Le gala bat son plein, Bilqis est en conversation avec le Directeur Général de la Police Nationale quand elle sent avec cette attention qui ne la quitte jamais que quelqu'un s'approche dans son dos. Certaines présences ont cette façon de modifier l'air autour d'elles avant même qu'on les voie, elle se retourne légèrement.
Le Chef du protocole est là et à côté de lui, Cheikh Souleymane Tall, de près, il est encore plus imposant que de loin. Cette hauteur n'est pas seulement physique, il y a quelque chose dans son port, dans sa façon d'occuper l'espace qui montre que cet homme a depuis longtemps fait la paix avec lui-même et avec le monde.
— Colonel Seydi, dit le Chef du protocole, permettez-moi de vous présenter Cheikh Souleymane Tall, guide spirituel, khalife de la famille Tall de Louga membre du Conseil Islamique National.
Il se tourne ensuite vers Souleymane.
— Cheikh, je vous présente le Colonel Khadijatou Bilqis Seydi, notre nouvelle Conseillère militaire chargée de la sécurité du Président de la République et Commandante du Groupement de Sécurité Présidentielle !
Le Chef du protocole s'éclipse avec cette discrétion des gens dont c'est le métier.
Ils se font face, Bilqis tend la main ce geste professionnel automatique qu'elle fait avec tout le monde sans distinction. Souleymane regarde cette main tendue puis lui répond avec cette douceur qui n'hésite pas mais qui explique.
— Pardonnez-moi Colonel, dit-il. Je ne serre pas la main aux femmes, ce n'est pas un manque de respect, c'est une conviction personnelle !
D'autres auraient rougi, d'autres auraient balbutié ou cherché à combler ce moment avec des mots inutiles. Bilqis hoche simplement la tête comme quelqu'un qui enregistre une information et passe à autre chose sans en faire un événement.
— Bonsoir, dit-elle simplement.
Dans ce hochement de tête, il n'y a ni gêne ni hostilité juste le respect de quelqu'un qui accepte que les autres aient leurs convictions. Souleymane la regarde et dans ses yeux se lit une appréciation discrète, il s'attendait peut-être à une réaction différente et remarque que cette femme n'en a produit aucune.
Autour d'eux, la soirée continue, deux ou trois ministres qui passent s'arrêtent pour saluer Souleymane avec ces gestes de révérence particuliers qu'on réserve aux grandes autorités religieuses. Un léger abaissement du torse, un sourire qui dit « je suis honoré », des mains tendues avec cette façon d'offrir plutôt que de saisir. Bilqis observe tout cela avec son œil clinique habituel, elle ne fait rien de tout ça.
— Vous ne semblez pas intimidée, dit Souleymane.
— Dois-je l'être ?
— La plupart des gens le sont, répond-il. Ce n'est pas de la vanité juste le constat lucide d'une personne habituée à l'effet qu'il produit sans l'avoir cherché !
— Je respecte votre statut, dit Bilqis. Mais le respect et l'intimidation sont deux choses différentes, je ne suis intimidée par personne !
Il hoche la tête.
— C'est rafraîchissant !
— Ou problématique selon les gens !
Il sourit, un sourire discret qui arrive dans les yeux avant la bouche. Ils sont interrompus par un serveur qui propose des jus. Souleymane prend un verre de bissap, Bilqis en prend un également et dans ce geste simultané, il y a quelque chose de banal qui leur donne au moins ce petit point commun, ce soir dans cette salle.
— Vous avez suivi l'affaire des talibés à Thiès la semaine dernière ? demande Souleymane.
La question arrive sans transition comme si la conversation avait déjà commencé quelque part avant.
Bilqis le regarde.
— J'ai suivi, vingt-trois enfants retrouvés dans un état de malnutrition sévère dans une école coranique, le maître coranique en fuite !
— Trente et un enfants, précise Souleymane. Les chiffres officiels sont en dessous de la réalité, j'ai des informations de terrain !
Bilqis pose son verre.
— Trente et un ? répète-t-elle. Et vous le savez depuis quand ?
— Depuis jeudi, j’ai transmis l'information au ministère des Affaires religieuses vendredi matin, sans réponse pour le moment !
— Vous auriez dû appeler la Gendarmerie directement !
— Je le sais maintenant, dit-il avec cette franchise tranquille. Je pensais que le canal religieux serait plus rapide... j'avais tort !
Bilqis sort son téléphone et compose un numéro.
— Adjudant Diallo, Colonel Seydi. Je vous envoie une adresse dans deux minutes !
Elle écoute quelques secondes.
— Je veux une équipe sur place cette nuit pas demain matin, cette nuit !
Elle raccroche puis se tourne vers Souleymane.
— L'adresse exacte !
Il la lui donne sans hésiter comme quelqu'un qui attendait cette réaction, qui espérait cette efficacité sans oser y croire tout à fait. Elle envoie le message puis range son téléphone.
— Merci, dit-il.
— Ne me remerciez pas, c'est mon travail !
— Non, dit-il. D'autres auraient dit qu'ils allaient s'en occuper et auraient oublié en sortant d'ici. Vous venez de mettre une équipe en route depuis un gala de la République, ce n'est pas juste votre travail, c'est qui vous êtes !
Bilqis le regarde, cette observation directe, juste sans flatterie excessive, l'atteint différemment des compliments habituels sur ses galons ou son parcours.
— Et le plus révoltant, reprend Souleymane, c'est que derrière tout ça, il y a des parents qui font des enfants et qui les confient à des daara non pas pour leur éducation mais pour fuir leurs responsabilités comme si confier un enfant à un maître coranique les excusait de tout. Ces enfants ne sont pas abandonnés par la société en premier, ils sont abandonnés par leurs propres parents !
— Et la société ferme les yeux, ajoute Bilqis. Parce que c'est plus simple de regarder ailleurs que de dire la vérité. Certains de ces enfants subissent dans ces daara des choses qu'on n'ose même pas nommer, des traitements inavouables et pendant ce temps, les responsables politiques ferment les yeux par peur de froisser les sensibilités religieuses !
— Tant qu'il y aura des parents qui fuient leurs responsabilités et un État qui regarde ailleurs, dit Souleymane, ces enfants continueront de payer le prix de la lâcheté des adultes, c'est pour ça que je pense qu'on doit dénoncer ces pratiques haut et fort sans compromis, sans diplomatie inutile !
— Je suis entièrement d'accord, dit Bilqis. Ces enfants dans les rues... c'est un problème qui a trop duré, ce ne sont pas seulement des maîtres coraniques qui dérivent, c'est tout un système qui ferme les yeux parce que ça arrange trop de monde !
— Vous avez raison, dit Souleymane. Et c'est pour ça que ça me met en rage !
Le mot surprend Bilqis… en rage, venant de cet homme dont toute la présence respire la paix et la sérénité. Ce mot lui montre quelque chose de vrai sur ce qu'il cache sous cette apparence calme.
— En rage ? répète-t-elle.
— Ces enfants sont confiés à des daara au nom de l'islam, dit-il. Dans sa voix se devine maintenant cette densité particulière de quelqu'un qui parle d'une chose qui le touche vraiment. Leurs parents les envoient pour qu'ils apprennent le Coran pour qu'ils grandissent dans la foi et certains de ces enfants se retrouvent dans la rue à mendier, à travailler, à être exploités par des hommes qui utilisent la religion comme couverture pour des pratiques qui n'ont rien à voir avec elle. C'est une trahison de l'islam, une trahison de ces familles, une trahison de ces enfants !
— Et pourtant, dit Bilqis, quand les forces de sécurité interviennent dans ces daara, c'est toujours la même chose. Les leaders religieux crient à la persécution, les populations se mobilisent contre nous et les enfants restent dans la même situation !
— Parce que vous intervenez sans les leaders religieux crédibles à vos côtés, ajoute Souleymane. Un policier qui entre dans un daara, c'est une agression, un khalife qui entre dans un daara avec un policier, c'est une correction nécessaire !
Bilqis reste silencieuse un moment, elle pense à toutes ces opérations menées ces dernières années, aux résistances, aux blocages et aux compromis politiques qui finissaient parfois par protéger les coupables.
— Vous seriez prêt à ça ? demande-t-elle. Accompagner des opérations de la Gendarmerie dans des daara ?
— Je l'ai déjà fait à Louga, répond-il. Deux fois, sans publicité. Parce que certaines choses se font mieux dans le silence que devant les caméras !
Bilqis le regarde différemment maintenant pas avec admiration, elle n'admire pas facilement mais avec cette réévaluation silencieuse de quelqu'un qu'elle pensait avoir classé dans une catégorie et qui découvre que cette personne déborde de la catégorie dans toutes les directions.
— Il faudrait un protocole, dit-elle. Un cadre officiel pour que ça ne dépende pas de la bonne volonté des uns et des autres à un moment donné !
— Complètement d'accord ! J'en ai parlé au ministre des Affaires religieuses l'année dernière, le dossier dort quelque part dans un bureau !
— Les dossiers qui dorment dans les bureaux se réveillent quand les bonnes personnes s'en emparent, dit Bilqis.
— Et vous pensez être la bonne personne ?
— Je pense que vous et moi ensemble...
Elle s'arrête une seconde sur ces mots, sur cette façon naturelle dont ils sont sortis.
— Vous et moi ensemble pourrions faire avancer ce dossier plus vite que chacun de notre côté !
Souleymane la regarde.
— Vous êtes directe !
— Toujours !
— Et pragmatique !
— C'est une nécessité dans mon métier !
— Dans le mien aussi, ajoute-t-il. Plus qu'on ne le croit.
Un aide de camp s'approche de Souleymane.
— Cheikh, le ministre souhaite vous parler !
Souleymane hoche la tête puis se tourne vers Bilqis.
— Cette conversation n'est pas terminée, reprend-il simplement.
— Non, dit-elle. Elle ne l'est pas !
Il part avec cette lenteur tranquille qui est la sienne, Bilqis le regarde partir puis se retourne vers la salle pourtant, quelque chose s'est déposé en elle pendant ces quelques minutes, une impression nouvelle, difficile à expliquer qui reste là même après que la conversation est terminée.
Dans le véhicule du retour, Mbaye conduit en silence, Bilqis regarde la ville défiler derrière la vitre. Elle pense à leur conversation, à tout ce qu'ils ont dit et à cette façon qu'ils ont eue d'aller directement vers ce qui compte sans les détours habituels des conversations de gala. Son téléphone vibre, c’est l'Adjudant Diallo.
Mon Colonel ! Équipe sur place, vingt-huit enfants retrouvés, prise en charge médicale en cours, le maître coranique interpellé à dix kilomètres.
Elle relit le message, vingt-huit enfants vont dormir en sécurité cette nuit, tout cela parce qu'un homme en grand boubou blanc avait des informations et qu'elle avait décroché son téléphone sans attendre. Elle répond à l'Adjudant puis range son téléphone. Quelques secondes plus tard, il vibre à nouveau, Yacine.
— Tu ne dors pas ? demande-t-elle en décrochant.
— Il est vingt-trois heures, maman. Comment s'est passé le gala ?
— Des choses importantes se sont passées ce soir !
— Des choses importantes comment ?
— Vingt-huit enfants vont dormir en sécurité cette nuit, répond Bilqis.
Un silence s'installe à l'autre bout.
— Tu as encore travaillé depuis un gala !
— C'est mon travail !
— Non maman, dit Yacine doucement. C'est qui tu es, il y a une différence !
Bilqis regarde la nuit par la vitre.
— Dors bien ma fille !
— Maman, ta voix est différente ce soir !
— Ma voix est exactement la même Yacine !
— Non, dit Yacine avec cette certitude tranquille. Il y a quelque chose, je ne sais pas quoi mais quelque chose, n'oublie pas qu'on se connaît !
Bilqis ne répond pas immédiatement.
— Bonne nuit Yacine !
Elle raccroche avec ce sourire rare et bref qui revient sans qu'elle l'ait décidé.
…
La villa de Souleymane à Dakar se trouve dans le quartier de sacré-coeur 3, une grande propriété discrète derrière un mur d'enceinte élevé. Un jardin intérieur avec un vieux fromager, une fontaine qui murmure dans l'obscurité et cette odeur d'encens qui flotte depuis l'entrée, le véhicule s'arrête, les disciples qui l'attendaient se lèvent immédiatement.
— Cheikh, vous avez mangé ?
— Non ! Juste du thé !
Il entre dans la maison, dans le couloir, il trouve cette présence qu'il reconnaît avant même de la voir.
— Baba !
Khadija dix-huit ans, sa plus jeune fille, surgit du salon en peignoir, les cheveux défaits et le téléphone à la main. Elle s'arrête devant lui et le regarde avec cette perspicacité particulière des enfants qui ont grandi à côté d'un homme qui lit les gens comme des livres.
— Tu as passé une bonne soirée ?
— Oui !
— Tu es rentré plus tard que prévu !
— Il y avait du monde intéressant !
— Intéressant comment ?
Souleymane la regarde, c'est ce regard de père qui reconnaît dans sa fille quelque chose de lui-même.
— Va dormir Khadija !
— Baba !
— Il est tard !
— Il n'est jamais trop tard pour parler avec toi !
Il s'assoit dans le fauteuil du couloir, elle s'assoit sur la marche de l'escalier en face de lui, c'est leur position depuis qu'elle est enfant.
— Tu as rencontré quelqu'un d'inhabituel ce soir, dit-elle.
Ce n'est pas une question, Souleymane lève les yeux vers sa fille.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que quand tu rentres d'un gala ordinaire, tu passes directement dans ta chambre, ce soir tu t'es assis dans le couloir !
Il reste silencieux puis sourit.
— Li ngay setlou beurina ! Tu observes trop !
— J'ai appris de toi !
Il se lève et pose une main sur sa tête.
— Bonne nuit ma fille !
Elle l'embrasse sur la joue puis monte l'escalier, dans sa chambre, Souleymane fait ses ablutions, prend une douche et enfile sa tenue de prière. Il prie longuement dans ce recueillement total qui est sa façon d'être. Après la prière, il prend le Coran, il connaît ces versets par cœur et pourtant il les lit encore parce que chaque lecture révèle quelque chose que la précédente n'avait pas révélé.
Il lit jusqu'à l'aube, la lumière de Dakar change progressivement derrière les rideaux. L'adhan de Fajr monte depuis la mosquée du quartier, il prie encore puis referme le Coran à sept heures du matin, il s'allonge, le sommeil vient rapidement.
Et puis le rêve, une surface transparente se trouve sous ses pieds, du verre ou de l'eau figée, lisse, qui reflète le ciel. Au loin, une silhouette avance vers lui, une femme en uniforme bleu marine, des médailles scintillent à chacun de ses pas.
Il reconnaît son port de tête, cette façon d'avancer comme si le sol lui appartenait et que cette appartenance ne faisait aucun doute. Elle marche sur la surface transparente sans regarder en bas, sans hésiter, sans chercher à comprendre ce qu'elle fait. Elle avance simplement avec cette confiance absolue en elle-même qui rend les surfaces incertaines solides.
Elle s'arrête devant lui et le regarde, ses yeux sont noirs et directs sans esquive, sous l'éclat de ses traits fins, il retrouve cette beauté que l'uniforme militaire ne fait que rehausser mais ce qui le frappe surtout c'est l'intensité de son regard, cette intelligence qu'il avait déjà aperçue derrière ses paroles. Elle dit d'une voix qui vient de quelque part en elle, une voix qu'on ne montre pas d'habitude…
— Je ne me soumets devant personne !
Souleymane la regarde dans ce rêve et sourit, il reconnaît quelque chose dans cette phrase, cette qualité rare d'une personne qui sait qui elle est et qui n'en a pas honte. Il sourit parce qu'il comprend et dans ce rêve avant qu'il ne disparaisse, il dit quelque chose lui aussi, quelque chose qu'il n'entendra pas lui-même en se réveillant mais dont il garde au fond de la poitrine une chaleur étrange et nouvelle.
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