Le château-hôtel, dans lequel pénètre le vieil homme pour lancer ses alertes, est un très vieux monument, sans doute classé. Sa construction doit remonter à la Renaissance.

Le bâtiment principal est une construction de quatre étage, en pierres blanches. La façade est ornée de sculptures de toutes tailles et de toutes formes. Le porche est accessible par un escalier à double volée de marches blanches.

Quand Félix passe la porte d’entrée, il se retrouve dans un vaste hall. Un immense escalier, dans le fond de la longue pièce, conduit vers les étages. Dans les murs, de chaque côté, des portes donnent accès à des salles du château.

Le vieil homme est dans un état déplorable. Ses vêtements dégoulinent d’eau de pluie, ses chaussures sont recouvertes de boue. Il est paniqué et les gens qui le croisent s’en rendent compte. Il paraît si délirant qu’on pourrait le croire échappé d’un asile, d’autant qu’il continue de crier, même s’il est à bout de souffle.

Sur sa droite, deux réceptionnistes accueillent les gens qui veulent des renseignements divers: la clé d’une chambre ou le chemin pour se repérer dans le domaine.

Ces deux jeunes femmes sont très bien habillées de tailleurs qu’elles portent comme uniformes, de couleur claire. Deux élégants foulards, sont noués très soigneusement autour du cou. Elles sont chaussées de ravissants souliers à hauts talons, dont la couleur est assortie à leur tenue. Toutes deux sont charmantes.

Raffinée, pleine de délicatesse, Céline, vingt-deux ans, une des deux femmes, est brune aux cheveux courts. Elle rayonne de gentillesse. Elle sourit discrètement à chaque fois qu’une personne s’adresse à elle. Ses yeux bruns pétillants de malice et d’intelligence.

Sa collègue, de dix ans son aînée, Jeanne, est plus posée dans ses gestes. Ses cheveux auburn mi-longs descendent à la moitié du cou. Quand quelqu’un lui parle, elle répond avec un ton enjoué mais peu de mots.

Félix, le vieil homme, arrive devant le bureau des deux réceptionnistes. Il continue de hurler:

__ Sauvez-vous! Mettez-vous à l’abri.

Il ne laisse pas le temps de réagir aux deux jeunes femmes. Il se précipite vers chacune des portes du hall et répète inlassablement son message. Se faisant, il ne cesse de trembler.

Des personnes présentes dans le hall comme celles installées confortablement dans les salons de l’hôtel, l’entendent clairement. Certaines se lèvent et se dirigent vers le hall. D’autres restent sur place, sans prêter attention à ce qui se passe.

__ Que se passe-t-il donc, lance d’une voix grave et posée, un homme approchant les soixante ans?

Cet homme aux tempes grisonnantes et cheveux poivre et sel s’approche de Félix, le vieil homme, qui s’obstine dans ses mises en garde:

__ Sauvez-vous, vite. Allez vers les hauteurs, vite!

__ Pourquoi-donc?

__ La rivière!!! Au delà du pont, elle va débordée, si ce n’est déjà fait!!!

__ En êtes-vous certains?

__ Malheureusement oui! Autant que je vous vois!»

Fronçant les sourcils, Jill observe le vieil homme, attentivement. Ce dernier lui semble très perturbé. Calme et posé, le presque sexagénaire, voit se bousculer de nombreuses pensées dans son esprit.

Il pense d’abord que le vieil homme, qui se présente devant lui, est mal habillé et s’exprime mal. Sa tenue est négligée. Sa chemise dépasse de dessous son pull. Son blouson, tout comme son bob, dégoulinant de pluie, est tâché de boue. Le ton de sa voix est faible, tant il semble épuisé par sa course dans la nuit. D’où vient-il? Jill se le demande. On dirait qu’il sort d’un EHPAD ou d’un asile. Ces questions se bousculent dans sa tête.

Le directeur de l’hôtel - car c’est bien de lui qu’il s’agit - observe le vieil homme et l’écoute attentivement. Il ne prend pas au sérieux les avertissements de Félix car la rivière, qui se trouve au fond du ravin et longe la forêt n’a jamais été menaçante. Il le sait bien: il tient la gérance de l’hôtel depuis vingt ans.

Voyant qu’il n’est visiblement pas pris au sérieux, Félix se détourne du directeur. Il est terrifié par le danger qu’il sait bien réel et l’absence de réactions apparentes des gens qu’il voudrait sauver. Il voudrait tant avertir tout le monde. Il désespère de pouvoir jamais le faire.

Certes, quelques personnes l’abordent et lui posent des questions. Cela ne va pas vraiment plus loin. Alors, Félix, déçu, navré même, fait demi-tour. Il ressort de l’édifice principal de l’hôtel. Quelques personnes le suivent, tout de même.

A nouveau, sous la pluie torrentielle, le vieil homme regarde le décor qui l’entoure. Sans hésiter, il se dirige vers les hauteurs du domaine, comme l’a fait, avant lui, Cédric. Une quinzaine de personnes continue de le suivre.

En marchant vite, voire en courant, le petit groupe arrive au sommet de l’escalier du parc du domaine. Là, ils vont vers la porte du bâtiment, qui se trouve là, Construit en matériau dur et résistant, il semble offrir un abri efficace contre une éventuelle inondation.

Le personnel de l’hôtel présent dans l’édifice, ouvre les portes de la dépendance où se déroulent habituellement des colloques. Il comporte à cet effet plusieurs auditoriums et salons de réceptions.

Une fois au premier étage, Félix se précipite à une fenêtre pour observer les alentours du domaine. Appuyé à la rambarde de pierre, il fixe du regard les ténèbres de la nuit, éclairées par des lampadaires et des éclairs.

Il pense à tous les gens qui habitent dans cette zone. De ce côté du ravin, il ne se trouve que le domaine et quelques maisons. Un petit hameau est construit aussi dans ce secteur: quelques personnes y habitent.

De l’autre côté du ravin, sur une colline de trente mètres de haut, est construite une ville de quelques milliers d’habitants.

Félix, pense à sa petite maison là-bas, dans le lointain. Dans quel état est-elle à présent?

Soudain, un bruit sourd retentit, plus fort que le tonnerre, qui se fait entendre sans arrêts. En scrutant l’horizon boisé, Félix constate terrifié que les cimes des grands arbres s’écroulent dans un bruit effroyable, les unes après les autres. Il aperçoit, en fixant du regard l’extrémité du domaine, une impressionnante vague qui se répand sur toute l’esplanade du parking, en renversant au passage toutes les voitures garées sur place. Ces dernières se retrouvent projetées d’un seul coup contre les murailles et les murs du château-hôtel brisant au passage des vitres de quelques fenêtres. Des cris de frayeur commencent à retentir dans le bâtiment principal de l’hôtel.

__ Je leur avais bien dit de se mettre à l’abri, soupire Félix!

La puissante vague s’arrête au milieu de l’escalier qui mène aux dépendances, dans l’une desquelles se trouve Félix. Dans le bâtiment où il s’est réfugié, le vieil homme se sent à l’abri. Il se détourne de la fenêtre et regarde autour de lui: un certain nombre de personnes est présent dans ce qu’on peut appeler un «grand auditorium».

Ceux, qui l’entourent et fixent le désastre par les fenêtres, forment un groupe hétérogène de personnes. En font partie des membres du personnel de l’hôtel, d’autres personnes, visiblement des cadres. Les derniers sont des simples habitants des alentours. Tous commentent abondamment ce qui se passe.

Félix se retourne à nouveau vers la fenêtre et pleure. Si l’eau est arrivée jusqu’ici, qu’en est-il de sa petite maison, là-bas, par delà la forêt! Elle doit être détruite par cette gigantesque inondation. Hélas!!! Que reste-il de tous ses souvenirs?

Pour ne pas pleurer, il se détourne de la fenêtre. Le personnel de l’hôtel, ayant tôt fait d’analyser la situation commence à installer des matelas et des couvertures dans la pièce en face de la longue et grande salle de l’auditorium.

Autour de Félix, se trouvent environ deux cent personnes. Parmi elles, un certain nombre semble être des cadres supérieurs, chefs d’entreprise, intellectuels, érudits. Il semble que deux réunions aient été prévues dans l’hôtel avant l'inondation:

_ une de cadre d’entreprises,

_ et un colloque d'intellectuels.

A côté de ces élites, des gens de condition moindre sont aussi présents: divers manutentionnaires.

Toutes ensemble, les personnes qui se trouvent autour de Félix dans l’auditorium font le point sur la situation:

__ D’où vient cette inondation?

__ Qu’est-ce qui l’a provoquée?

__ Sur quelle zone s’étend-elle?

__ Sommes-nous complètement isolés de la civilisation?

Pour répondre à toutes ces questions, Sam, un responsable travaillant à l’accueil de la dépendance, décroche le téléphone. Malheureusement, il ne fonctionne plus. Alors, il sort son portable personnel, son i-phone, et cherche des informations sur internet. Voilà ce qu’il découvre:

«CATASTROPHE ENVIRONNEMENTALE EN HAUTE GARONNE.

Suite à de nombreux orages violents qui ont éclaté dans la région, la rivière de la vallée du Lys en amont de Luchon, a tellement gonflé sur les rives du canyon dans lequel elle serpente d’habitude, qu’elle a débordé sur les plateaux voisins. Une ville voisine a été sauvée de justesse en raison du fait qu’elle se trouve elle-même surélevée. Nous ignorons ce qu’il est advenu des hameaux sur le plateau, ainsi que du domaine hôtelier, tout proche. Au total, il y a quelques centaines de personnes vivant dans la zone. Le nombre de pensionnaires de l’hôtel ne nous a pas été communiqué...»

A en croire le journal, un colloque international s’y déroulerait en ce moment. Suit une description de la région au niveau géologique puis une carte des zones urbanisées locales pour essayer de chiffrer le nombre d’infrastructures et des habitants dans les environs.

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