Chapitre 3

NOOR, LA LUMIERE

****LAMINE SOUGOU*****

Patron ! Ma guiss la waye (pourrais-je vous parler quelques minutes)?

Wawe Mouhamadou Lamine, akssil toke ! Ba diameu leu ? (viens t’asseoir, est-ce que tout va bien?)

Je l’espère en tout cas ! Wa Keur gui sétlou wognou dara si sékh yi (vous n’avez rien remarqué concernant les triplés) ?

Hum, hum, il parait que ça fait une semaine que personne n’est venu se plaindre de Ridial, Midaadi m’a dit qu’il avait rencontré un membre de sa famille qui lui apprend de nouveaux Xassidas et Mame Balla est toujours égal à lui-même. Je devrais m’inquiéter ?

Un membre de sa famille, il a dit ??

Mon fils, tu connais Midaadi, khame nga aye mbireume. Sou amer thioffel si nite (dès qu’il se lie d’amitié avec quelqu’un) et ce n’est pas souvent que ça arrive, il dit qu’il fait partie de sa famille.

Depuis une semaine, ils vont tous les trois à l’église dès qu’ils déposent leurs sacs après l’école. Et je pense qu’ils fréquentent le baye Fall qui dirige les travaux de rénovation de l’école primaire.

Ahh séne mbokou mouride leu (c’est un frère mouride alors) !?

On entend pleins de rumeurs le concernant, sama khél daloule dé patron (je ne suis pas rassuré, patron) ! Légui aduna bi dafa diakhasso. (On voit du tout désormais dans ce monde).

Dégueunala . Dina ko sétt bou bakh, in chaa Allah! (je t’entends. je vais m’occuper de ça si Dieu le veut).

Bakhna kone, patron ! Mangui daw tchia ligueye ba. (d’accord alors patron. ! Je retourne travailler)

Mash’Allah.

Le grand-père des triplés et propriétaire du garage automobile « Sope Khadim », Djibril Ndiassé Lo, Baye Djiby comme on l’appelle, était un fervent talibé de Khadim Rassoul. Il était reconnu pour sa bonté et sa grande sagesse. Il habitait dans le quartier depuis vingt cinq ans et il avait vu passé toutes sortes d’individus. Depuis dix ans que j’étais le gérant de sa petite entreprise, jamais je ne l’avais vu perdre son calme, malgré les nombreux défis relevés au garage et les conflits inhérents à sa vie de famille polygame.

L’arrivée de ce Baye Fall dans le quartier suscite la curiosité de tous. Bien que cet homme soit atypique, je trouve exagérées les rumeurs malveillantes qui circulent à son sujet. Un homme qui maîtrise aussi bien les Xasssaïdes de Borome Touba ne peut être foncièrement mauvais. J’ai ce pressentiment positif, mais l’inquiétude me gagne un peu lorsque je vois les garçons constamment en sa compagnie. Les triplés sont les joyaux du vieil homme, donc quand ce dernier affirme qu’il va s’assurer que tout est en ordre, je lui accorde ma confiance sans réserve…

J’ai pris l’initiative d’en parler également à Soxna Fatim, la deuxième fille de Père Djiby. Depuis que les garçons sont ici suite au second mariage de leur mère, Djendé Lo, sa sœur aînée, c’est elle qui s’occupe d’eux. C’est une personne exceptionnelle et si elle ne m’avait pas toujours considéré comme un frère, si elle avait entrouvert ne serait-ce qu’une faille dans cette barrière d’affection fraternelle, je lui aurais tout dit. Absolument tout. Ma gratitude, mon admiration, ce feu discret qui couve en moi depuis… si longtemps.

Mais parfois, l’amour le plus sincère se tait par respect. Et je préférai porter mes sentiments dans le silence, plutôt que de troubler la paix qu’elle incarne.

Un jour, lors d’une conversation avec sa mère, Soxna Maï, je me suis étonné qu’elle soit toujours célibataire. La daronne m’a alors révélé qu’un grand kilifeu, proche ami de Pa Djiby, était venu, il y’a des années de cela, chercher une épouse pour son fils. Charmé par ma douce Fatim, il l’avait choisie comme future belle-fille.

Il a voulu commencer les discussions pour le mariage, mais Pa Djiby, ne souhaitant pas imposer à sa fille un homme inconnu, a insisté pour que son fils rencontre d’abord Fatim. Si l’accord était réciproque, ils officialiseraient le mariage. Quelques jours plus tard, la rencontre eut lieu et il semblait y avoir une appréciation mutuelle entre les deux jeunes. Fatim a donné son consentement à son père, qui a aussitôt recontacté son ami pour communiquer leur décision.

Toutefois, ce que nul ne savait, c’est qu’au jour de leur rencontre, en disant au revoir à Fatim, le jeune homme avait rencontré Djendé, et en était tombé amoureux, un vrai coup de foudre. Il confia donc à son père son désir d’épouser plutôt la grande sœur. Face à la peine de Fatim, Pa Djiby refusa la nouvelle proposition de son ami.

Tout le monde pense que c’est à cause de ce gros chagrin, que ma belle refuse désormais de s’engager.

Le monde pouvait sembler si cruel : Soxna Fatim Lo, qui possède toutes les qualités pour réussir un mariage – piété, douceur, respect et générosité – se voit refuser par le destin un mari, un foyer bien à elle. Tandis que celle qui est connue pour son culot, son franc-parler, l’impertinente et rebelle de la famille, mais également la chouchoute de son père, Djendé Lo, accumule les mariages, en étant déjà à son troisième.

Je venais d’arriver au garage lorsque elle a perdu son premier époux, le père des triplés, un chef religieux mouride, Abdou Rahmane Bousso qui avait sans doute plus de 20 ans qu’elle, khana. Suite à son veuvage, c’était chaque soir un véritable défilé de personnalités venant la courtiser, je vous assure.

Deux ans après, elle s’est remariée avec Bachir Sylla, un homme d’affaire également directeur général d’une entreprise renommée. Un milliardaire qui n’a pas hésité à tout mettre en œuvre pour qu’elle devienne sa femme. Étonnamment, quelques mois après leur mariage, elle a confié les triplés à leur grand-père.

Je n’aurais jamais pensé qu’elle serait si égoïste, vivant dans un palais tout en éloignant ses enfants sous prétexte qu’ils perturbent sa vie conjugale. Mais comme on dit, Allah est aux commandes, té kounékeu yAllah sa khol lalaye faye (Dieu récompense le cœur des hommes). Ce mariage n’a pas duré 24 mois.

Un an après, son troisième mariage a été célébré avec son ami d’enfance, Daouda Traoré et lorsque sa mère lui a conseillé de récupérer ses enfants, elle a catégoriquement refusé. Cependant, après quatre ans de mariage, elle n’a toujours pas d’enfants avec son époux. Je crois fermement au karma.

J’étais tellement absorbé par mes pensées que je n’ai pas vu que les garçons étaient rentrés de l’école, et ils n’étaient pas seuls. Le Baye Fall était avec eux, ainsi que Soxna Fatim. Je me suis arrêté un moment pour les observer. Le jeune homme marchait les yeux baissés, tandis que Soxna Fatim lui lançait des regards discrets mais intenses accompagnés d’un sourire timide.

Qu’avais-je manqué ?

Soxna ne m’avait jamais regardé moi de cette manière…

Et elle est passée devant moi sans même me remarquer…

Cette histoire vous a plu ?

Commentaires

Connecte-toi pour commenter