Chapitre 1

NOOR, LA LUMIERE

*********MOUNIROU MOUNTAKHA*********

Je suis arrivé à Grand Yoff juste avant l’aube, dans ce flou d’étoiles pâlies où la ville murmure encore dans son sommeil.

La lumière s’est éteinte net, là, devant la paroisse Saint Paul. Un hasard ? Non. Le hasard a déserté ma vie depuis longtemps. Je me suis assis sous la pergola, comme on accepte une injonction silencieuse, et j’ai attendu l’appel à la prière de Fajr. La mosquée n’était pas loin. J’y suis allé puis je suis revenu vers l’église. Un homme en soutane m’a vu traverser la cour. Il s’est avancé sans hésiter, le sourire doux.

Bonjour mon frère.

Bonjour.

Venez prendre le petit déjeuner avec nous.

Je ne voudrais pas déranger, je veux juste me reposer quelques minutes …

Tsss, ne dites pas des choses comme ça, hein, vous ne dérangerez personne. Antoine va vous emmener à l’arrière si vous voulez vous rafraichir. Je vous attends pour manger. Au fait je suis frère Victor Sène, le curé de cette paroisse.

Je suis Mou… Mounirou, me contentais-je de répondre pour ne pas paraitre malpoli.

Ravi de vous avoir ici, avec nous. Vous êtes le bienvenu.

Il n’a pas parlé plus que ça. Je m’attendais à des questions, à un jugement, à des regards de travers, mais personne n’a, ne serait-ce qu’un seul instant, eu un regard insistant sur moi. Les gens vaquaient à leur occupation avec une discipline et une rigueur que je connaissais car c’était notre routine chez moi… je veux dire là ou je m’étais établi quand j’avais une famille. Je fermai les yeux, et des rires me parvinrent encore allègrement, le bruit des enfants du daara, les zikr lors des travaux dans les champs, les Xasssaïdes les nuits de vendredi, les récitals de coran après la prière de al Juma’a…

Mes souvenirs restent mes compagnons de route, précieux mais parfois cruels. Ils me rappellent parfois un peu trop tout ce que j’ai perdu…

La communauté m’a adopté sans bruit. J’ai pris part aux travaux, aux activités, au quotidien, comme si j’y avais toujours été. Frère Victor veillait sur moi, sans emprise. Mais dehors, on murmurait. On chuchotait sur mon mutisme, sur ma démarche effacée. Des histoires circulaient. Certains disaient que j’étais possédé, que j’avais perdu la mémoire ou que j’étais dangereux. L’imam de la mosquée s’en est ému. Il est venu trouver Victor, s’inquiétant de mes allées et venues, de ma santé mentale. J’ai su qu’on avait peur de moi. Qu’on se méfiait de mon silence. Mais le curé avait su les rassurer je pense, car ils se sont calmés.

Et voilà maintenant quatre semaines que je suis ici… et à ma grande surprise, je dors paisiblement, ce qui ne m'était pas arrivé depuis… je ne pourrais dire combien de temps. Mes journées sont bien remplies avec les travaux de rénovation de l'école primaire. Était-ce la raison de ma venue à Dakar ? Je l'ignore. Frère Victor m'avait désigné chef de chantier, et je doute que ce soit pour mes compétences, mais plutôt parce que j'étais capable d'exercer l'autorité nécessaire pour commander tout ce monde. Cela ne me posait pas de problème, j'étais habitué à diriger dans ma vie antérieure, mais là-bas, c'était des daara, des dahira, ainsi que des champs d'arachide, de mil et de niébé qui s'étendaient à perte de vue, dans un lieu totalement différent de Dakar.

Quand je pense que depuis que j’étais revenu au Sénégal après mes études au Canada, à l'Institut de Technologie Agroalimentaire du Québec, j’avais tout fait pour être loin de la capitale sénégalaise, et pourtant c’est ici que la lumière avait guidé mes pas. Je ne me suis rendu compte de l’endroit où j’étais que lorsque la lumière s’est éteinte…

Ayant vécu à Dakar pendant trois ans durant mes années de lycée, la capitale sénégalaise évoquait pour moi la surpopulation, le vacarme incessant, la quête effrénée de l'argent, l'hypocrisie, la débauche et la trahison…

La discussion que j’avais eu avec mon meilleur ami Maodo me revint subitement à ce propos.

***flash-back***

Toi qui a fréquenté quasiment les plus grandes villes du monde, je ne comprends pas pourquoi le fait d’aller vivre à Dakar t’horripile à ce point, commenta Maodo.

Sama rabb mo bagne Dakar lol ! Je ne supporte simplement pas la vie en ville .

Non Man soit sérieux une minute ! Tu sais que Mame Mor ne lâche pas l'affaire, il te veut toujours avec nous. Il t'en veut un peu de ne pas accepter sa proposition.

Il m’en veut même beaucoup tu veux dire. Ce vieux là n'aime pas qu'on lui dise non, (rire), mais j'ai parlé avec Dieuwrigne Ndiassé. Il a compris ma position et il la respecte; il saura faire entendre raison Mame Mor. Ce serait un honneur de rejoindre Hizbut, yaw tu sais que toute ma vie tourne autour des Xassidas, mais pas à Dakar surtout pas maintenant avec mes nouvelles responsabilités. Et puis j’ai une vie bien remplie ici, Khelcom c’est désormais chez moi. J'aspire à ne pas décevoir Cheikh Sidy, té mane baye kat la, souf si momaye doundeul. (Je suis un cultivateur, je ne vis que pour la terre) J’ai besoin de respirer la terre, de la travailler…

Je suis sûr que tu as peur que ta femme prenne les habitudes des dakaroises, tu es trop jaloux mon gars.

Sama Mbène changer djiko (ma femme changer de personnalité) ?? Rire, khana ce sera dans une autre vie alors !

Ou tu as peur d’être tenté par les dakaroises !!! Elles sont belles et dangereuses !

Kxkxkxkxkx, Maodo, mane samay gueutt sama diabar rek lay guiss, samay nopeu Mbène Mountakha laye dégueu, té mo fess déleu si sama khôl, fateu fépeu. Sagne na wakh ni si aduna bamou dathie mafi gueune diabar. Lépeu lou goor yAllah bou mélni mane di oute si djiguéne rek amna ko sama keur, donc… (mes yeux ne voient que ma femme, mes oreilles n'entendent que Mbène Mountakha, elle remplie entièrement mon cœur, il n'y a aucune place pour autre chose. j'ai l'audace de dire que dans ce monde j'ai la meilleure épouse possible. Tout ce dont un homme a besoin chez une femme, je l'ai chez moi…)

Mash'Allah, khana sa Sokhna amoul rakeu bok nguéne maye mako ( ta femme n'a-t-elle pas une sœur qui lui ressemble pour que je la prenne comme épouse ?)

Pas de chance, la dernière célibataire se marie samedi in chaa Allah. Par contre, elle a beaucoup de cousines lol, accompagne-moi au mariage et tu te feras un avis.

Yaw kaye ton pied? mon pied in chaa Allah…

****Fin flash-back*****

Je revis cette discussion comme si c’était hier, et inconsciemment c’est comme si tout le drame qui avait suivi juste après ne s’était jamais produit. Et les mots que j’avais prononcé concernant ma prunelle, sonnaient encore si vrai dans mes propres oreilles que je souriais bêtement, seul dans mon coin soudainement coupé de tout.

Sokhna Mbène, ou Mbène-Mountakha comme elle aimait se nommer quand on lui demandait son prénom. Ma moitié, mon essentiel.

Elle a surgi dans ma vie comme la pluie après une longue saison sèche — inattendue, impétueuse, nécessaire. Elle a renversé mon monde sans bruit, bousculant mes certitudes, polissant mes angles bruts, faisant fondre le roc que j’étais. Moi, le baye Fall que rien ne faisait plier, j’ai appris à sourire sans retenue, à rire aux éclats comme un enfant.

Avec elle, même les journées les plus harassantes à Khelcom devenaient presque des jeux d’amoureux déguisés. Elle était la tendresse dans le tumulte. L’abri. La paix au cœur de l’effort. Et que dire de nos deux princesses ? Deux éclats de lumière nées d’un amour que je croyais invincible. Elle les a portées, élevées, chéries, avec cette grâce naturelle qui me faisait vaciller.

Tout semblait parfait. Alors pourquoi… pourquoi ce bonheur s’est-il effondré d’un seul coup, après sept années d’harmonie sans nuages ? Par quelle faille, quelle ombre, ce rêve a-t-il glissé entre mes doigts ?

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