Chapitre 2
NOOR, LA LUMIERE
******MOUNIROU MOUNTAKHA*******
Sokhna Mbène, ou Mbène-Mountakha comme elle aimait se nommer quand on lui demandait son prénom. Ma moitié, mon essentiel.
Elle a surgi dans ma vie comme la pluie après une longue saison sèche — inattendue, impétueuse, nécessaire. Elle a renversé mon monde sans bruit, bousculant mes certitudes, polissant mes angles bruts, faisant fondre le roc que j’étais. Moi, le baye Fall que rien ne faisait plier, j’ai appris à sourire sans retenue, à rire aux éclats comme un enfant.
Avec elle, même les journées les plus harassantes à Khelcom devenaient presque des jeux d’amoureux déguisés. Elle était la tendresse dans le tumulte. L’abri. La paix au cœur de l’effort. Et que dire de nos deux princesses ? Deux éclats de lumière nées d’un amour que je croyais invincible. Elle les a portées, élevées, chéries, avec cette grâce naturelle qui me faisait vaciller.
Tout semblait parfait. Alors pourquoi… pourquoi ce bonheur s’est-il effondré d’un seul coup, après sept années d’harmonie sans nuages ? Par quelle faille, quelle ombre, ce rêve a-t-il glissé entre mes doigts ?
Le son de la cloche de l'église annonçant la prière de 18h30 me ramena brusquement à la réalité, plus démoralisé et perdu que jamais. Soudain, des picotements surgirent dans mes doigts et à l'intérieur de ma bouche, tandis que mon cœur s'emballait. Une douleur s'élevait vers ma tête, semblable à une migraine, et des points blancs dansaient devant mes yeux. Je craignais de m'évanouir. La simultanéité de ces symptômes me faisait craindre une crise cardiaque. Tentant de rester calme, je cherchais du regard quelqu'un pour m'aider. Paralysé, sans comprendre ce qui m'arrivait, j'avais l'impression que j'allais m'effondrer à tout moment.
Il n'y avait âme qui vive, tous s'étaient rassemblés à la chapelle pour la prière. Je me trainais vers une petite porte menant au côté opposé de la rue principale de la paroisse. Des bourdonnements assourdissants me transperçaient les oreilles. Ma vision était trouble, mais je poursuivais ma quête d'assistance. Soudain, un son perça le vacarme dans mes oreilles, se transformant en mélodie au fur et à mesure de ma progression. Le martyr que subissait mes tympans fut remplacé petit à petit par la douceur de quelque chose que je connaissais au plus profond de mon être, une mélodie et des paroles qui ont fait partie de ma vie à chaque moment même dans les heures les plus sombres de mon existence désormais nomade.
La brume qui voilait ma vue se dissipait sous l'effet de cette lumière bien-aimée qui surgissait de nouveau après une absence de quatre semaines. Adossé contre le mur de l'église, n'ayant parcouru que quelques pas, je remarquais un garage automobile en face de moi, où tout le monde semblait s'être arrêté pour m'observer. Cependant, mon attention était captivée par un jeune garçon, pas plus haut que trois pommes, assis sur un pneu et chantant d'une voix qui me guidait hors des ombres..
Je me suis agenouillé à ses pieds sans même m'être rendu compte que je venais de traverser la rue, absorbant ses mots qui m'envahissaient, m'emplissaient. Le message du Cheikh ne m'avait jamais autant touché, et pourtant, Dieu sait combien de fois j'avais entendu ce xassida interprété par les plus grands Kurels du Sénégal et dans le monde, et combien de fois je l'avais moi-même chanté ayant reçu le don de composer des mélodies pour chacun des poèmes écrits par le cheikh.
La lumière disparut aussi vite qu'elle était apparue, lorsqu'une voix féminine, venant de l'intérieur de la maison, rompit le charme : « Midaadi, rentre immédiatement, légui timis diote (c'est bientôt l'heure de Maghreb). »
Le petit garçon posa sa main sur ma tête et dit :
Je suis heureux de te voir », avant de se lever précipitamment et de rentrer dans la maison.
Attend criai-je spontanément.
…
Comment tu t’appelles ? demandais-je.
Midaadi Mountakha et toi ? répondit-il avec le sourire.
…
Tu ne veux pas me dire ?
Mounirou Mountakha, chuchotais-je et quand nos yeux se croisèrent je répétais plus fort : Mounirou Mountakha.
Je savais rigola-t-il.
Tu savais quoi ?
Qu’on était de la même famille.
Avant que je ne dise quoi que ce soit d’autre, il filait comme un petit lièvre à l’intérieur de la maison.
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