Chapitre 4

NOOR, LA LUMIERE

********MOUNIROU MOUNTAHA********

Cela fait une semaine que j’ai rencontré ce petit bonhomme qui avait su me redonner un certain gout à la vie. Une semaine que mes pensées sombres m’ont accordé un peu de répit. Je regardai ces trois petits êtres qui me fixaient et je retrouvai instinctivement mes réflexes de père. J’ai tenté de résister, de garder mes distances, de m’interdire de ressentir ce que je ressens maintenant, mais j’étais déjà conquis dès que mes yeux avaient croisé ceux de Midaadi pour la première fois.

Le jour suivant notre rencontre, il est venu me retrouver à la paroisse après l’école, accompagné de ses frères. De vrais triplés, Mash’Allah, mais que les caprices de la vie rendaient pourtant facilement distinguables. Midaadi, myope comme une taupe avec ses lunettes, se considérait comme l’intellectuel de la famille, un futur diplomate en herbe.

Mame Balla, malgré son fauteuil roulant, débordait d’énergie, de gentillesse et d’humour, ce qui te rendait humble lorsque tu t’arrêtais pour y réfléchir ne serait-ce que dix secondes. Toujours souriant, malgré les défis de son handicap, particulièrement ici au Sénégal, il se considérait comme le soleil que tout le monde espérait revoir chaque matin après une nuit caché derrière les nuages. Un vrai poète… !

Ridial, lui, était tout ce que son prénom impliquait : intrépide, impétueux, robuste, se proclamant le protecteur de ses frères. Je n’ai plus eu aucun doute à ce sujet après l’avoir vu mettre en fuite trois garçons qui importunaient Midaadi.

Depuis cet après-midi, ils ont pris une place prépondérante dans ma vie brisée. Ils ont réussi à occuper mes pensées plus que je n’aurais jamais imaginé. L’intelligence de Mame Balla m’envoûtait, tandis que la passion de Midaadi pour les Xassidas m’enchantait. Ridial, quant à lui, était un ancien dans le corps d’un enfant !

Ils m’ont parlé de leur existence chez leur grand-père et mon désir de rencontrer le vieux s’est intensifié, mais ils m’ont informé qu’il était en voyage et ne serait de retour qu’à la fin de la semaine. Quant au reste de la famille, j’ai compris qu’il valait mieux attendre et rencontrer le patriarche avant « Ma Fatim », leur mère, je suppose, et leurs deux grands-mères qui habitaient avec eux.

Ils vont à une école éloignée plutôt qu’à l’établissement du quartier parce que leur mère souhaite qu’ils étudient l’arabe et le Coran en même temps que le français. Le trajet quotidien qu’ils faisaient seuls m’inquiétait, surtout avec les difficultés à manœuvrer le fauteuil de Mame Balla dans le sable et les cailloux. Ils m’ont alors confié qu’ils prenaient le bus scolaire qui les déposait sur la route, le chauffeur refusant de pénétrer dans le quartier à cause du sable.

Indifférent au handicap de l’enfant, il ne changeait pas d’avis. Le lendemain, je les ai attendus à l’arrêt de bus pour confronter le chauffeur, mais il a maintenu sa position à cause de l’excès de sable.

Moi : Votre grand-père est-il informé de la situation ? leur demandai-je.

Mame Balla : Non. L’année dernière, le conducteur du bus scolaire acceptait de venir jusqu’à chez nous sans problème. Mais depuis qu’il est parti à la retraite, on a ce nouveau chauffeur qui n’est pas aussi serviable.

Moi : Vous devriez en parler à votre mère.

Ridial : C’est grand-père qui gère cela.

Moi : Il ne faut pas hésiter à signaler les problèmes. Après tout, si vos parents paient pour le bus, ce n’est certainement pas pour qu’il vous laisse au bout de la rue.

Midaadi : C’est vrai ! Djé risque de se fâcher si on lui dit, c’est clair. Mais ne t’en fais pas, « Moun », notre grand-père trouvera une solution.

Ce gosse aimait trop les diminutifs, désormais j’étais « Moon » et je suppose qu’ils appellent leur papi « Djé ». Bref, mes fins d’après-midi étaient désormais ponctués par leurs allées et venues. Entre les devoirs, l’apprentissage des Xassidas et les bavardages, le temps filait sans que je m’en aperçoive.

Vendredi, nous étions en train de terminer les devoirs, lorsque leur mère arriva en furie pour découvrir ce qu’ils fabriquaient à l’église ! Mais sa colère s’est dissipée dès qu’elle m’a aperçu, laissant place à une timidité soudaine. Midaadi a fait les présentations sous l’œil attentif de Mame Balla.

Midaadi : Ma Fatim, on te présente notre ami tonton Mounirou, déclara-t-il. Il nous aide pour les devoirs.

Fatim : Euh, assalamou aleikoum me salua-t-elle presque dans un murmure.

Moi : Wa aleikoum Salam.

C’était une jeune femme posée en fin de compte. Sa colère était compréhensible pour une mère qui veut protéger ses enfants.

Fatim : pourquoi vous ne m’aviez pas dit que vous veniez ici ? Je me suis inquiétée quand je ne vous ai pas vu revenir à 17h !

Mame Balla : on avait oublié que tu finissais le travail plus tôt aujourd’hui.

Fatim : tonton Lamine m’a dit que toute cette semaine vous êtes venus ici.

Midaadi: on peut en discuter à la maison, Ma ?

Ridial : tonton Moon parlera avec grand-père entre hommes.

Moi : in chaa Allah. Je viendrais le voir, dès son retour. Je suis désolé que vous vous soyez inquiétée, j’aurais du m’assurer que vous étiez au courant que les garçons venaient ici, après l’école.

Fatim : ne vous excusez pas. La nouvelle m’a prise de court, mais c’est bon. Le plus important est que les enfants soient en sécurité.

Ridial : nous sommes en sécurité, tu n’as pas vu ?! On peut y aller maintenant ?

Fatim : oui bien sur, c’est l’heure du gouter en plus.

Ils prirent congé rapidement, poussant leur mère vers la sortie, et je remarquai les garçons chuchoter entre eux. Je ne savais pas ce qu’ils tramaient, mais ils avaient l’air suspects. La réaction de Ridial face à sa mère était également étrange, et je décidai de lui en parler dès que possible.

Samedi, je ne les ai pas vus de la journée car j’avais promis à Victor de l’aider à récupérer des dons de tables, chaises et fournitures scolaires envoyés par une association gérée par des Sénégalais en France, par conteneur. Nous devions décharger ce dernier et charger notre camion de location, ce qui n’était pas une tâche facile.

Hier, dimanche, j’ai eu l’agréable surprise de les retrouver à la mosquée pour la prière de Fajr. Nous avons ensuite révisé quelques sourates et aidé à nettoyer la salle de prière avant de partir, sous le regard attentif de l’imam. Depuis notre première rencontre, où il était venu se renseigner sur moi à la paroisse, il s’est montré plus accueillant, et je me suis efforcé de paraître moins fermé.

Chaque fois que cela était possible, je prêtais main-forte pour les petits travaux dans la mosquée, y compris le ménage, et j’avais de plus en plus fréquemment l’honneur de faire l’appel à la prière de Fajr.

Cette routine que j’avais désormais apaisait mes démons, mais me faisait peur aussi car je ne voulais point de rédemption. C’est la première fois que je restais dans un même endroit aussi longtemps depuis que j’avais quitté Khelcom. Et depuis que j’avais rencontré Midaadi, je n’avais plus revu cette lumière qui guidait mes pas. Ne plus la voir pourrait signifier que mon périple était terminé, ou que ma mission à Dakar allait s’éterniser.

Cette histoire vous a plu ?

Commentaires

Connecte-toi pour commenter