mérites tout ça et encore plus !

Bilqis reste silencieuse un instant, elle n’est pas très douée avec les déclarations d’amour même lorsqu’elles viennent de sa propre fille.

— Travaille bien, dit-elle simplement.

Elle raccroche, prend ses clés et sort. À l’entrée de la villa, le garde de faction se redresse immédiatement, sa main droite claque à la tempe dans un salut militaire précis.

— Mes respects, mon Colonel !

Bilqis hoche la tête et descend les trois marches du perron, le chauffeur de service est déjà là, en uniforme impeccable. Il se met au garde-à-vous dès qu’il la voit apparaître.

— Mes respects, mon Colonel ! Bonne matinée !

— Bonjour Mbaye, dit-elle en montant dans le véhicule officiel.

Le trajet jusqu’au quartier général du Groupement de Sécurité Présidentielle se fait dans le silence. Bilqis regarde Dakar défiler derrière la vitre teintée. Fann Résidence s’éveille doucement, les grandes villas se cachent derrière leurs murs, les gardiens prennent leur poste et les premiers commerces commencent à ouvrir. À mesure qu’elle s’éloigne du quartier résidentiel, la ville change de rythme et devient de plus en plus animée.

À sept heures précises, le véhicule s’immobilise devant le quartier général du Groupement, adossé à l’enceinte du Palais. Bilqis descend et aussitôt les conversations s’arrêtent, les postures se redressent, les regards se tournent vers elle et, partout où elle passe, les mains claquent à la tempe.

— Mes respects, mon Colonel !

— Mes respects, mon Colonel !

— Mon Colonel !

Elle traverse la cour sans ralentir, ses talons frappent le sol et sa veste ne bouge pas, elle répond aux saluts d’un simple hochement de tête. Un officier s’approche presque en courant, la main à la tempe.

— Mes respects mon Colonel ! Le point de coordination du Groupement est dans trente minutes, les commandants d’unité et les capitaines sont déjà en salle !

— Bien ! Faites servir du café et vérifiez que le système de projection fonctionne. Hier, il y avait un problème de connexion que personne n’a réglé !

— Bien reçu, mon Colonel !

Elle entre dans le bâtiment, la salle de réunion du Groupement est une pièce sobre et froide. Une grande table ovale en bois, des fauteuils en cuir, le drapeau national dans un coin et un écran de projection au fond. Autour de la table, neuf officiers sont déjà installés sous son autorité directe, lieutenant-colonel, commandants, capitaines et quelques lieutenants. Des hommes âgés de trente-cinq à cinquante-cinq ans, certains présents dans ce Groupement depuis plusieurs années et habitués à exercer leur autorité, quand Bilqis pousse la porte, ils se lèvent tous.

— Mon Colonel !

— Mes respects, mon Colonel !

Elle prend place en tête de table et pose son carnet devant elle.

— Asseyez-vous !

Tout le monde s’exécute.

— Nous avons trois heures, je vais vous présenter les nouvelles directives du Groupement. Ce n’est pas une discussion, c’est une information. Les questions viendront après et seulement si elles sont pertinentes !

Elle ouvre son carnet.

— Première directive, la réorganisation des dispositifs de protection rapprochée lors des déplacements présidentiels en région. Depuis dix-huit mois, les failles de sécurité relevées lors des tournées ont augmenté de trente-deux pour cent, ce n’est pas acceptable !

Elle parle pendant vingt minutes, chiffres précis, analyses documentées et solutions concrètes, sa voix est basse mais porte dans toute la salle. Elle ne cherche pas à convaincre, elle explique, elle décide et elle tranche.

Lieutenant-Colonel Mamadou Diallo, cinquante-cinq ans, le plus ancien de la table, lève la main. C’est un homme qui pensait probablement être le candidat naturel au poste qu’elle occupe aujourd’hui.

— Mon Colonel, si je peux me permettre, la réorganisation que vous proposez va créer des résistances dans les rangs. Les officiers en place depuis des années dans ce dispositif ne vont pas…

— Lieutenant-Colonel Diallo !

Il s’arrête.

— Je ne restructure pas pour créer du confort, je restructure pour créer de l’efficacité. Les officiers qui résistent iront expliquer leurs résistances devant une commission disciplinaire. C’est ma deuxième directive, tolérance zéro !

Un silence s’installe dans la salle, le Lieutenant-Colonel Diallo hoche la tête. Il n’est visiblement pas d’accord mais il sait reconnaître l’autorité lorsqu’elle se trouve devant lui, la réunion continue.

À onze heures, Bilqis sort de la salle et se dirige vers son bureau lorsqu’elle entend deux voix derrière elle, elle les reconnaît sans se retourner.

— Tu as vu comment elle a remballé Diallo ? demande le premier.

— Oui ! N’empêche, une femme qui voit ses règles qui commande des hommes… Je ne sais pas moi…

— Tu dis n’importe quoi là !

— Je dis ce que je pense, c’est dans la nature des choses. Un homme c’est un homme, une femme c’est une femme et chacun doit être à sa place !

Bilqis s’arrête, elle ne se retourne pas immédiatement, elle prend quelques secondes pour réfléchir à ce qu’elle va faire puis elle se retourne.

Les deux officiers la voient, l’un blêmit légèrement, l’autre, le Lieutenant Cissé, soutient son regard.

— Lieutenant Cissé !

La main du Lieutenant claque à la tempe.

— Mon Colonel !

— Approchez !

Il s’avance, son collègue reste en retrait, Bilqis le regarde calmement.

— Répétez ce que vous venez de dire !

Silence.

— Mon Colonel, je…

— Répétez ! Ce que vous venez de dire sur les femmes qui voient leurs règles. Répétez-le clairement, en face de moi pour que nous soyons certains de nous être bien compris !

Le Lieutenant ouvre la bouche puis la referme.

— Je pensais que vous n’entendiez pas, dit-il enfin.

— Je sais ce que vous pensiez, ce qui m’intéresse, c’est ce que vous pensez vraiment parce que ce que vous pensez vraiment détermine la façon dont vous vous comportez dans vos fonctions et la façon dont vous vous comportez dans vos fonctions me concerne directement !

Elle marque une pause.

— Vous servez sous mes ordres depuis combien de temps ?

— Trois ans, mon Colonel !

— Trois ans ! Et en trois ans, est-ce que les décisions prises dans ce Groupement ont amélioré ou dégradé la protection du dispositif dont vous avez la charge ?

Il hésite.

— Amélioré, mon Colonel !

— Ces décisions ont été prises par qui ?

Un long silence.

— Par vous mon Colonel !

— Par moi ! Par une femme qui voit ses règles comme vous dites ? Vous avez une explication à ça Lieutenant Cissé ? Une explication compatible avec votre théorie sur la nature des choses et la place de chacun ?

Le Lieutenant ne répond pas.

— Vous êtes relevé de vos fonctions opérationnelles pour quinze jours, dit-elle. Vous passerez ce temps à rédiger un rapport de vingt pages sur la contribution des femmes officiers à la sécurité nationale sénégalaise depuis 1980, vous me le remettrez en main propre. Et Lieutenant Cissé, si jamais j’entends encore une phrase de ce genre dans les couloirs de ce Groupement, les quinze jours deviendront une radiation définitive, c’est clair ?

— Oui mon Colonel !

Il salue et s’éclipse, Bilqis regarde son dos s’éloigner puis reprend son chemin, elle continue comme si rien ne s’était passé. Ce genre de chose, elle le gère depuis vingt-deux ans, elle sait qu’elle devra encore faire face à ce genre de remarque mais elle n’a jamais laissé les préjugés décider de sa carrière.

À treize heures, elle traverse l’enceinte du Palais de la République, son bureau au Groupement y est directement adossé. Les gardes républicains à l’entrée de l’aile protocolaire la saluent dès qu’ils la voient approcher.

— Mes respects mon Colonel !

Elle entre, le déjeuner de travail du Président réunit une fois par mois les hauts responsables des forces de sécurité, armée, gendarmerie, police et renseignement, c’est la première fois que Bilqis y participe en tant que Conseillère militaire chargée de la sécurité présidentielle.

Elle entre dans la grande salle à manger protocolaire et prend sa place à table. Elle pose sa casquette devant elle et regarde discrètement autour de la table. Quelques minutes plus tard, le Président entre, tout le monde se lève.

Badara Ndiaye est un homme qui aime le pouvoir, depuis son accession à la présidence, il s’est habitué aux honneurs, aux réceptions et aux regards admiratifs. En public, il donne l’image d’un homme sérieux, calme et proche de son peuple, en privé, il aime davantage profiter de la vie, il aime les fêtes, les belles femmes et les soirées où il peut oublier quelques heures les responsabilités qui sont les siennes, il a toujours eu un faible pour les femmes et il ne s’est jamais caché d’aimer leur compagnie.

Mais ce jour-là, une femme attire particulièrement son attention, Khadijatou Bilqis Seydi. Il la remarque dès qu’il entre dans la salle, grande, élégante et magnifique. Sa discipline, sa façon de se tenir et son regard direct lui donnent un charme particulier. Le Président s’approche, quand il arrive à sa hauteur, il s’arrête une fraction de seconde de plus qu’avec les autres.

— Colonel Seydi !

— Monsieur le Président !

— Bienvenue dans votre nouveau rôle, le Sénégal a fait le bon choix !

— Je fais simplement mon travail Monsieur le Président !

Elle reste parfaitement professionnelle, Badara sourit et continue son chemin. Il s’installe en tête de table, le déjeuner commence. Les conversations portent sur la sécurité aux frontières, la coopération régionale et la réforme des forces. Bilqis intervient à plusieurs reprises, elle parle peu mais chaque fois qu’elle prend la parole, les autres l’écoutent, elle ne hausse jamais la voix, elle n’en a pas besoin. Le Président aussi l’écoute mais il la regarde surtout, Bilqis le remarque, elle voit tout pourtant, elle ne lui donne aucune importance, elle a appris depuis longtemps à vivre avec les regards des hommes.

Depuis son premier jour à l’académie militaire, elle avait compris que sa beauté serait toujours un sujet. Certains hommes chercheraient à l’utiliser, d’autres tenteraient de la distraire ou de la séduire. Elle avait choisi de ne faire de sa beauté ni une arme ni un fardeau, sa beauté lui appartient.

Le Président n’a pas l’habitude qu’une femme l’ignore et cette fois, cela l’intrigue, plus il l’observe, plus il a envie de savoir qui se cache derrière cet uniforme et cette femme qui semble ne rien voir autour d’elle.

À la fin du déjeuner en se levant, le ministre de l’Intérieur se penche légèrement vers elle.

— Vous avez fait forte impression aujourd’hui, Colonel !

— Je fais mon travail, répond-elle simplement.

Elle remet sa casquette, salue l’assemblée d’un signe de tête et sort, dans la lumière de l’après-midi dakarois, elle rejoint son véhicule. Le chauffeur est déjà debout, la main à la tempe.

— Mes respects, mon Colonel !

— On retourne au Groupement Mbaye !

Elle monte dans la voiture, derrière elle, dans la grande salle à manger du Palais, quelques regards la suivent encore. Elle ne se retourne pas, elle n’a jamais eu besoin de se retourner pour savoir qu’on la regarde.

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